(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "L'éclat d'obus"

L'ÉCLAT 



D'OBUS 



Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

University of Toronto 



http://www.archive.org/details/lclatdobusOOIebl 




MAURICE LEBLANC 



L'ÉCLAT 
D'OBUS 




EDITIONS P. LAFITTE 

90 , AVENUE DES CHAMPS-ELYSÉES 

PARIS 
r BiBLlOTHECA J 



P'O 






}9U' 



Tooi ilroMi de Irailartion, de reproduction 
ei d'id.iplntion tiitwit ponr loai payi 
Cop;ri|iblb> Mauruc LKBLtKc, l!>lli 



L'ÉCLAT D'OBUS 

( 1914) 



PREMIÈRE PARTIE 



UN CRIME A 
ÉTÉ COMMIS 



pIW^'^ je VOUS disais que je me suis trouvé 
f'^^^iM ®" ^^CG de lui, jadis, sur le territoire 
i;^^jy même de la France ! 

Elisabeth regarda Paul Delroze avec l'ex- 
pression de tendresse d'une jeune mariée pour 
qui le moindre mot de celui qu'elle aime est un 
sujet d'émerveillement. 

— Vous avez vu Guillaume II en France ? 
dit- elle. 

— De mes yeux vu, et sans qu'il me soit 
possible d'oublier une seule des circonstances 
qui ont marqué cette rencontre. Et cependant 
il y a bien longtemps.. . 

Il parlait avec une gravité soudaine, et 
comme si l'évocation de ce souvenir eût éveillé 
en lui les pensées les plus pénibles. 



2 L'ÉCLAT D OBUS 

Elisabeth lui dit : 

— Racontez-moi cela, Paul, voulez-vous? 

— Je vous le raconterai, fit-il. D'ailleurs, 
bien que je ne fusse encore qu'un enfant à 
cette époque, Tincident est mêlé de façon si tra- 
gique à ma vie elle-même que je ne pourrais 
pas ne pas vous le confier en tous ses détails. » 

Ils descendirent. Le train s'était arrêté en 
gare de Corvigny, station terminus de la ligne 
d'intérêt local qui part du chef-lieu, atteint la 
vallée du Liseron et aboutit, six lieues avant 
la frontière, au pied de la petite cité lorraine 
que Vauban entoura, dit-il en ses Aie moires, 
« des plus parfaites demi-lunes qui se puissent 
imaginer ». 

La gare présentait une animation extrême. 
Il y avait beaucoup de soldats et un grand 
nombre d'officiers. Une multitude de voyageurs, 
familles bourgeoises, paysans, ouvriers, bai- 
gneurs des villes d'eaux voisines que desser- 
vait Corvigny, attendaient sur le quai, au milieu 
d'un entassement de colis, le départ du prochain 
convoi pour le chef-lieu. 

C'était le dernier jeudi de juillet, le jeudi qui 
précéda la mobilisation. 

Elisabeth se serra anxieusement contre son 
mari. 

— Oh ! Paul, dit-elle en frissonnant, pourvu 
qu'il n'y ait pas la guerre!... 

— La guerre ! En voilà une idée ! 

— Pourtant, tous ces gens qui s'en vont, 
toutes ces familles qui s'éloignent de la fron- 
tière... 

— Cela ne prouve pas. . . 

— Non, mais vous avez bien lu dans le jour- 
nal tout à l'heure. Les nouvelles sont très mau- 



VECLAT D'OBUS 3 

vaises. L'Allemagne se prépare. Elle a tout 
combiné... Ah ! Paul, si nous étions séparés !... 
et puis, que je ne sache plus rien de vous... et 
puis, que vous soyez blessé... et puis... 
Il lui pressa la main. 

— N'ayez pas peur, Elisabeth. Rien de tout 
cela n'arrivera. Pour quil y ait la guerre, il 
faut que quelqu'un la déclare. Or quel est le 
fou, le criminel odieux, qui oserait prendre 
cette décision abominable ? 

— Je n'ai pas peur, dit-elle, et je suis même 
sûre que je serais très brave si vous deviez 
partir. Seulement... seulement, ce serait plus 
cruel pour nous que pour beaucoup d'autres. 
Pensez donc, mon chéri, nous ne sommes ma- 
riés que de ce matin. 

A l'évocation de ce mariage si récent, et où 
il y avait de telles promesses de joie profonde 
et durable, son joli visage blond qu'illuminait 
une auréole de boucles dorées souriait déjà du 
sourire le plus confiant, et elle murmura : 

— Mariés de ce matin, Paul... Alors, vous 
comprenez, ma provision de bonheur n'est pas 
bien lourde. 

Il y eut un mouvement dans la foule. Tout le 
monde se groupait autour de la sortie. C'était 
un général, accompagné de deux officiers supé- 
rieurs, qui se dirigeait vers la cour où l'atten- 
dait une automobile. On entendit une musique 
militaire : dans l'avenue de la gare passait un 
bataillon de chasseurs à pied. Puis ce fut, con- 
duit par des artilleurs, un attelage de seize che- 
vaux qui traînait une énorme pièce de siège 
dont la silhouette, malgré la pesanteur de l'af- 
fût, semblait légère grâce à l'extrême longueur 
du canon. Et un troupeau de bœufs suivit. 



4 LECLAT D'OBUS 

Les deux sacs de voyage à la main, Paul, 
qui navait pas trouvé d'employé, demeurait 
sur le trottoir, lorsqu'un homme guêtre de cuir, 
habillé d'une culotte de velours gros vert et d'un 
veston de chasse à boutons de corne, s'approcha 
de lui, et, ôtant sa casquette : 

— Monsieur Paul Delroze, n'est-ce pas ? Je 
suis le garde du château.., 

Il avait une figure énergique et franche, à la 
peau durcie par le soleil et par le froid, des 
cheveux déjà gris, et cet air un peu rude qu'ont 
certains vieux serviteurs à qui leur place laisse 
une complète indépendance. Depuis dix-sept 
ans, il habita,it et régissait pour le comte d'An- 
deville, père d'Elisabeth, le vaste domaine d'Or- 
nequin, au-dessus de Corvigny. 

— Ah ! c'est vous, Jérôme, s'écria Paul. Très 
bien. Jevoisque vousavezreçu la lettre ducomte 
d'Andeville. Nos domestiques sont arrivés? 

— Tous les trois de ce matin, monsieur, et 
ils nous ont aidés, ma femme et moi, à mettre 
un peu d'ordre dans le château pour recevoir 
monsieur et madame. 

Il salua de nouveau Elisabeth qui lui dit : 

— Vous me reconnaissez donc, Jérôme? Il 
y a si longtemps que je ne suis venue ! 

— Mademoiselle Elisabeth avait quatre ans. 
C'a été un deuil pour ma femme et pour moi 
quand nous avons su que mademoiselle ne re- 
viendrait pas au château... ni M. le comte, à 
cause de sa pauvre dame défunte. Et ainsi M. le 
comte ne fera pas un petit tour par ici cette année ? 

— Non, Jérôme, je ne le crois pas. Malgré 
tant d'années écoulées, mon père a toujours 
beaucoup de chagi in. 

Jérôme avait pris les sacs et les déposait 



LECLAT D'OBUS 5 

dans une calèche commandée à Corvigny, et 
qu'il fit avancer. Quant aux gros bagages, il 
devait les emporter avec la charrette de la ferme . 

Le temps était beau. On releva la capote 
de la voiture. 

Paul et sa femme s'installèrent. 

— La route n'est pas bien longue, dit le 
garde... quatre lieues... Mais ça monte. 

— Le château est-il à peu près habitable ? 
demanda Paul. 

— Dame ! ça ne vaut pas un château habité, 
mais tout de même monsieur verra.. On a fait 
ce qu'on a pu. Ma femme est si contente que 
les maîtres arrivent 1... Monsieur et madame la 
trouveront au bas du perron. Je l'ai avertie que 
monsieur et madame seraient là sur le coup de 
six heures et demie, sept heures... 

— Un brave homme, dit Paul à Elisabeth 
quand ils furent partis, mais qui ne doit pas avoir 
souvent l'occasion de parler. Il se rattrape... 

La route escaladait en pente raide les hau- 
teurs de Corvigny et constituait, au milieu de 
la ville, entre la double rangée des magasins, 
des monuments publics et des hôtels, l'artère 
principale, encombrée ce jour-là d'attroupe- 
ments inusités Elle redescendait ensuite et 
contournait les antiques bastions de Vauban. 
Puis il y eut de légères ondulations à travers 
une plaine que dominaient à droite et à gauche 
les deux forts du Petit et du Grand Jonas. 

C'est en suivant cette route sinueuse, qui ser- 
pentait parmi les pièces d'avoine et de blé, sous 
le dôme ombreux formé au-dessus d'elle par 
des alignements de peupliers, que Paul Delroze 
revint sur cet épisode de son enfance dont il 
avait promis le récit à Elisabeth. 



6 VECLAl D'OBUS 

— Comme je vous l'ai dit, Elisabeth, l'épi- 
sode se rattache à un drame terrible, et si étroi- 
tement que cela ne fait, et ne peut faire qu'un 
dans mon souvenir. Ce drame, on en a beaucoup 
parlé à l'époque, et votre père, qui était un ami 
de mon père, comme vous le savez, en eut con- 
naissance par les journaux. S'il ne vous en a 
rien dit, c'est sur ma demande, et parce que je 
voulais être le premier à vous raconter ces évé- 
nements... si douloureux pour moi. 

Leurs mains s'unirent. Il savait que chacune 
de ses phrases serait accueillie avec ferveur, 
et, après un silence, il reprit : 

— Mon père était un de ces hommes qui 
forcent la sympathie, même l'affection, de tous 
ceux qui les approchent. Enthousiaste, géné- 
reux, plein de séduction et de bonne humeur, 
s'exaltant pour toutes les belles causes et 
pour tous les beaux spectacles, il aimait la vie 
et en jouissait avec une sorte de hâte. 

a En 70, engagé volontaire, il avait gagné 
sur les champs de bataille ses galons de lieute- 
nant, et l'existence héroïque du soldat conve- 
nait si bien à sa nature qu'il s'engagea une 
seconde fois pour combattre au Tonkin, et une 
troisième fois pour aller à la conquête de Mada- 
gascar. 

« C'est au retour de cette campagne, d'où il 
revint capitaine et ofiîcier de la Légion d'hon- 
neur, qu'il se maria . Six ans plus tard il était veuf. 

« Lorsque ma mère mourut, j'avais à peine 
quatre ans, et mon père m'entoura d'une ten- 
dresse d'autantplus vive que la mort de sa femme 
l'avait frappé cruellement. 11 tint à commencer 
lui-même mon éducation. Au point de vue phy- 
sique, il s'ingéniait à développer mon entraîne- 



U ECLAT D'OBUS 7 

ment et à faire de moi un gars solide et coura- 
geux. L'été, nous allions au bord de la mer; 
l'hiver dans les montagnes de Savoie, sur la 
neige et sur la glace. Je l'aimais de tout mon 
cœur. Aujourd'hui encore, je ne puis songer à 
lui sans une émotion réelle. 

« A onze ans. je le suivis dans un voyage à 
travers la France, qu'il avait retardé depuis des 
années parce qu'il voulait que je l'accomplisse 
avec lui, et seulement à l'âge où j'en pourrais 
comprendre toute la signification. C'était un 
pèlerinage aux lieux mêmes et sur les routes où il 
avait combattu jadis, durant l'année terrible. 

« Ces journées, qui devaient se terminer par 
la plus afFreuse catastrophe, m'ont laissé des 
impressions profondes. Aux bords de la Loire, 
dans les plaines de la Champagne, dans les 
vallées des Vosges, et surtout parmi les vil- 
lages de l'Alsace, quelles larmes j'ai versées en 
voyant couler les siennes ! De quel espoir naïf 
j'ai palpité en écoutant ses paroles d'espoir ! 

« — Paul, me disait-il, je ne doute pas qu'un 
jour ou l'autre tu ne te trouves en face de ce 
même ennemi que j'ai combattu. Dès mainte- 
nant, et malgré toutes les belles phrases d'apai- 
sement que tu pourras entendre, hais-le de 
toute ta haine, cet ennemi. Quoi qu'on dise, 
c'est un barbare, une brute orgueilleuse, un 
homme de sang et de proie. Il nous a écrasés 
une première fois, il n'aura de cesse qu'il ne nous 
ait écrasés encore, et définitivement. Ce jour- 
là. Paul, rappelle-toi chacune des étapes que 
nous parcourons ensemble. Celles que tu sui- 
vras seront des étapes de victoire, j'en suis sûr. 
Mais n'oublie pas un instant les noms de celles- 
ci, Paul, et que ta joie de triompher n'efface 



^ L'ÉCLAT D'OBUS 

jamais ces noms de douleur et d humiliation 
qui sont : Frœschwiller, Mars-la-Tour, Saint- 
Pnvat, et tant d'autres ! N'oublie pas, Paul 

<( Puis il souriait. 

« — xAXais pourquoi m'inquiéter? C'est lui- 
même qui se chargera d'éveiller la haine au 
cœur de ceux qui ont oublié et de ceux qui n'ont 
pas vu. Est-ce qu'il peut changer, lui ? Tu verras 
Paul, tu verras. Tout ce que je puis te dire ne 
vaut pas 1 effroyable réalité. Ce sont des mons- 
tres, » 

Paul Delroze s'était tu. Sa femme lui 
demanda, d une voix un peu timide : 

— Pensez-vous que votre père avait tout à fait 
raison ? 

— Mon père était peut-être influencé par des 
•souvenirs trop récents. J'ai beaucoup voyagé en 
Allemagne, j y ai même séjourné, et je crois 
que 1 état d'âme n'est plus le même. Aussi, je 
1 avoue, j ai quelquefois du mal à comprendre 
les paroles de mon père... Cependant... cepen- 
dant elles me troublent très souvent. Et puis, 
ce qui s'est passé par la suite est si étrange ! 

La voiture avait ralenti. La route s'élevait 
doucement vers les collines qui surplombent la 
vallée du Liseron. Le soleil penchait du côté de 
Corvigny. Une diligence les croisa, chargée de 
malles, puis deux automobiles où s'entassaient 
les voyageurs et les colis. Un piquet de cava- 
lerie galopait à travers les c'namps. 

— iMarchons, dit Paul Delroze. 

Ils suivirent à pied la voiture et Paul reprit : 

— Ce qui me reste a vous dire, PTlisabeth. se 
présente à ma mémoire en détails très précis 
qui émergent en quelque sorte d'une brume 
épaisse où je ne distingue rien. A peine puis-je 



VECLAT D'OBUS \ 

affirmer que, cette partie du voyage terminé 
nous devions aller de Strasbourg vers la Forèt- 
Noire. Pourquoi notre itinéraire fut-il changé ? 
Je ne le sais pas. Je me vois un matin en gare 
de Strasbourg et montant dans un train qui se 
dirigeait vers les Vosges . . . oui , vers les Vosges . 
Mon père lisait et relisait une lettre qu'il venait 
de recevoir et qui semblait lui faire plaisir. 
Cette lettre avait-elle modifié ses projets ? Je ne 
sais pas non plus. Nous avons déjeuné en cours 
de route. Il faisait une chaleur d'orage et je me 
suis endormi, de sorte que je me rappelle seu- 
lement la place principale d'une petite ville 
allemande où nous avons loué deux bicyclettes, 
laissant nos valises à la consigne... Et puis .. 
comme tout cela est confus ! . . . nous avons roulé 
à travers un pays dont aucune impression ne 
m'est restée. A un moment, mon père me dit : 

« Tiens, Paul, nous franchissons la frontière. . . 
nous voici en France... 

cf Et, plus tard... combien de temps après ?... 
il s'arrêta pour demander son chemin à un 
pa3'san qui lui indiqua un raccourci au milieu 
des bois. Mais quel chemin ? et quel raccourci ? 
Dans mon cerveau, c'est une ombre impéné- 
trable où mes pensées sont comme ensevelies. 

« Et tout à coup l'ombre se déchire, et je vois, 
niciis avec une netteté surprenante, une clai- 
rière, de grands arbres, de la mousse qui res- 
semble à du velours et une vieille chapelle. Sur 
tout cela il pleut de grosses gouttes de plus en 
plus précipitées, et mon père me dit : 

« — Mettons-nous à l'abri, Paul. 

« Sa voix, comme elle résonne en moi ! et 
comme je me représente exactement la petite 
chapelle aux murailles verdies par l'humidité ! 



10 L'ECLA T D'OBUS 

Derrière, le toit débordant un peu au-dessus du 
chœur, nous mîmes nos bic3xlettes à l'abri. 
C'est alors que le bruit d'une conversation nous 
parvint de l'intérieur, et que nous perçûmes 
aussi le grihcement de la porte qui s'ouvrait sur 
le côté, 

« Quelqu'un sortit et déclara en allemand : 

« — Il n'y a personne. Dépêchons-nous, 

ce A ce moment nous contournions la chapelle 
avec l'intention d'y entrer par cette porte, et il 
arriva que mon père, qui marchait le premier, 
se trouva soudain en présence de Ihomme qui 
avait dû prononcer les mots allemands. 

« De part et d'autre il y eut un mouvement 
de recul, l'étranger paraissant très contrarié et 
mon père stupéfait de cette rencontre insolite. 
Une seconde ou deux peut-être, ils demeurèrent 
immobiles l'un en face de l'autre. J'entendis 
mon père qui murmurait : 

« — Est-ce possible? L'empereur.,. 

« Et moi-même, étonné par ces mots, ayant 
vu souvent le portrait du kaiser, je ne pouvais 
douter : celui qui était là, devant nous, c'était 
l'empereur d'Allemagne. 

« L'empereur d'Allemagne en France! Vive- 
ment, il avait baissé la tète et relevé, jusqu'aux 
bords rabattus de son chapeau, le col en velours 
d'une vaste pèlerine. Il se tourna vers la cha- 
pelle. Une dame en sortait, suivie d'un individu 
que je regardai à peine, une façon de domes- 
tique. La dame était grande, jeune encore, 
assez belle, brune. 

« L'empereur lui saisit le bras avec une véri- 
table violence et l'entraîna en lui disant, sur un 
ton de colère, des paroles que nous no pûmes 
distinguer. Ils reprirent le chemin par lequel 



VECLAT D'OBUS ii 

nous étions venus, et qui conduisait à la fron- 
tière. Le domestique s'était jeté dans le bois et 
les précédait. 

« — L'aventure est vraiment bizarre, dit mon 
père en riant. Pourquoi diable Guillaume II se 
risque-t-il par là ? Et en plein jour ! Est-ce que 
la chapelle présenterait quelque intérêt artis- 
tique ? Allons-y, veux-tu, Paul ? 

« Nous entrâmes. Un peu de jour seulement 
passait par un vitrail noir de poussière et de 
toiles d'araignées. Mais ce peu de jour suffit à 
nous montrer des piliers trapus, des murailles 
nues, rien qui semblât mériter l'honneur d'une 
visite impériale, selon l'expression de mon père, 
lequel ajouta : 

« — Il est évident que Guillaume II est venu 
voir cela en touriste^ à l'aventure, et qu'il est 
fort ennu5^é d'avoir été surpris dans cette esca- 
pade. Peut-être la dame qui l'accompagne lui 
avait-elle assuré qu'il ne courait aucun risque. 
De là son irritation contre elle et ses re- 
proches. 

« Il est curieux, n'est-ce pas, Elisabeth, 
que tous ces menus faits, qui n'avaient en réa- 
lité qu'une importance relative pour un enfant 
de mon âge, je les aie enregistrés fidèlement, 
alors que tant d'autres, plus essentiels, ne se 
sont pas gravés en moi. Cependant je vous ra- 
conte ce qui fut, comme si je le voyais devant 
mes yeux et comme si les mots résonnaient à 
mon oreille. Et j'aperçois encore, à l'instant où 
je parle, aussi nettement que je l'aperçus à l'ins- 
tant où nous sortions de la chapelle, la com- 
pagne de l'empereur qui revient et traverse la 
clairière d'un pas hâtif, et je l'entends dire à 
mon père : 



12 L'ÉCLAT D'OBUS 

« — • Puis-je vous demander un service, mon- 
sieur? 

« Elle est oppressée. Elle a dû courir. Et tout 
de suite, sfins attendre la réponse, elle ajoute : 

« — La personne que vous avez rencontrée 
désirerait avoir un entretien avec vous. 

u L'inconnue s'exprime aisément en français. 
Pas le moindre accent. 

(( Mon père hésite. Mais cette hésitation semble 
la révolter, comme une offense inconcevable 
envers la personne qui l'envoie, et elle dit d'un 
ton plus âpre : 

« — Je ne suppose pas que vous avez l'inten- 
tion de refuser! 

« — Pourquoi pas? dit mon père, dont je de- 
vine l'impatience. Je ne reçois aucun ordre. 

ft — Ce n'est pas un ordre, dit-elle en se con- 
tenant, c'est un désir. 

« — Soit, j'accepte l'entretien. Je reste ici à 
la disposition de cette personne. 

(( Elle parut indignée. 

u — Mais non, mais non. il faut que ce soit 
vous.. . 

« — Il faut que ce soit moi qui me dérange, 
s'écria mon père fortement, et sans doute que 
je franchisse la frontière au delà de laquelle on 
daigne mattendre ! Tous mes regrets, madame, 
c'est là une démarche que je ne ferai pas. Vous 
direz à cette personne que, si elle redoute de 
ma part une indiscrétion, elle peut être tran- 
quille. Allons, Paul, tu viens ? 

« Il ôta son chapeau et s'inclina devant l'in- 
connue. Mais elle lui barra le passage. 

« — Non, non, vous mécouterez. Une pro- 
messe de discrétion, est-ce que cela compte? 



LECLAT D'OBUS 13 

Non, il faut en finir d'une façon ou d'une autre, 
et vous admettrez bien... 

« A partir de ce moment, je n'ai plus entendu. 
Elle était en face de mon père, hostile, véhé- 
mente. Son visasse se contractait avec une 
expression vraiment féroce qui me faisait peur. 
Ah! comment n'ai-je pas prévu?... Mais j'étais 
si jeune ! Et puis, cela se passa si vite !... En 
s'avançant vers mon père, elle l'accula pour 
ainsi dire jusqu'au pied d'un gros arbre, adroite 
de la chapelle. Leurs voix s'élevèrent. Elle eut 
un geste de menace. Il se mit à rire. Et ce fut 
brusque, immédiat : d'un coup de couteau — 
ah ! cette lame dont je vis soudain la lueur dans 
l'ombre ! — elle le frappa en pleine poitrine, 
deux fois... deux fois, là. en pleine poitrine. 
Mon père tomba. » 

Paul Delroze s'était arrêté, tout pâle au sou- 
venir du crime. 

— x\h! balbutia Elisabeth, ton père a été 
assassiné... Mon pauvre Paul, mon pauvre 
ami... 

Et elle reprit, haletante d'angoisse : 

— Alors, Paul, qu'est-il advenu? vous avez 
crié ?... 

— J'ai crié, je me suis élancé vers lui, mais 
une main implacable me saisit. C'était l'indi- 
vidu, le domestique, qui surgissait du bois et 
m'empoignait. Je vis son couteau levé au-dessus 
de ma tète. Je sentis un choc terrible à l'épaule. 
A mon tour, je tombai. 



II 

LA CHAMBRE CLOSE 

^pA voiture attendait Elisabeth et Paul à 
^ LC^ quelque distance. Arrivés sur le pla- 
■^Jl^ teau, ils s'étaient assis au bord du che- 
min. La vallée du Liseron s'ouvrait devant eux 
en courbes molles et verdoyantes, où la petite 
rivière onduleuse était escortée de deux routes 
blanches qui en suivaient tous les caprices. En 
arrière, sous le soleil, se massait Corvigny que 
Ton dominait dune centaine de mètres tout au 
plus. Une lieue plus loin, en avant, se dres- 
saient les tourelles d'Ornequin et les ruines du 
vieux donjon, 

La jeune femme garda longtemps le silence, 
terrifiée par le récit de Paul. A la fin, elle lui 
dit : 

— Ah! Paul, tout cela est terrible. Est-ce 
que vous avez beaucoup souffert? 

— Je ne me rappelle plus rien à partir de ce 
moment, plus rien jusqu'au jour où je me suis 
trouvé dans une chambre que je ne connaissais 
pas, soigné par une vieille cousine de mon père 
et par une religieuse. C était la plus belle 
chambre d'une auberge située entre Relfort et 
la frontière. Un matin, de très bonne heure, 
douze jours auparavant, l'aubergiste avait 



L'ÉCLAl D'OBUS 15 

découvert deux corps immobiles que Ton avait 
déposés là durant la nuit, deux corps baignés 
de sang. An premier examen, il constata que 
l'un de ces corps était glacé. C'était celui de 
mon pauvre père. Moi, je respirais, mais si peu ! 
« La convalescence fut très longue et cou- 
pée de rechutes et d'accès de fièvre où, pris de 
délire, je voulais me sauver. Ma vieille cousine, 
seule parente qui me restât, fut admirable de 
dévouement et d'attention. Deux mois plus 
tard, elle m'emmenait chez elle à peu près 
guéri de ma blessure, mais si profondément 
affecté par la mort de mon père et par les cir- 
constances épouvantables de cette mort qu'il 
me fallut plusieurs années pour rétablir ma 
santé. Quant au drame lui-même... 

— Eh bien? fit Elisabeth, qui avait entouré 
de son bras le cou de son mari en un geste de 
protection passionnée. 

— Eh bien, fit Paul, jamais il ne fut possible 
d'en percer le mystère. La justice s'y employa 
pourtant avec beaucoup de zèle et de minutie, 
tâchant de vérifier les seuls renseignements 
qu'elle pût utiliser, ceux que je lui donnais. 
Tous ses efforts échouèrent. D'ailleurs, ces 
renseignements étaient si vagues ! En dehors 
de ce qui s'était passé dans la clairière et de- 
vant la chapelle, que savais-je? Où la chercher, 
cette clairière? Où la découvrir, cette chapelle? 
En quel pays le drame s'était-il déroulé? 

— Mais cependant vous avez effectué un 
voyage, votre père et vous, pour venir en ce 
pays, et il me semble qu'en remontant à votre 
départ même de Strasbourg... 

— Eh! vous comprenez bien qu'on n"a pas 
négligé cette piste, et que la justice française, 



i6 V ECLAT D'OBUS 

non contente de requérir l'appui de la justice 
allemande, a lancé sur place ses meilleurs poli- 
ciers. Mais c'est là précisément ce qui, dans la 
suite, quanU j'ai eu l'âge de raison, m'a semblé 
le plus étrange, c est qu'aucune trace de notre 
passage à Strasbourg n'a été relevée. Vous 
entendez, aucune? Or, s'il est une chose dont 
j'étais absolument certain, c'est que nous avions 
bien mangé et couché à Strasbourg, au moins 
deux journées entières. Le juge d'instruction qui 
poursuivait l'affaire a conclu que mes souvenirs 
d'enfant, d'enfant meurtri, bouleversé, devaient 
être faux. Mais, moi. je savais que non; je le 
savais, et je le sais encore. 

— Et alors, Paul ? 

— Alors, je ne puis m'empêcher d'établir un 
rapprochement entre l'abolition totale de faits 
incontestables, faciles à contrôler ou à recons- 
tituer, comme le séjour de deux Français à 
Strasbourg, comme leur voyage dans un che- 
min de fer, comme le dépôt de leurs valises en 
consigne, comme la location de deux bic3xlettes 
dans un bourg d'Alsace, un rapprochement, 
dis-je, entre ces faits et ce fait primordial que 
l'empereur fut mêlé directement, oui, directe- 
ment à l'affaire 

— Mais ce rapprochement, Paul, il a dû s'im- 
poser à l'esprit du juge comme au vôtre... 

— Evidemment; mais ni le juge, ni aucun 
des magistrats et des personnages officiels qui 
recueillirent mes dépositions, n'ont voulu 
admettre la présence de l'empereur en Alsace 
ce jour-là. 

— Pourquoi? 

— Parce que les journaux allemands avaient 
signalé sa présence à Francfort à la même heure 



V ÉCLAT D'OBUS 17 

— A Francfort ! 

— Parbleu, cette présence est signalée là où 
il l'ordonne, et jamais là pu il ne veut pas 
qu'elle le soit. En tout cas, sur ce point encore, 
j'étais accusé d'erreur, et l'enquête se heurtait 
à un ensemble d'obstacles, d'impossibilités, de 
mensonges, d'alibis, qui, pour moi, révélait 
l'action continue et toute-puissante d'une auto- 
rité sans limites. Cette explication est la seule 
admissible. Voyons, est-ce que deux Français 
peuvent loger dans un hôtel de Strasbourg 
sans qu'on relève leurs noms sur le registre de 
cet hôtel? Or, qu'un tel registre ait été con- 
fisqué, ou telle page arrachée, nos noms n'ont 
été relevés nulle part. Donc aucune preuve, 
aucun indice. Patrons et domestiques d'hôtel 
ou de restaurant, buralistes de gare, employés 
de chemin de fer, loueurs de bic^'clettes, autant 
de subalternes, c'est-à-dire de complices, qui 
tous ont reçu la consigne du silence et dont pas 
un seul n'a désobéi. 

— Mais plus tard, Paul, vous avez dû cher- 
cher vous-même ? 

— Si j'ai cherché! Quatre fois déjà depuis 
mon adolescence j'ai parcouru la frontière, de 
la Suisse au Luxembourg, de Belfort à Longwy, 
interrogeant les individus, étudiant les paysa- 
ges ! Et durant combien d'heures surtout me 
suis-je acharné à creuser jusqu'au fond de mon 
cerveau pour en extraire l'infime souvenir qui 
m'eût éclairé. Rien. Dans ces ténèbres, aucune 
lueur nouvelle. Trois images seulement ont 
jailli à travers l'épaisse brume du passé. L'image 
des lieux et des choses qui furent les témoins 
du crime : les arbres de la clairière, la vieille 
chapelle, le sentier qui fuit au milieu des bois. 



i8 L'ECLAT D OBUS 

L'image de l'empereur. Et l'image... l'image 
de la femme qui tua. 

Paul avait baissé la voix. La douleur et la 
haine contractaient son visage. 

— Oh! celle-là, je vivrais cent ans que je la 
verrais devant mes yeux comme on voit un 
spectacle dont tous les détails sont en pleine 
lumière. La form.e de sa bouche, l'expression 
de son regard, la nuance de ses cheveux, le 
caractère spécial de sa marche, le rythme de 
ses gestes, le dessin de sa silhouette, tout cela 
est en moi, non pas comme des visions que 
j'évoque à volonté, mais comme des choses qui 
font partie de mon être lui-même. On croirait 
que, pendant mon délire, toutes les forces mys- 
térieuses de mon esprit ont travaillé à l'assi- 
milation complète de ces souvenirs odieux. Et 
si, aujourd'hui, ce n'est plus l'obsession mala- 
dive d'autrefois, c'est une souffrance à cer- 
taines heures, quand le soir tombe et que je 
suis seul. Mon père a été tué, et celle qui l'a 
tué vit encore, impunie, heureuse, riche, hono- 
rée, poursuivant son œuvre de haine et de des- 
truction. 

— Vous la reconnaîtriez, Paul? 

— Si je la reconnaîtrais? Entre mille et mille 
femmes ! Et fût-elle transformée par l'âge, je 
retrouverais sous les rides de la vieille femme 
le visage même de la jeune femme qui assas- 
sina mon père, une fin d'après-midi du mois 
de septembre. Ne pas la reconnaître! Mais la 
couleur même de sa robe, je 1 ai notée! N'est- 
ce pas incroyable? une robe grise avec un fichu 
de dentelle noire autour des épaules, et là, au 
corsage, en guise de broche, un lourd camée 
encadré d'un serpent d'or dont les yeux étaient 



LECLAT D'OBUS 19 

faits de rubis. Vous voyez bien, Elisabeth, que 
je n'ai pas oublié et que je n'oublierai jamais. 

Il se tut. Elisabeth pleurait. Comme son mari, 
ce passé Tenveloppait d'horreur et d'amertume. 
Il l'attira contre lui et la baisa au front. 

Elle lui dit : 

— N'oublie pas, Paul. Le crime sera puni 
parce qu'il le faut. Mais que ta vie ne soit pas 
soumise à, ce souvenir de haine. Nous sommes 
deux maintenant, et nous nous aimons. Regarde 
vers l'avenir. 

Le château d'Ornequin est une belle et simple 
construction du seizième siècle, avec quatre 
tourelles surmontées de clochetons, avec de 
hautes fenêtres à pinacle dentelé, et une fine 
balustrade en saillie du premier étage. 

Des pelouses régulières, encadrant le rec- 
tangle de la cour d'honneur, forment espla- 
nade, et conduisent par la droite et par la 
gauche vers des jardins, des bois et des vergers. 
Un des côtés de ces pelouses se termine en 
une large terrasse d'où Ton a vue sur la vallée 
du Liseron, et qui supporte, dans l'alignement 
du château, les ruines majestueuses d'un don- 
jon carré. 

Le tout a grande allure. Entouré de fermes et 
de champs, le domaine, quand il est bien entre- 
tenu, suppose une exploitation active et vigi- 
lante. C'est un des plus vastes du département. 

Dix-sept années plus tôt, à la mise en vente 
qui suivit la mort du dernier baron d'Orne- 
quin, le comte d'Andeville. père d'Elisabeth, 
l'avait acheté sur un désir de sa femme. Marié 
depuis cinq ans, ayant donné sa démission 
d'officier de cavalerie pour se consacrer à celle 



20 L'ECLAT D'OBUS 

qu'il aimait, il voyageait avec elle, lorsque le 
hasard leur fit visiter Ornequin au moment 
même où la vente, à peine annoncée dans les 
journaux de la région, allait s'en effectuer. 
Hermined Andeville s'enthousiasma. Lecomte, 
qui cherchait un domaine dont l'exploitation 
occupât ses loisirs, enleva l'affaire par l'entre- 
mise d'un homme de loi. 

Durant tout l'hiver qui suivit, il dirigea, de 
Paris, les travaux de restauration que nécessi- 
tait l'abandon où l'ancien propriétaire avait 
laissé son château. Il voulait que la demeure 
fût confortable, et, la voulant belle aussi, il y 
envoya tous les bibelots, tapisseries, objets 
d'art, toiles de maîtres qui ornaient son hôtel 
de Paris. 

Ce n'est qu'au mois d'août qu'ils purent s'ins- 
taller. Ils vécurent là quelques semaines déli- 
cieuses avec leur chère Elisabeth, âgée de 
quatre ans, et leur fils Bernard, un gros garçon 
que la comtesse venait de mettre au monde. 

Toute dévouée à ses enfants, Hermine 
d'Andeville ne sortait jamais du parc. Le 
comte surveillait ses fermes et parcourait 
ses chasses, en compagnie de son garde 
Jérôme. 

Or, à la fin d'octobre, la comtesse ayant pris 
froid, et le malaise qui s'ensuivit ayant eu des 
conséquences assez graves, le comte d'An- 
deville décida de la conduire, ainsi que ses 
enfants, dans le Midi. Deux semaines après, 
il y eut une rechute. En trois jours, elle fut 
emportée. 

Le comte éprouva ce désespoir qui vous fait 
comprendre que la vie est finie et que, quoi 
qu il arrive, on ne goûtera plus ni joie ni même 



VECLAl D'OBUS 21 

apaisement d'aucune sorte. Il vécut, mais non 
pas tant pour ses enfants que pour entretenir 
en lui le culte de la morte et pour perpétuer 
un souvenir qui devenait sa seule raison d'être. 

Incapable de retourner dans ce château 
d'Ornequin où il avait connu une félicité trop 
parfaite, et, d'autre part, n'admettant pas que 
des intrus pussent y demeurer, il donna l'ordre 
à Jérôme d'en fermer les portes et les volets, 
et de condamner le boudoir et la chambre de 
la comtesse de manière que nul n'y entrât 
jamais. Jérôme eut en outre mission de louer 
les fermes à des cultivateurs et d'en toucher les 
loyers. 

Cette rupture avec le passé ne suffit pas au 
comte. Chose bizarre pour un homme qui 
n'existait plus que par le souvenir de sa femme, 
tout ce qui la lui rappelait, objets familiers, 
cadre d'habitation, lieux et paysages, lui était 
une torture, et ses enfants eux-mêmes lui ins- 
piraient un sentiment de malaise qu'il ne pou- 
vait surmonter. Il avait, en province, à Chau- 
mont, une sœur plus âgée et veuve. Il lui 
confia sa fille Elisabeth et son fils Bernard et 
partit en voyage. 

Auprès de sa tante Aline, créature de devoir 
et d'abnégation, Elisabeth eut une enfance 
attendrie, grave, studieuse, où la vie de son 
cœur se forma en même temps que son esprit 
et que son caractère. Elle reçut une forte édu- 
cation et une discipline morale très rigou- 
reuse. 

A vingt ans, c'était une grande jeune fille, 
vaillante et sans crainte, dont le visage, natu- 
rellement un peu mélancolique, s'éclairait par- 
fois du sourire le plus naïf et le plus affectueux, 



22 L'ECLAT D'OBUS 

un de ces visages où s'inscrivent d'avance les 
épreuves et les ravissements que le destin vous 
réserve. Toujours humides, les yeux sem- 
blaient s'émouvoir au spectacle de toutes les 
choses. Les cheveux, avec leurs boucles pâles, 
donnaient de l'allégresse à sa physionomie. 

Le comte d'Andeville, qui, à chaque séjour 
qu'il faisait auprès d'elle, entre deux voyages, 
subissait un peu plus le charme de sa fille, 
l'emmena deux hivers de suite en Espagne et 
en Italie. C'est ainsi qu'à Rome elle rencontra 
Paul Delroze, qu'ils se retrouvèrent à Naples, 
puis à Syracuse, puis au cours d'une longue 
excursion à travers la Sicile, et que cette 
intimité les attacha l'un à l'autre par un lien 
dont ils connurent la force à l'instant de leur 
séparation. 

Ainsi qu'Elisabeth, Paul avait été élevé en 
province et, comme elle, chez une parente 
dévouée qui tâcha de lui faire oublier, à force 
de soins et d'affection, le drame de son enfance. 
Si l'oubli ne vint pas, elle réussit tout au moins 
à continuer l'œuvre du père et à faire de Paul 
un garçon droit, aimant le travail, d'une cul- 
ture étendue, épris d'action et curieux de la 
vie. Il passa par l'Ecole centrale, puis, son 
service militaire accompli, il resta deux ans 
en Allemagne, étudiant sur place certaines 
questions industrielles et mécaniques qui le 
passionnaient avant tout. 

De haute taille, bien découplé, les cheveux 
noirs rejetés en arrière, la face un peu maigre, 
le menton volontaire, il donnait une impression 
de force et d'énergie. 

Sa rencontre avec Elisabeth lui révéla tout 
un monde de sentiments et d'émotions qu'il 



L ECLAT D'OBUS 23 

avait dédaigné jusqu'ici. Ce fut pour lui, comme 
pour la jeune fille, une sorte d'ivresse mêlée 
d'étonnement. L'amour créait en eux des âmes 
nouvelles, libres, légères, dont l'enthousiasme 
et l'épanouissement contrastaient avec les 
habitudes que leur avait imposées la forme 
sévère de leur existence. Dès son retour en 
France, il demandait la main de la jeune fille. 
Elle lui était accordée. 

Au contrat qui eut lieu trois jours avant le 
mariage, le comte d'Andeville annonça qu'il 
ajoutait à la dot d'Elisabeth le château d'Orne- 
quin. Les deux jeunes gens résolurent de s'y 
établir, et Paul chercherait alors dans les 
vallées industrielles de cette région une affaire 
qu'il pût acquérir et diriger. 

Le jeudi 30 juillet ils se marièrent à Chau- 
mont. Cérémonie tout intime, car on parlait 
beaucoup de la guerre, bien que, sur la foi de 
renseignements auxquels il attachait le plus 
grand crédit, le comte d'Andeville affirmât que 
cette éventualité ne pouvait être envisagée. Au 
déjeuner de famille qui réunit les témoins, Paul 
fit la connaissance de Bernard d'Andeville, le 
frère d'Elisabeth, collégien de dix-sept ans à 
peine dont les vacances commençaient, et qui 
lui plut par son bel entrain et par sa franchise. 
Il fut convenu que Bernard les rejoindrait dans 
quelques jours à Ornequin. 

Enfin, à une heure, Elisabeth et Paul quit- 
taient Chaumont en chemin de fer. La main 
dans la main ils s'en allaient vers le château 
où devaient s'écouler les premières années de 
leur union, peut-être même tout cet avenir de 
bonheur et de quiétude qui s'ouvre au regard 
ébloui des amants. 



24 L'ECLAT D'OBUS 

Il était six heures et demie lorsqu'ils aper- 
çurent au bas du perron la femme de Jérôme, 
Rosalie, une bonne grosse mère aux joues 
couperosées et à l'aspect réjouissant. En hâte, 
avant le dîner, ils firent le tour du jardin, puis 
visitèrent le château. 

Elisabeth ne contenait pas son émoi. Quoique 
nul souvenir ne pût l'agiter, il lui semblait 
néanmoins retrouver quelque chose de cette 
mère qu'elle avait si peu connue, dont elle ne 
se rappelait pas l'image, et qui avait vécu là 
ses dernières journées heureuses. Pour elle, 
l'ombre de la défunte cheminait au détour des 
allées. Les grandes pelouses vertes dégageaient 
une odeur spéciale. Les feuilles des arbres 
frissonnaient à la brise avec un murmure 
qu'elle croyait bien avoir perçu déjà en cet 
endroit même, aux mêmes heures, et tandis que 
sa mère l'écoutait auprès d'elle. 

— Vous paraissez triste, Elisabeth? demanda 
Paul. 

— Triste non, mais troublée. C'est ma mère 
qui nous accueille ici, dans ce refuge où elle 
avait rêvé de vivre et où nous arrivons avec le 
même rêve. Et alors un peu d'inquiétude 
m'oppresse. C'est comme si j'étais une étran- 
gère, une intruse qui dérange de la paix et du 
repos. Pensez donc ! Il y a si longtemps que 
ma mère habite ce château. Elle y est seule. 
Mon père n'a jamais voulu y venir, et je me dis 
que nous n'avons peut-être pas le droit d'y 
venir, nous, avec notre indifférence à ce qui 
n'est pas nous. 

Paul sourit : 

— Elisabeth, amie chérie, vous éprouvez 
tout simplement cette impression de malaise 



L ECLAT D'OBUS 25 

que Ton éprouve en arrivant à la fin du jour 
dans un pays nouveau. 

— Je ne sais pas, dit-elle. Sans doute avez- 
vous raison... Cependant, je ne puis me dé- 
fendre d'un certain malaise, et c'est si contraire 
à ma nature ! Est-ce que vous croyez aux pres- 
sentiments, Paul? 

— Non, et vous ? 

— Eh bien, moi non plus, dit-elle en riant 
et en lui tendant ses lèvres. 

Ils furent surpris de trouver, aux salons et 
aux chambres du château, un air de pièces où 
l'on n'a pas cessé d'habiter. Selon les ordres du 
comte, tout avait gardé le même arrangement 
qu'aux jours lointains d'Hermine dAndeville. 
Les bibelots d'autrefois étaient là, aux mêmes 
places, et toutes les broderies, tous les carrés 
de dentelle, toutes les miniatures, tous les 
beaux fauteuils du xvill* siècle, toutes les 
tapisseries flamandes, tous les meubles collec- 
tionnés jadis par le comte pour embellir sa 
demeure. Ainsi, du premier coup, ils entraient 
dans un cadre de vie charmant et intime. 

Après le dîner, ils retournèrent aux jardins 
et s'y promenèrent enlacés et silencieux. De 
la terrasse ils virent la vallée pleine de ténèbres 
au travers desquelles brillaient quelques 
lumières. Le vieux donjon élevait ses ruines 
robustes dans un ciel pâle, où traînait encore 
un peu de jour confus. 

— Paul, dit Elisabeth à voix basse, avez- 
vous remarqué qu'en visitant le château nous 
avons passé près d'une porte fermée par un 
gros cadenas? 

— Au milieu du grand couloir, dit Paul, et 
tout près de votre chambre, n'est-ce pas? 



26 L ECLAT D'OBUS 

— Oui. C'était le boudoir que ma pauvre 
mère occupait. Mon père exigea qu'il fût fermé, 
ainsi que la chambre qui en dépend, et Jérôme 
posa un cadenas et lui envoya la clef. Ainsi 
personne n'y a pénétré depuis. Il est ce qu'il 
était alors. Tout ce qui servait à ma mère, ses 
ouvrages en train , ses livres familiers s'y 
trouvent. Et, au mur, en face, entre les deux 
fenêtres toujours closes, il y a son portrait que 
mon père avait fait faire un an auparavant par 
un grand peintre de ses amis, un portrait en 
pied et qui est l'image parfaite de maman, 
m'a-t-il dit. A côté, un prie-Dieu, le sien. Ce 
matin, mon père m'adonne la clef du boudoir, 
et je lui ai promis de m'agenouiller sur ce 
prie-Dieu, et de prier devant ce portrait. 

— Allons, Elisabeth. 

La main de la jeune femme frissonnait dans 
celle de son mari lorsqu'ils montèrent l'esca 
lier qui conduisait au premier étage. Des 
lampes étaient allumées tout au long du cou- 
loir. Ils s'arrêtèrent. 

La porte était large et haute, pratiquée dans 
un mur épais, et couronnée d'un trumeau aux 
reliefs dorés. 

— Ouvrez, Paul, dit Elisabeth, dont la voix 
tremblait. 

Elle lui tendit la clef. Il fit fonctionner le 
cadenas et saisit le bouton de la porte. Mais 
soudain elle agrippa le bras de son mari. 

— Paul, Paul, un instant... C'est pour moi 
un tel bouleversement! Pensez donc, me voici 
pour la première fois devant ma mère, devant 
son image... et vous êtes auprès de moi, mon 
bien-aimé... Il me semble que toute ma vie de 
petite fille recommence. 



V ECLAT D'OBUS 27 

— Oui, de petite fille, dit-il, en la pressant 
passionnément contre lui, et c'est ta vie de 
femme aussi... 

Elle se dégagea, réconfortée par son étreinte, 
et murmura : 

— Entrons, mon Paul chéri. 

11 poussa la porte, puis il retourna dans le 
couloir où il prit une des lampes suspendues 
au mur, et il revint la placer sur un guéridon. 

Elisabeth avait déjà traversé la pièce et se 
tenait devant le portrait. 

Le visage de sa mère demeurant dans 
l'ombre, elle disposa la lampe de manière à 
le mettre en pleine clarté. 

— Comme elle est belle, Paul ! 

Il s'approcha et leva la tête. Défaillante, 
Elisabeth s'agenouilla sur le prie-Dieu. Mais 
au bout d'un moment, comme Paul se taisait, 
elle le regarda et fut stupéfaite. 

Il ne bougeait pas, livide, les yeux agrandis 
par la plus épouvantable vision. 

— Paul ! s'écria-t-elle, qu'est-ce que vous 
avez? 

Il se mit à reculer vers la porte, sans pou- 
voir détacher son regard du portrait de la 
comtesse Plermine. Il chancelait comme un 
homme ivre, et ses bras battaient l'air autour 
de lui. 

— Cette femme... cette femme... balbutia- 
t-il d'une voix rauque. 

— Paul ! implora Elisabeth, que veux-tu 
dire ? 

— Cette femme, c'est celle qui a tué mon 
père. 



III 

ORDRE DE 
MOBILISATION 




''horrible accusation fut suivie d'un 
silence effrayant. Debout en face de 
S(JvM^ son mari, Elisabeth cherchait à com- 
prendre des paroles qui n'avaient pas encore 
pour elle leur sens véritable, mais qui l'attei- 
gnaient cependant comme des blessures pro- 
fondes. 

Elle fit deux pas vers lui, et, les yeux dans 
les yeux, elle articula,, si bas qu'il entendit à 
peine : 

— Qu'est-ce que tu viens de dire, Paul? 
C'est une chose si monstrueuse !... 

Il répondit sur le même ton : 

— Oui, c'est une chose monstrueuse. Moi- 
même je n'y crois pas encore... je ne veux 
pas y croire... 

— Alors... tu t'es trompé, n'est-ce pas? Tu 
t'es trompé... avoue-le... 

Elle le suppliait de toute sa détresse, comme 
si elle eût espéré le fléchir. 

Par-dessus l'épaule de sa femme, il accrocha 
de nouveau son regard au portrait maudit, et 
tressaillit des pieds à la tète. 

— Ah ! c'est elle, affirma-t-il en serrant les 



L ECLAT D'OBUS 29 

poings. C'est elle... je la reconnais... C'est elle 
<|ui a tué... 

Un sursaut de révolte secoua la jeune 
femme, et se frappant violemment la poitrine : 

— Ma mère! ma mère à moi aurait tué... 
ma mère ! celle que mon père adorait et qu'il 
n'a pas cessé d'adorer!... ma mère qui me ber- 
çait autrefois et qui m'embrassait ! J'ai tout 
oublié d'elle, mais pas cela, pas l'impression 
de ses caresses et de ses baisers ! Et c'est elle 
qui aurait tué ! 

— C'est elle. 

— Ah ! Paul, ne dites pas une telle infamie ! 
Comment pouvez-vous affirmer, si longtemps 
après le crime ? Vous n'étiez qu'un enfant et, 
cette femme, vous l'avez si peu vue!... à peine 
quelques minutes. 

— Je l'ai vue plus qu'on ne peut voir, s'ex- 
clama Paul avec force. Depuis l'instant du 
crime son image ne m'a pas quitté. J'aurais 
voulu m'en délivrer parfois, comme on veut se 
délivrer d'un cauchemar. Je n'ai pas pu. Et 
c'est cette image qui est là contre ce mur. 
Aussi sûrement que j'existe, la voilà, je la 
reconnais comme je reconnaîtrais votre image 
après vingt ans ! C'est elle. . . Tenez, mais tenez, 
à son corsage, cette broche entourée d'un ser- 
pent d'or... Un camée ! ne vous Tai-je pas dit! 
Et les yeux de ce serpent... des rubis ! Et le fi- 
chu de dentelle noire autour des épaules ! C'est 
elle ! c'est la femme que j'ai vue ! 

Une fureur croissante le surexcitait, et il 
menaçait du poing le portrait d'Hermine 
d'Andeville. 

— Tais-toi, s'écria Elisabeth, que torturait 
chacune de ses paroles, tais-toi, je te défends. . . 



30 V ECLAT D'OBUS 

Elle voulut lui appliquer la main sur la 
bouche pour le réduire au silence. Mais Paul 
eut un geste de recul comme s'il se refusait à 
subir le contact de sa femme, et ce fut un mou- 
vement si "brusque, si instinctif, qu'elle s'écrou- 
la avec des sanglots, tandis que lui, exaspéré, 
fouetté par la douleur et la haine, en proie à 
une sorte d'hallucination épouvantée qui le 
faisait reculer jusqu'à la porte, proférait : 

— La voilà ! C'est sa bouche mauvaise, ses 
yeux implacables ! Elle pense au crime. Je la 
vois... je la vois... Elle s'avance vers mon 
père! Elle l'entraîne !,.. Elle lève le bras!... 
Elle le tue ! . . . Ah ! la misérable 1 . . . 

Il s'enfuit... 

Cette nuit-là, Paul lapassa dans le parc, cou- 
rant comme un fou, au hasard des allées obs- 
cures, ou se jetant* exténué sur le gazon des 
pelouses, pleurant, et pleurant indéfiniment. 

Paul Delroze n'avait jamais souffert que par 
le souvenir du crime, souffrance atténuée, mais 
qui, néanmoins, dans certaines crises, devenait 
aiguë, jusqu'à lui sembler la brûlure d'une plaie 
nouvelle. La douleur, cette fois, fut telle et si 
imprévue que, malgré sa maîtrise habituelle et 
l'équilibre de sa raison, il perdit véritablement 
la tète. Ses pensées, ses actes, ses attitudes, les 
mots qu'il criait dans la nuit, furent ceux d'un 
homme qui n'a plus la direction de lui-même. 

Une seule idée revenait toujours en son cer- 
veau tumultueux, où les idées et les impres- 
sions tourbillonnaient comme des feuilles au 
vent, une seule pensée terrible : « Je connais 
celle qui a tué mon père, et la femme que 
j'aime est la fille de cette femme! » 



L'ÉCLAT D OBUS 31 

Aimait-il encore ? Certes il pleurait 'déses- 
I pérément un bonheur qu'il savait brisé, mais 
"aimait-il encore Elisabeth ? Pouvait-il aimer 
la fille d'Hermine d'Andeville ? 

Au petit jour, quand il rentra et qu'il passa 
devant la chambre d'Elisabeth, son cœur ne 
battit pas plus vite. Sa haine contre la meur- 
trière abolissait tout ce qui pouvait palpiter en 
lui damour, de désir, de tendresse ou même de 
simple et humaine pitié. 

L'engourdissement où il tomba durant quel- 
ques heures détendit un peu ses nerfs, mais 
ne changea pas la disposition de son esprit. 
Peut-être au contraire, et cela sans même y 
réfléchir, se refusait-il avec plus de force à 
rencontrer Elisabeth. Cependant il voulait 
savoir, se rendre compte, s'entourer de 
tous les renseignements nécessaires, et ne 
prendre qu'en toute certitude la décision qui 
allait dénouer dans un sens ou dans l'autre le 
grand drame de sa vie. 

Avant tout il fallait interroger Jérôme et 
sa femme, dont le témoignage prenait une 
valeur considérable du fait qu'ils avaient connu 
la comtesse d'Andeville. Certaines questions 
de date, par exemple, pouvaient être éluci- 
dées sur-le-champ. 

Il les trouva dans leur pavillon, tous deux 
très agités. Jérôme un journal à la main et 
Rosalie gesticulant avec effroi. 

— Ça y est, monsieur, s'écria Jérôme. Mon- 
sieur peut en être sûr : c'est pour tantôt ! 

— Quoi ? fit Paul. 

— La mobilisation! Monsieur verra ça. J'ai 
vu les gendarmes, des amis à moi, et ils m'ont 
averti. Les affiches sont prêtes. 



32 V ÉCLAT D'OBUS 

Paul observa distraitement : 

— Les affiches sont toujours prêtes. 

— Oui, mais on va les coller tantôt, monsieur 
verra ça. ^Et puis, que monsieur lise lejournal. 
Ces cochons-là — que monsieur m'excuse, il 
n'y a pas d'autre mot — ces cochons-là veulent 
la guerre. L'Autriche entrerait bien en pour- 
parlers, mais pendant ce temps, eux ils mobi- 
lisent, et voici plusieurs jours. A preuve qu'on 
ne peut plus entrer chez eux. Bien plus, hier, 
pas loin dici.ils ont démoli une gare française 
et fait sauter des rails. Que monsieur lise ! 

Paul parcourut des yeux les dépêches de la 
dernière heure, mais, quoiqu'il eût l'impres- 
sion de leur gravité, la guerre lui semblait 
une chose si invraisemblable qu'il n'y prêta 
qu'une attention passagère, 

— Tout cela s'arrangera, conclut-il, c'est 
leur manière de causer, la main sur la garde 
de l'épée, mais je ne peux pas croire... 

— Monsieur a bien tort, murmura Rosalie. 
Il n'écoutait plus, ne songeant au fond qu'à 

la tragédie de son destin et cherchant par 
quelle voie il obtiendrait de Jérôme les 
réponses qui lui étaient nécessaires. Mais, in- 
capable de se contenir davantage, il attaqua 
le sujet franchement. 

— Vous savez peut-être, Jérôme, que 
madame et moi nous sommes entrés dans la 
chambre de la comtesse d'Andeville. 

Cette déclaration fit sur le garde et sur sa 
femme un effet extraordinaire, comme si c'eût 
été un sacrilège de pénétrer dans cette chaml)re 
close depuis si longtemps, la chambre de 
madame, ainsi qu'ils l'apiielaient entre eux. 

— Est-ce Dieu possible! balbutia Rosalie. 



L'ECLAT D'OBUS 33 

Et Jérôme ajouta : 

— Mais non, mais non, puisque j'avais 
envoyé à M. le comte la seule clef du cadenas, 
une clef de sûreté. 

— Il nous Ta donnée hier matin, dit Paul. 
Et, tout de suite, sans s'occuper davantage 

de leur stupeur, il interrogea : 

— Il y a entre les deux fenêtres le portrait de 
la comtesse d'Andeville. A quelle époque ce 
portrait fut-il apporté et placé là ? 

Jérôme ne répondit pas aussitôt. Il réfléchis- 
sait. Il regarda sa femme, puis, après un ins- 
tant, articula : 

— Mais c'est bien simple, à l'époque où M. le 
comte a expédié tous ses meubles au château, 
avant l'installation. 

— C'est-à-dire ? 

Durant les trois ou quatre secondes que 
Paul attendit la réponse, son angoisse fut in- 
tolérable. Cette réponse était décisive. 

— Eh bien? reprit-il. 

— Eh bien, au printemps de l'année 1898. 

— Î898! 

Ces mots. Paul les répéta d'une voix sourde. 
1898, c'était l'année même où son père avait 
été assassiné ! 

Sans se permettre de réfléchir, avec le sang- 
froid du juge d'instruction qui ne dévie pas du 
plan qu'il s'est tracé, il demanda : 

— Ainsi donc le comte et la comtesse d'An- 
deville sont arrivés ici ?. . . 

— M. le comte et M""' la comtesse sont arri- 
vés au château le 28 août 1898, et ils sont re- 
partis pour le Midi le 24 octobre. 

Maintenant Paul connaissait la vérité, puis- 



34 VECLAT D'OBUS 

que l'assassinat de son père avait eu lieu le 
19 septembre. 

Et toutes les circonstances qui dépendaient 
de cette vérité, qui l'expliquaient en ses prin- 
cipaux détails, ou qui en découlaient, lui appa- 
rurent d'un coup. Il se rappela que son père 
entretenait des relations d'amitié avec le comte 
d'Andeville. Il se dit que son père avait dû, au 
cours de son voyage en Alsace, apprendre le 
séjour en Lorraine de son ami d'Andeville, et 
projeter de lui faire la surprise d'une visite. Il 
évalua la distance qui séparait Ornequin de 
Strasbourg, distance qui correspondait bien 
aux heures passées en chemin de fer. 

Et il interrogea : 

— Combien de kilomètres d'ici à la frontière ? 

— Exactement sept, monsieur. 

— De l'autre côté, on arrive à une petite ville 
allemande assez rapprochée, n'est-ce pas ? 

— Oui, monsieur, Ebrecourt. 

— Peut-on prendre un raccourci pour aller à 
la frontière ? 

— Jusqu'à moitié route de la frontière, oui, 
monsieur, un sentier en haut du parc. 

— A travers le bois ? 

— A travers les bois de M. le comte. 

— Et dans ces bois... 

Il n'y avait plus, pour acquérir la certitude 
totale, £ibsolue, celle qui résulte, non pas d'une 
interprétation des faits, mais des faits eux- 
mêrnes devenus pour ainsi dire visibles et pal- 
pables, il n'y avait plus qu'à poser la question 
suprême : dans les bois n'y a-t-il pas une petite 
chapelle au milieu d'une clairière? Pourquoi 
Paul Delroze ne la posa-t-il pas, cette question ? 
Jugea-t-il qu'elle était vraiment trop précise, et 



VECLAl D'OBUS 35 

qu'elle pouvait amener le garde-chasse à des 
réflexions et à des rapprochements que motivait 
déjà amplement la nature même de 1 entretien? 
Il se contenta de dire encore : 

— La comtesse d'Andeville n'a-t-elle pas 
voyagé pendant les deux mois qu'elle habitait 
Ornequin ? Une absence de quelques jours... 

— Ma foi non. M'"*' la comtesse n'est pas 
sortie de son domaine. 

— Ah ! elle restait dans le parc ? 

— Mais oui, monsieur. M. le comte allait 
presque tous les après-midi en voiture jusqu'à 
Corvigny, ou du côté de la vallée, mais M'"'= la 
comtesse ne sortait pas du parc ou des bois. 

Paul savait ce qu'il voulait savoir. Indiffé- 
rent à ce que pourraient penser Jérôme et sa 
femme, il ne prit pas la peine de donner un 
prétexte à cette étrange série de demandes, sans 
rapport apparent les unes avec les autres. Il 
quitta le pavillon. 

Quelle que fût sa hâte d'aller jusqu'au bout 
de son enquête, il remit à plus tard les inves- 
tigations qu'il voulait faire en dehors du parc. 
On eût dit qu'il redoutait de se trouver en face 
de cette preuve dernière, bien inutile cependant 
après toutes celles que le hasard lui avait four- 
nies. 

Il retourna donc au château, puis, quand ce 
fut l'heure du déjeuner, il résolut d'accepter 
cette rencontre inévitable avec Elisabeth. 

Mais la femme de chambre le rejoignit au 
salon et lui annonça que madame s'excusait 
auprès de lui. Un peu souffrante, elle deman- 
dait la permission de manger chez elle. Il com- 
prit quelle voulait le laisser entièrement libre, 
refusant pour sa part de le supplier en faveur 



36 LECLAT D'OBUS 

d'une mère qu'elle respectait et, en fin de 
compte, se soumettant d'avance aux décisions 
de son mari. 

Il eut alors, à déjeuner seul, sous les yeux 
des gens qui le servaient, la sensation profonde 
que sa vie était perdue et qu'Elisabeth et lui, 
au jour même de leur mariage, devenaient, 
par suite de circonstances dont ils n'étaient ni 
l'un ni l'autre responsables, des ennemis que 
rien au monde ne pouvait plus rapprocher l'un 
de l'autre. Il n'avait, certes, point de haine 
contre elle et ne lui reprochait pas le crime de 
sa mère, mais inconsciemment il lui en voulait, 
comme d'une faute, d'être la fille de cette mère. 

Durant deux heures, après lé repas, il resta 
enfermé dans la chambre du portrait, tragique 
entrevue qu'il voulait avoir avec la meurtrière, 
pour s'emplir les 3^eux de l'image maudite et 
pour donner à ses souvenirs une force nouvelle, 

Il examina les moindres détails. Il étudia le 
camée, le cygne aux ailes déployées qui s'y 
trouvait représenté, les ciselures du serpent d'or 
qui servait de cadre, l'écartement des rubis, et 
aussi le mouvement de la dentelle autour des 
épaules, et aussi la forme de la bouche, et la 
nuance des cheveux, et le dessin du visage. 

C'était bien la femme qu'il avait vue, un soir 
de septembre. Dans un coin du tableau, il y 
avait la signature du peintre et, en dessous, 
un cartouche : Portrait Je la comtesse H. 
Sans doute, le tableau avait-il été exposé, et 
l'on s'était contenté de cette désignation dis- 
crète : comtesse Hermine. 

— Allons, se dit Paul, encore quelques mi- 
nutes et tout ce passé ressuscitera. J'ai retrouvé 
la coupable, il n'y a plus qu'à retrouver le lieu 



L ÉCLAT D'OBUS 37 

du crime. Si la chapelle est bien là, dans les 
bois, la vérité sera complète. 

Il marcha résolument vers cette vérité. Il la 
redoutait moins puisqu'il ne pouvait plus se dé- 
rober à son étreinte. Et, cependant, comme son 
cœur battait à grands coups douloureux, et 
combien l'impression lui était aiîreuse, de faire 
ce chemin qui conduisait à celui que suivait 
son père seize ans auparavant ! 

Un geste vague de Jérôme lui avait enseigné 
la direction. Il traversa le parc, du côté de la 
frontière, en obliquant sur sa gauche, et passa 
près d'un pavillon. A l'entrée des bois s'ouvrait 
une longue allée de sapins dans laquelle il 
s'engagea et qui, cinq cents pas plus loin, se 
divisait en trois allées plus étroites. Deux d'entre 
elles, qu'il explora, aboutissaient à des fourrés 
inextricables. La troisième menait au sommet 
d'un tertre, d'où il redescendit, encore à sa 
gauche, par une autre allée de sapins. 

Et, en choisissant celle-ci, Paul se rendit 
compte que le motif de son choix était précisé- 
ment que cette allée de sapins éveillait en lui, 
il n'aurait su dire par quelles similitudes de 
forme et de disposition, des réminiscences qui 
guidaient ses pas. 

Droite d'abord assez longtemps, l'allée fit un 
coude brusque dans une futaie de grands hêtres, 
dont les dômes de feuillage se rejoignaient ; 
puis elle se redressa et, au bout de la voûte 
obscure sous quoi elle cheminait, Paul aperçut 
cet épanouissement de lumière qui indique 
l'ouverture d'un rond-point. 

En vérité, l'angoisse lui brisa les jambes et 
il dut faire un effort pour avancer. Était-ce la 
clairière où son père avait reçu le coup mortel ? 



38 LECLAl D'OBUS 

A mesure que son regard découvrait un peu 
plus de l'espace lumineux, il se sentait envahi 
d'une conviction plus profonde. Comme dans 
la chambre* du portrait, le passé reprenait en 
lui et devant lui la figure même de la réalité ! 

C'était la même clairière, entourée d'un cercle 
d'arbres qui offraient le même tableau, et re- 
couverte d'un tapis d'herbes et de mousse que 
les mêmes sentiers divisaient en secteurs ana- 
logues. C'était une même portion du ciel que 
découpait la masse capricieuse des frondaisons. 
Et c'était là, sur sa gauche, veillée par deux 
ifs que Paul reconnut, c'était la chapelle. 

La chapelle ! La petite, et vieille, et massive 
chapelle dons les lignes avaient creusé comme 
des sillons dans le cerveau du jeune homme! 
Des arbres grandissent, s'élargissent et chan- 
gent de forme. L'apparence d'une clairière se 
modifie. Les chemins s'y entrelacent de façon 
différente. On peut se tromper. Mais cela, un 
édifice de granit et de ciment, cela est immuable. 
Il faut des siècles pour lui donner telle couleur 
d'un gris verdâtre qui est la marque du temps 
sur la pierre, et cette patine qui ne s'altère 
plus jamais. 

La chapelle qui se dressait là, avec son fron- 
ton creusé d'une rosace aux vitraux poussiéreux, 
était bien celle d'où l'empereur d'Allemagne 
avait surgi, suivi de la femme qui, dix minutes 
plus tard, assassinait... 

Paul se dirigea vers la porte. Il voulait re- 
voir l'endroit dans lequel, pour la dernière fois, 
son père lui avait adressé la parole. Quelle émo- 
tion ! Le même petit toit qui avait abrité leurs 
bicyclettes débordait par derrière, et c'était la 
même porte de bois à gTOsses ferrures rouillées. 



L'ÉCLAT D'OBUS 39 

Il monta l'unique marche. Il souleva le lo- 
quet. Il poussa le battant. Mais, en ce moment 
exact où il entrait, deux hommes cachés dans 
j l'ombre, à droite et à gauche, bondirent sur lui. 
I L'un d'eux le visa de son revolver en pleine 
! figure. Par quel miracle Paul put-il discerner 
le canon de l'arme et se baisser à temps pour 
que la balle ne l'atteignît point? Une deuxième 
détonation retentit. Mais il avait bousculé 
l'homme et lui arrachait l'arme des mains, 
tandis que le second de ses agresseurs le me- 
naçait d'un poignard. Il recula et sortit de la 
chapelle, le bras tendu et les tenant en respect 
avec le revolver. 

— Haut les mains ! cria-t-il. 

Sans attendre le geste qu'il ordonnait, à son 
insu il pressa la gâchette à deux reprises. Les 
deux fois il y eut un claquement... aucune dé- 
tonation. Mais il avait suffi qu'il tirât pour que 
les deux misérables, effrayés, fissent volte-face 
au plus vite et se sauvassent à toutes jambes. 

Une seconde, Paul resta indécis, stupéfait 
par la brusquerie de ce guet-apens. Puis, vive- 
ment, il tira de nouveau sur les fuyards. Mais 
à quoi bon ! l'arme, chargée sans doute de deux 
coups seulement, claquait et ne détonait pas. 

Alors, il se mit à courir dans la direction 
que suivaient ses agresseurs, et il se rappelait 
que jadis l'empereur et sa compagne, en s'éloi- 
gnant de la chapelle, avaient pris cette même 
direction qui était évidemment celle de la fron- 
tière. 

Presque aussitôt les hommes, se voyant pour- 
suivis, entrèrent dans le bois et. se faufilèrent 
entre les arbres. Mais Paul, plus agile, gagnait 
du terrain, et d'autant plus rapidement qu'il 



40 LECLAT D'OBIS 

avait contourné une dépression encombrée de 
fougères et de ronces où les autres s'étaient 
aventurés. 

Soudain, Tun deux lança un coup de sifflet 
strident. Etait-ce un signala l'adressedequelque 
complice? Un peu après, ils disparurent der- 
rière une ligne d'arbustes très touffus. Quand 
il eut franchi cette ligne, Paul aperçut à cent 
pas devant lui un mur élevé qui semblait clore 
les bois de tous côtés. Les hommes se trouvaient 
à mi-chemin, et il s'avisa qu'ils allaient tout 
droit vers une partie de ce mur où il y avait une 
petite porte basse. 

Paul redoubla d'efforts afin d'arriver avant 
qu'ils n'eussent le temps d'ouvrir. Le terrain 
découvert lui permettait une allure plus vive et 
leshommes, visiblement épuisés, ralentissaient. 

— Je les tiens, les bandits, fit-il à haute voix. 
Enfin je vais donc savoir... 

Un deuxième coup de sifflet, suivi d'un cri 
rauque. Il n'était plus qu'à trente pas d'eux et 
il les entendait parler. 

— Je les tiens, je les tiens, se répétait-il avec 
une joie farouche. 

Et il se proposait de frapper l'un au visage 
avec le canon de son revolver et de sauter à la 
gorge de l'autre. 

Mais, avant même qu'ils n'eussent atteint le 
mur. la porte tut poussée de dehors. Un troi- 
sième individu apparut, qui leur livra passage. 

Paul jeta son revolver et son élan fut tel, et 
il déploya une telle énergie, qu'il réussit à saisir, 
la porte et à la tirer vers lui. 

La porte céda. Et ce qu'il vit alors l'épou- 
vanta à un tel point qu'il eut un mouvement de 
recul et qu'il ne songea pas à se défendre contre 



LÉCLAT D'OBUS 41 

cette nouvelle attaque. Le troisième individu 

— ô cauchemar atroce!... et d'ailleurs était-il 
possible quecefût autre chosequ'uncauchemar? 

— le troisième individu levait un couteau sur 
lui, et le visage de celui-ci, Paul le connaissait.. 
C'était un visage pareil à celui qu'il avait vu 
autrefois, un visage d'homme et non de femme, 
mais la même sorte de visage, incontestable- 
ment la même sorte... Un visage marqué par 
seize années de plus et par une expression plus 
dure et plus mauvaise encore, mais la même 
sorte de visage, la même sorte!... 

Et l'homme frappa Paul, comme la femme 
d'autrefois, comme celle qui était morte depuis, 
avait frappé le père de Paul. 



Si Paul Delroze chancela, ce fut plutôt par 
suite de l'ébranlement nerveux que lui causa 
l'aspect de ce fantôme, car la lame du poignard, 
heurtant le bouton qui fermait l'épaulette de 
drap de sa veste, vola en éclats. Etourdi, les 
yeux voilés de brume, il perçut le bruit de la 
porte, puis le grincement de la clef dans la ser- 
rure, et enfin le ronflement d'une automobile 
qui démarrait de l'autre côté de la muraille. 
Quand Paul sortit de sa torpeur, il n'y avait plus 
rien à faire. L'individu et ses deux acolytes 
étaient hors d'atteinte. 

. Pour l'instant d'ailleurs, le mystère de la res- 
semblance incompréhensible entre l'être d'au- 
trefois et l'être d'aujourd'hui l'absorbait tout 
entier. Il ne pensait qu'à cela : « La comtesse 
d'Andeville est morte, et voilà qu'elle ressus- 
cite sous l'apparence d'un homme dont le visage 
evSt le visage même qu'elle aurait actuellement. 



42 L ECLAT D'OBUS 

Visage déparent? Visage de frère inconnu, de 
frère jumeau? » 
Et il songea : 

— Après tout, est-cequeje ne me trompe pas? 
Ne suis-je pas victime d'une hallucination, si 
naturelle dans la crise que je traverse? Qui 
m'assure qu'il y a le moindre rapport entre le 
passé et le présent ? Il me faudrait une preuve. 

Cette preuve elle se trouvait à la disposition 
de Paul, et si forte qu'il lui fut impossible de 
douter plus longtemps. 

Ayant avisé dans l'herbe les débris du poi- 
gnard, il en ramassa le manche. 

Sur la corne de ce manche, quatre lettres 
étaient gravées comme au fer rouge, un H, un 
E, un R et un M. 

H.E.R.M.... les quatre premières lettres 
d'Hermine ! 

... C'est à ce moment, comme il contemplait 
les lettres qui prenaient pour lui une telle signi- 
fication, c'est à ce moment — et Paul ne devait 
jamais l'oublier — que la cloche d'une église 
voisine se mit à tinter de la façon la plus 
étrange, tintement régulier, monotone, ininter- 
rompu, à la fois allègre et si émouvant! 

— Le tocsin, murmura-t-il, sans attacher à 
ce mot le sens qu'il comportait. 

Et il ajouta : 

— Quelque incendie probablement. 

Dix minutes plus tard Paul réussissait, en 
utilisant les branches débordantes d'un arbre, 
à franchir le mur. D'autres bois s'étendaient, 
que traversait un chemin forestier. Il suivit sur 
ce chemin les traces de l'automobile et, en une 
heure, parvint à la frontière. 



L'ECLAT D'OBUS 43 

Un poste de gendarmes allemands campait 
au pied du poteau et l'on apercevait une route 
blanche où défilaient des uhlans. 

Au delà, un amas de toits rouges et de jar- 
dins. Etait-ce la petite ville où jadis son père 
et lui avaient loué des bicyclettes, la petite ville 
dEbrecourt ? 

La cloche mélancolique n'avait pas cessé. Il 
se rendait compte que le son venait de France, 
et même qu'une autre cloche sonnait quelque 
part, en France également, et une troisième du 
côté du Liseron, et toutes trois avec la même 
hâte, comme si elles lançaient autour d'elles un 
appel éperdu. 

Il répéta anxieusement : 

— Le tocsin. . . le tocsin. . . Et cela passed'église 
en église... Est-ce que ce serait...? 

Mais il chassa la terrifiante pensée. Non, non, 
il entendait mal, ou bien c'était l'écho d'une 
seule cloche qui rebondissait au creux des val- 
lées, et roulait sur les plaines. 

Cependant il regardait la route blanche qui 
sortait de la petite ville allemande, et il observa 
qu'un flot continu de cavaliers arrivait par là 
et se répandait dans la campagne. En outre, un 
détachement de dragons français surgit à la 
crête d'une colline. A la lorgnette, l'officier 
étudia l'horizon, puis repartit avec ses hommes. 

Alors, ne pouvant aller plus loin, Paul s'en 
retourna jusqu'au mur qu il avait franchi, et 
constata que ce mur encerclait bien tout le 
domaine, bois et parc. Il apprit d'ailleurs d'un 
vieux paysan que la construction en remontait 
à une douzaine d'années, ce qui expliquait 
pourquoi, dans ses explorations le long de la 
frontière, Paul n'avait jamais retrouvé la cha- 



44 LECLAl D'OBUS 

pelle. Une seule fois, il s'en souvint, quelqu'un 
lui avait parlé d'une chapelle, mais située à 
l'intérieur^d'une propriété close. Comment s'en 
fût-il inquiété? 

En suivant ainsi l'enceinte du château, il se 
rapprocha de la commune même d'Ornequin 
dont l'église se dressa tout à coup au fond d'une 
éclaircie pratiquée dans les bois. La cloche, qu'il 
n'entendait plus depuis un instant, sonna de 
nouveau très nettement. C'était la cloche d'Or- 
nequin. Elle était grêle, déchirante comme une 
plainte, et, malgré sa précipitation et sa légè- 
reté, plus solennelle que le glas qui sonne la 
mort. 

Paul se dirigea vers elle. 

Un joli village tout fleuri de géraniums et de 
marguerites, se massait autour de son église. 
Des groupes silencieux stationnaientdevant une 
affiche blanche placardée sur la mairie. 

Paul avança et lut : 

« ORDRE DE MOBILISATION » 

A toute autre époque de sa vie. ces mots lui 
eussent apparu avec toute leur formidable et 
lugubre signification. Mais la crise qu'il subis- 
sait était trop forte pour qu'une grande émo- 
tion trouvât place en lui. A peine même s'il 
consentit à envisager les conséquences inéluc- 
tables de cette nouvelle. Soit, on mobilisait. Le 
soir, à minuit, commençait le premier jour de 
la mobilisation. Soit, chacun devait partir. Il 
partirait donc. Et cela prenait dans son esprit 
la forme d'un acte si impérieux, les proportions 
d'un devoir qui dominait tellement toutes les 
petites obligations et toutes les petites néces- 



L ECLAT D'OBUS 45 

sites individuelles, qu'il éprouva au contraire 
une sorted'apaisement à recevoir ainsi du dehors 
l'ordre qui lui dictait sa conduite. Aucune hési- 
tation possible. 

Le devoir était là : partir. 

Partir? En ce cas, pourquoi ne pas partir 
immédiatement ? A quoi bon rentrer au château, 
revoir Elisabeth, chercher une explication dou- 
loureuse et vaine, accorder ou refuser un pardon 
que sa femme ne lui demandait pas. mais que la 
fille d'Hermine d'Andevillene méritait point? 

Devant la principale auberge une diligence 
attendait qui portait cette inscription : 

Corvigny-Ornequin — Service de la gare 

Quelques personnes s'y installaient. Sans 
plus réfléchir à une situation que les événements 
dénouaient à leur manière, il monta. 

A la gare de Corvign3% on lui dit que son train 
ne partait que dans une demi-heure et qu'il \\j 
en avait plus d'autre, le train du soir, qui cor- 
respondait avec Texpress de nuit sur la grande 
ligne, étant supprimé. 

Paul retint sa place, et puis, après s'être ren- 
seigné, il retourna en ville jusqu'au bureau d'un 
loueur de voitures qui possédait deux automo- 
biles. 

Il s'entendit avec ce loueur, et il fut décidé 
que la plus grande de ces automobiles irait 
sans retard au château d'Ornequin et serait mise 
à la disposition de M'"*' Paul Delroze. 

Et il écrivit à sa femme ces quelques mots : 

« Elisabeth, 

« Les circonstances sont assez graves pour 
que j e vous prie de quitter Ornequin . Les voyages 



46 L ECLAT D'OBUS 

en chemin de fer n'étant plus assurés, je vous 
envoie une automobile qui vous conduira cette 
nuit même à Chaumont, chez votre tante. Je 
suppose qiue les domestiques voudront vous 
accompagner, et que, dans le cas d'une guerre 
qui, malgré tout, me paraît encore improbable, 
Jérôme et Rosalie fermeront le château et se 
retireront à Corvign5^ 

« Pour moi, je rejoins mon régiment. Quel 
que soit l'avenir qui nous est réservé, Elisabeth, 
je n'oublierai pas celle qui fut ma fiancée et qui 
porte mon nom. 

« Paul Delroze. » 




IV 

une lettre 
d'Elisabeth 



neuf heures, la position n'était plus 
tenable. 

Le colonel enrageait. 

Dès le milieu de la nuit — cela se passait au 
premier mois de la guerre, le 22 août — il 
avait amené son régiment au carrefour de ces 
trois routes dont l'une débouchait du Luxem- 
bourg belge. La veille, l'ennemi occupait les 
lignes de la frontière, à douze kilomètres de dis- 
tance environ . Il fallait, ordre formel du général 
commandant la division, le contenir jusqu'à 
midi, c'est-à-dire jusqu'à ce que la division 
entière pût rejoindre. Une batterie de 75 ap- 
pu3^ait le régiment. 

Le colonel avait disposé ses hommes dans un 
repli de terrain. La batterie se dissimulait éga- 
lement. Or, dès les premières lueurs du jour, 
régiment et batterie étaient repérés par l'en- 
nemi et copieusement arrosés d'obus. 

On s'établit à deux kilomètres sur la droite. 
Cinq minutes après, les obus tombaient et 
tuaient une demi-douzaine d'hommes et deux 
officiers. 

Nouveau déplacement. Dixminutes plus tard, 



48 L'ÉCLAT D'OBUS 

nouvelle attaque. Le colonel s'obstina. En une 
heure, il y eut trente hommes hors de combat. 
Un des canons fut démoli. 
Et il n'était que neuf heures. 

— Cré bon sang ! s'écria le colonel, comment 
peuvent-ils nous repérer de la sorte ? Il y a de 
la sorcellerie là-dessous ! 

Il se dissimulait, avec ses commandants, 
avec le capitaine d'artillerie et avec quelques 
hommes de liaison, derrière un talus par-dessus 
lequel on découvrait un assez vaste horizon de 
plateaux onduleux. Non loin, à gauche, un vil- 
lage abandonné. En avant, des fermes éparses, 
et, sur toute cette étendue déserte, pas un 
ennemi visible. Rien qui pût indiquer d'où 
provenait cette pluie d'obus. Vainement les 75 
avaient « tàté » quelques points. Le feu con- 
tinuait toujours. 

— Encore trois heures à tenir, grogna le colo- 
nel, nous tiendrons, mais le quart du régiment 
y passera. 

A ce moment un obus siffla entre les officiers 
et les hommes de liaison et se ficha en pleine 
terre. Tous ils eurent un mouvement de recul 
dans l'attente de l'explosion. Mais un des 
hommes, un caporal, s'élança, saisit Tobus et 
l'examina. 

— Vous êtes fou, caporal! hurla le colonel. 
Lâchez donc ça et presto. 

Le caporal remit doucement le projectile 
dans son trou, puis, en hâte, il s'approcha du 
colonel, réunit les talons et porta la main à 
son képi. 

— Excusez-moi, mon colonel, j'ai voulu voir 
sur la fusée la distance à laquelle se trouvaient 
les canons ennemis. 5 kilomètres 250 mètres. 



VÉCLAT D'OBUS 49 

Le renseignement peut avoir une valeur. 
Son calme confondit le colonel, qui s'ex- 
clama : 

— Crebleu! et si ça avait éclaté? 

— Bast! mon colonel, qui ne risque rien... 

— Evidemment... mais, tout de même, c'est 
un peu raide. Comment vous appelez-vous? 

— Delroze, Paul, caporal à la troisième 
compagnie. 

— Eh bien, caporal Delroze, je vous félicite 
de votre courage, et je crois bien que vos galons 
de sergent ne sont pas loin. En attendant, un 
bon conseil : ne recommencez pas ce coup-là... 

Sa phrase fut interrompue par l'explosion 
toute proche d'un shrapnell. Un des hommes 
de liaison tomba, frappé à la poitrine, tandis 
qu'un officier chancelait sous la masse de terre 
qui l'éclaboussa. 

— Allons, dit le colonel, quand l'ordre fut 
rétabli, il n'5^ a rien à faire qu'à courber la tête 
sous l'orage. Que chacun se mette à l'abri le 
mieux possible, et patientons. 

Paul Delroze s'avança de nouveau. 

— Pardonnez-moi, mon colonel, de me mêler 
de ce qui ne me regarde pas, mais on pourrait, 
je crois, éviter... 

— Eviter la mitraille? Parbleu! je n'ai qu'à 
changer de position une fois de plus. Mais 
comme nous serons repérés aussitôt... Allons, 
mon garçon, rejoignez votre poste. 

Paul insista : 

— Peut-être, mon colonel, ne s'agirait-il pas 
de changer notre position, mais de changer le 
tir de l'ennemi. 

— Ohl oh! fit le colonel un peu ironique, 



50 L ECLAT D'OBUS 

mais impressionné cependant par le sang-froid 
de Paul, et vous connaissez un moyen? 

— Oui, mon colonel. 

— Expliquez-vous. 

— Donnez-moi vingt minutes, mon colonel, 
et dans vingt minutes les obus changeront de 
direction. 

Le colonel ne put s'empêcher de sourire. 

— Parfait! Et sans doute vous les ferez tom- 
ber où vous voudrez? 

— Oui, mon colonel. 

— Sur le champ de betteraves qui est là-bas, 
à quinze cents mètres à droite? 

— Oui, mon colonel. 

Le capitaine d'artillerie, qui avait écouté la 
conversation, plaisanta à son tour : 

— Pendant que vous y êtes, caporal, puisque 
vous m'avez déjà fourni l'indication de la dis- 
tance, et que je connais à peu près la direction, 
ne pourriez-vous me préciser cette direction 
afin que je règle exactement mon tir et que je 
démolisse les batteries allemandes? 

— Ce sera plus long et beaucoup plus diffi- 
cile, mon capitaine, répondit Paul. J'essaierai 
cependant. A onze heures précises, vous vou- 
drez bien examiner l'horizon, du côté de la fron- 
tière. Je lancerai un signal. 

~ Lequel? 

— Je l'ignore. Trois fusées sans doute... 

— Mais votre signal n'aura de valeur que 
s'il s'élève au-dessus même de la position en- 
nemie... 

— Justement. 

— Et pour cela il faudrait la connaître... 

— Je la connaîtrai. 

— Et s'y rendre... 



L'ECLAT D OBUS 51 

— Je m'y rendrai. 

Paul salua, pivota sur les talons, et, avant 
même que les officiers eussent le temps de l'ap- 
prouver ou d'émettre une objection, il se glis- 
sait en courant au ras du talus, s'engageait à 
gauche dans une sorte de cavée dont les bords 
étaient hérissés de ronces, et disparaissait. 

— Drôle de type, murmura le colonel. Où 
veut-il en venir? 

Une telle décision et une telle audace le dis- 
posaient en faveur du jeune soldat et, bien 
qu'il n'eût qu'une confiance assez restreinte 
dans le résultat de l'entreprise, il lui fut impos- 
sible de ne pas consulter plusieurs fois sa 
montre durant les minutes qu'il passa, avec 
ses officiers, derrière le frêle rempart d'une 
meule de foin. Minutes effroyables, où le chef 
de corps ne pense pas un instant au danger 
qui le menace, mais au danger de tous ceux 
dont il a la garde et qu'il considère comme ses 
enfants. 

Il les voyait autour de lui, étendus dans le 
chaume, la tête couverte de leur sac, ou bien 
pelotonnés dans les taillis, ou bien tapis dans 
les creux du sol. L'ouragan de fer s'acharnait 
après eux. Cela se précipitait comme une grêle 
rageuse qui veut accomplir en toute hâte sa 
besogne de destruction. Soubresauts d'hommes 
qui font une pirouette et qui retombent immo- 
biles, hurlements de blessés, cris de soldats 
qui s'interpellent, plaisanteries même... Et par 
là-dessus le tonnerre ininterrompu des explo- 
sions... 

Et puis subitement le silence, un silence total, 
définitif, un apaisement infini dans l'espace et 
sur le sol, une sorte de délivrance ineffable. 



52 L ECLAT D'OBUS 

Le colonel exprima sa joie par un éclat de 
rire, 

— Cristi ! le caporal Delroze est un rude 
homme. Le comble, ce serait que le champ de 
betteraves en question fût arrosé à son tour, 
comme il l'a promis. 

Il n'avait pas achevé qu'une bombe explo- 
sait à quinze cents mètres à droite, non pas 
sur le champ de betteraves, mais en avant. Une 
deuxième alla trop loin. A la troisième l'en- 
droit était repéré. Et l'arrosage commença. 

Il y avait là. dans l'accomplissement de la 
tâche que s'était imposée le caporal, quelque 
chose de si prodigieux à la fois et d'une préci- 
sion si mathématique que le colonel et ses 
officiers ne doutèrent pour ainsi dire pas qu'il 
n'allât jusqu'au bout de cette tâche, et que, 
malgré les obstacles insurmontables, il ne 
réussît à donner le signal convenu. 

Sans répit, ils fouillèrent l'horizon de leurs 
jumelles, tandis que l'ennemi redoublait d'ef- 
forts contre le champ de betteraves. 

A onze heures cinq, il y eut une fusée rouge. 

Elle apparut beaucoup plus à droite qu'on 
n'eût pu le supposer. 

Et deux autres la suivirent. 

Armé de sa longue-vue, le capitaine d'artil- 
lerie ne tarda pas à découvrir un clocher d'église 
qui émergeait à peine d'une vallée dont la 
dépression demeurait invisible parmi les ondu- 
lations du plateau, et la flèche de ce clocher 
dépassait si peu qu'on avait pu la prendre 
pour un arbre isolé. D'après les cartes il fut 
facile de constater que c'était le village de 
Brumo^^ 

Connaissant, par l'obus que le caporal avait 



VÉCLAT D'OBUS 53 

examiné, la distance exacte des batteries alle- 
mandes, le capitaine téléphonaà son lieutenant. 

Une demi-heure plus tard, les batteries alle- 
mandes se taisaient, et, comme une quatrième 
fusée avait jailli, les soixante-quinze continuè- 
rent à bombarder l'église ainsi que le village 
et ses abords immédiats. 

Un peu avant midi le régiment fut rejoint 
par une compagnie de cyclistes, qui précédaient 
la division. Ordre était donné d'avancer à tout 
prix. 

Le régiment avança, à peine inquiété, lors- 
qu'on approcha de Brumoy , par quelques coups 
de fusil. L'arrière-garde ennemie se repliait. 

Dans le village en ruine, et dont quelques 
maisons flambaient encore, on trouva le plus 
incroyable désordre de cadavres, de blessés, de 
chevaux abattus, de canons démolis, de cais- 
sons et de fourgons éventrés. Toute une brigade 
avait été surprise au moment où, certaine d'avoir 
déblayé le terrain, elle allait se mettre en 
route. 

Mais un appel partit du haut de l'église, 
dont la nef et la façade effondrées ne présen- 
taient plus qu'un chaos indescriptible. Seule la 
tour du clocher, percée à jour, et noircie par 
l'incendie de quelques poutres, se maintenait 
et portait encore, grâce à un miracle d'équi- 
libre, la mince flèche de pierre qui la couron- 
nait. A moitié penché hors de cette flèche, un 
paysan agitait les bras et criait pour attirer 
l'attention. 

Les officiers reconnurent Paul Delroze. 

Prudemment, parmi les décombres, on monta 
l'escalier qui conduisait à la plate-forme de la 
tour. Là, entassés contre la petite porte prati- 



54 L ECLAT D'OBUS 

quée dans la flèche, il y avait huit cadavres 
d'Allemands, et la porte, démolie, tombée en 
travers, barrait le passage de telle façon qu'il 
fallut la briser à coups de hache pour délivrer 
Paul. 

A la fin de l'après-midi, lorsqu'on eut cons- 
taté que la poursuite de l'ennemi se heurtait à 
des obstacles trop sérieux, le colonel assembla 
le régiment sur la place et embrassa le capo- 
ral Delroze. 

— D'abord, la récompense, lui dit-il. Je de- 
mande la médaille militaire et avec un tel motif 
que vous l'aurez. Maintenant, mon petit, expli- 
quez-vous. 

Et Paul, au milieu du cercle que formaient 
autour de lui les officiers et les gradés de chaque 
compagnie, répondit aux questions. 

— • Mon Dieu, c'est bien simple, mon colonel. 
Nous étions espionnés. 

— Evidemment, mais qui était l'espion et 
où se trouvait-il ? 

— Mon colonel, c'est un hasard qui m'a 
renseigné. A côté de l'emplacement que nous 
occupions ce matin, il y avait à notre gauche, 
n'est-ce pas, un village avec une église? 

— Oui, mais j'avais fait évacuer le village 
dès mon arrivée, et il n'}^ avait personne dans 
l'église. 

— S'il n'y avait eu personne dans l'église, 
pourquoi le coq qui surmonte le clocher affir- 
mait-il que le vent venait de l'Est, alors qu'il 
venait de l'Ouest? Et pourquoi, lorsque nous 
changions de position, la direction de ce coq 
obliquait elle vers nous? 

— Vous êtes siir? 

— Oui, mon colonel. Et c'est pourquoi, après 



\ L'ECLAT D'OBUS 55 

avoir obtenu votre permission, je n'ai pas 
hésité à me glisser jusqu'à l'église et à m intro- 
duire dans le clocher aussi furtivement que 
possible. Je ne m'étais pas trompé. Un homme 
était là, dont j'ai réussi, non sans mal, à me 
rendre maître. 

— Le misérable ! Un Français ? 

— Non, mon colonel, un Allemand déguisé 
en paysan. 

— Il sera fusillé. 

— Non, mon colonel, je lui ai promis la vie 
sauve. 

— Impossible. 

— Mon colonel, il fallait bien savoir com- 
ment il renseignait l'ennemi. 

— Et alors ? 

— Oh ! ce n'était pas compliqué. Face au 
nord, l'église possède une horloge, dont nous 
ne pouvions, nous, apercevoir le cadran. 
De l'intérieur notre homme manœuvrait les 
aiguilles , de manière que la plus grande , 
alternativement posée sur trois ou quatre 
chiffres, énonçât la distance exacte où nous 
nous trouvions de l'église, et cela dans la direc- 
tion du coq. C'est ce que je fis moi-même, et 
aussitôt l'ennemi,- rectifiant son tir suivant mes 
indications, arrosait consciencieusement le 
champ de betteraves. 

— En effet, dit le colonel en riant. 

— Il ne me restait plus qu'à me porter au 
second poste d'observation d'où l'on recueillait 
le message de l'espion. De là je saurais — car 
l'espiorr ignorait ce détail essentiel — où se 
cachaient les batteries ennemies. Je courus 
donc jusqu'ici, et ce n'est qu'en arrivant que 
je constatai, au pied même de l'église qui ser- 



56 L'ECLAT D'OBUS 

vait d'observatoire, la présence de ces batteries 
et de toute une brigade allemande. 

— Mais c'était une imprudence folle ! Ils 
n'ont donc; pas tiré sur vous ? 

— xMon colonel, j'avais endossé les vête- 
ments de l'espion, de leur espion. Je parle 
allemand, je savais le mot de passe, et un seul 
d'entre eux connaissait cet espion, l'officier 
observateur. vSans la moindre défiance, le gé- 
néral commandant la brigade m'envoya donc 
vers lui dès qu'il apprit par moi que des Fran- 
çais m'avaient démasqué et que je venais de 
leur échapper. 

— Et vous avez eu l'audace.. . ? 

— Il le fallait bien, mon colonel, et puis 
vraiment j'avais tous les atouts. Cet officier ne 
se doutait de rien, et, quand je parvins sur la 
plate-forme de la tour d'où il transmettait ses 
indications, je n'eus aucun mal à l'assaillir et 
à le réduire au silence. Ma tâche était finie, il 
n'y avait plus qu'à vous faire le signal con- 
venu. 

— Rien cjue cela ! et au milieu de six ou 
sept mille liommes ! 

— Je vous l'avais promis, mon colonel, et il 
était onze heures. Sur la plate-forme se trou- 
vait tout l'attirail nécessaire pour envoyer des 
signaux de jour et de nuit. Comment n'en pas 
profiter ? J'allumai une fusée, puis une seconde, 
puis une troisième et une quatrième, et la ba- 
taille commença. 

— Mais, ces fusées, c'étaient autant d'aver- 
tissements qui réglaient notre tir sur ce clocher 
même où vous vous trouviez ! C'est sur vous 
que nous tirions ! 

— Ah ! je vous jure, mon colonel, que ces 



L'ECLAT D'OBUS 57 

idées-là on ne les a pas en de pareils moments, 
].e premier obus qui frappa Tégiise me sembla 
le bienvenu. Et puis, Tennemi ne me laissait 
guère le temps de réfléchir ! Aussitôt, une 
demi-douzaine de gaillards avaient escaladé la 
tour. J'en démolis quelques-uns avec mon 
revolver, mais il y eut par la suite un autre 
assaut, et plus tard un autre encore. J'avais dû 
me réfugier derrière la porte qui ferme la cage 
de la flèche. Quand ils l'eurent jetée bas, elle 
me servit de barricade, et, comme je disposais 
des armes et des munitions prises à mes pre- 
miers assaillants, que j'étais inaccessible et à 
peu près invisible, il me fut facile de soutenir 
un siège en règle. 

— Tandis que nos 75 vous canonnaient. 

— Tandis que nos 75 me délivraient, mon 
colonel, car vous pensez bien que, l'église une 
fois démolie et la charpente en feu, on n'osa 
plus s'aventurer dans la tour. Je n'eus donc 
qu'à prendre patience jusqu'à votre arrivée. 

Paul Delroze avait fait son récit de la façon 
la plus simple et comme s'il se fût agi de choses 
toutes naturelles. Le colonel, après l'avoir féli- 
cité de nouveau, lui confirma sa nomination au 
grade de sergent, et lui dit : 

— Vous n'avez rien à me demander? 

— Si, mon colonel, je voudrais interroger 
l'espion allemand que j'ai laissé là-bas, et, par 
la même occasion, reprendre mon uniforme 
que j'ai caché. 

— Entendu, vous allez dîner avec nous, et 
ensuite on vous donnera une bicj^clette. 

A sept heures du soir, Paul retournait à la 
première église. Une vive déception l'y atten- 
dait. L'espion avait brisé ses liens ets'était enfui. 



58 L'ECLAT D'OBUS 

Toutes les recherches de Paul, dans l'église 
et dans le village, furent inutiles. Cependant, 
sur une des marches de l'escalier, non loin de 
l'endroit où il s'était jeté sur l'espion, il ramassa 
le poignard avec lequel son adversaire avait 
essayé de le frapper. 

Ce poignard était exactement semblable à 
celui qu'il avait ramassé dans l'herbe trois 
semaines plus tôt, devant la petite porte des 
bois d'Ornequin, La même lame triangulaire. 
Le même manche en corne brune, et, sur ce 
manche, les quatre lettres : H.E.R.M. 

L'espion et la femme qui ressemblait si 
étrangement à Hermine d'Andeville. la meur- 
trière de son père, se servaient tous deux d'une 
arme identique. 

Le lendemain, la division dont faisait partie 
le régiment de Paul continuait son offensive et 
entrait en Belgique après avoir culbuté l'en- 
nemi. Mais le soir le général recevait l'ordre 
de se replier. 

La retraite commençait. Douloureuse pour 
tous, elle le fut peut-être davantage pour celles 
de nos troupes qui avaient débuté par la vic- 
toire. Paul et SOS camarades de la troisième 
compagnie ne dérageaient pas. Durant la 
demi-journée passée en Belgique ils avaient 
vu les ruines d'une petite ville anéantie par les 
Allemands, les. cadavres de quatre-vingts 
femmes fusillées, des vieillards pendus par 
les pieds, des enfants égorgés en tas. Et il 
fallait reculer devant ces monstres ! 

Des soldats belges s'étaient mêlés au régi- 
ment et, leur visage gardant l'épouvante des 
visions infernales, ils racontaient des choses 



V ECLAT D'OBUS 5q 

que l'imagination même ne concevait pas. Et 
il fallait reculer. Il fallait reculer avec la haine 
au cœur et un désir forcené de vengeance qui 
crispait les mains autour des fusils. 

Et pourquoi reculer ? Ce n'était pas la défaite, 
puisque l'on se repliait en bon ordre, avec des 
arrêts brusques et des retours violents contre 
l'ennemi déconcerté. Mais le nombre brisait 
toute résistance. Le flot des barbares se refor- 
mait. Deux mille vivants remplaçaient mille 
morts. Et on reculait. 

Un soir Paul connut, par un journal qui 
datait d'une semaine, une des causes de cette 
retraite, et la nouvelle lui fut pénible. Le 
20 août, après quelques heures dun bombar- 
dement effectué dans les conditions les plus 
inexplicables, Corvigny avait été pris d'assaut, 
alors qu'on attendait de cette place forte une 
défense d'au moins quelques jours, qui eût 
donné plus d'énergie à nos opérations sur le 
flanc gauche des Allemands. 

Ainsi Corvigny avait succombé, et le châ- 
teau d'Ornequin, abandonné sans doute, comme 
Paul lui-même le désirait, par Jérôme et par 
Rosalie, était maintenant détruit, pillé, sac- 
cagé, avec ce raffinement et cette méthode que 
les barbares apportaient dans leur œuvre de 
dévastation. Et, de ce côté encore, les hordes 
furieuses se précipitaient. 

Journées sinistres de la fin d'août, les plus 
tragiques peut-être que la France ait jamais 
vécues, Paris menacé . Douze départements 
envahis. Le vent de la mort soufflait sur l'hé- 
roïque nation. 

C'est au matin d'une de ces journées que 
Paul entendit derrière lui, dans un groupe de 



6o L'ECLAT D'OBUS 

jeunes soldats, une voix jo3'euse qui l'inter- 
pellait. 

— Paul ! Paul ! Enfin, je suis arrivé à ce que 
je voulais ! ^uel bonheur ! 

Ces jeunes soldats, c'étaient des engagés 
volontaires, versés dans le régiment, et parmi 
eux, Paul reconnut aussitôt le frère d'Elisa- 
beth, Bernard d'Andeville. 

Il n'eut pas le temps de réfléchir à l'attitude 
qu'il lui fallait prendre. Son premier mouve- 
ment eût été de se détourner, mais Bernard 
lui avait saisi les deux mains et les serrait 
avec une gentillesse et une affection qui mon- 
traient que le jeune homme ne savait rien 
encore de la rupture survenue entre Paul et sa 
femme. 

— Mais oui, Paul, c'est moi, déclara-t-il 
gaiement. Je peux te tutoyer, n'est-ce pas? Oui, 
c'est moi, et ça t'épate, hein ? Tu imagines 
une rencontre providentielle, un hasard comme 
on n'en voit pas? Les deux beaux -frères réu- 
nis dans le même régiment!... Eh bien, non, 
c'est à ma demande expresse. « Je m'engage, 
ai-je dit, ou à peu près, aux autorités, je m'en- 
gage comme c'est mon devoir et mon plaisir. 
Mais, à titre d'athlète plus que complet et de 
lauréat de toutes les sociétés de gymnastique 
et de préparation militaire, je désire qu'on 
m'envoie illico sur le front et dans le régiment 
de mon beau-frère, le caporal Paul Delroze. » 
Et comme on ne pouvait pas se passer de mes 
services, on m"a expédié ici... Et alors, quoi? 
Tu ne semblés pas transporté ? 

Paul écoutait à peine II se disait : « Voilà 
le fils d'Hermine d'Andeville. Celui qui me 
touche est le fils de la femme qui a tué... Mais 



L'ECLAT D'OBUS 6i 

la figure de Bernard exprimait une telle fran- 
chise et tant d'allégresse ingénue, qu'il arti- 
cula : 

— Si, si... Seulement tu es si jeune ! 

— Moi ? Je suis très vieux. Dix-sept ans le 
jour de mon engagement. 

— Mais ton père ? 

— Papa m"a donné son autorisation. Sans 
quoi, d'ailleurs, je ne lui aurais pas donné la 
mienne. 

— Comment ? 

— Mais oui, il s'e.st engagé. 

— A son âge ? 

— Comment, mais il est très jeune. Cinquante 
ans le jour de son engagement ! On l'a versé 
comme interprète dans l'état-major anglais. 
Toute la famille sous les armes, tu vois... Ah! 
j'oubliais, j'ai une lettre d'Elisabeth pour toi. 

Paul tressaillit. Il n'avait pas voulu jus- 
qu'ici interroger son beau-frère sur la jeune 
femme. Il murmura, en prenant la lettre : 

— Ah ! elle t'a remis cela... 

— Mais non, elle nous l'a envoyée d'Orne- 
quin. 

— D'Ornequin? Mais c'est impossible ! Eli- 
sabeth est partie le soir même de la mobilisa- 
tion. Elle allait à Chaumont, chez sa tante. 

— Pas du tout. J'ai été dire adieu à notre 
tante : elle n'avait aucune nouvelle d'Elisabeth 
depuis le début de la guerre. D'ailleurs, regarde 
l'enveloppe. « Paul Dclro^e, aux soins de 
M. cfAndevllle, à Paris »... Et c'est timbré 
d'Ornequin et de Corvigny. 

Après avoir regardé, Paul balbutia : 

— Oui, tu as raison, et la date est visible sur 
le cachet delà poste : « i8 août ». Le i8 août... 



62 L ECLAT D'OBUS 

Et Corvigny est tombé au pouvoir des Alle- 
mands le 20 août, le surlendemain. Donc Eli- 
sabeth était encore là. 

— Mais non, mais non, s'écria Bernard, Eli- 
sabeth n'est pas une enfant. Tu comprends 
bien qu'elle n'aura pas attendu les Boches, à 
dix pas de la frontière ! Au premier coup de feu 
de ce côté-là, elle a dû quitter le château. Et 
c'est cela qu'elle t'annonce. Lis donc sa lettre. 
Paul. 

Paul ne doutait pas au contraire de ce qu'il 
allait apprendre en lisant cette lettre, et c'est 
avec un frisson qu'il en déchira l'enveloppe. 

Elisabeth avait écrit : 

« Paul, 

« Je ne puis me décider à partir d'Ornequin. 
« Un devoir m'y retient, auquel je ne faillirai 
« pas, celui de délivrer le souvenir de ma mère. 
« Comprenez-moi bien, Paul : ma mère demeure 
« pour moi l'être le plus pur. Celle qui m'a 
« bercée dans ses bras, celle à qui mon père 
« garde tout son amour, ne peut même pas être 
« soupçonnée. Mais vous l'accusez, vous, et 
« c'est contre vous que je veux la défendre. 

(f Les preuves, dont je n'ai pas besoin pour 
« croire, je les trouverai pour vous forcer à 
« croire. Et, ces preuves, il me semble que je 
« ne les trouverai qu'ici. Je resterai donc. 

« Jérôme et Rosalie restent également, bien 
(c que l'on annonce l'approche de l'ennemi. Ce 
« sont de braves cœurs, et vous n'avez donc 
« rien à craindre, puisque je ne serai pas seule. 

« Elisabeth Delroze. » 
Paul replia la lettre. Il était très pâle. 



L ÉCLAT D'OBUS 63 

Bernard lui demanda : 

— Elle n'est plus là-bas, n'est-ce pas ? 

— Si, elle y est. 

— Mais c'est de la folie ! Comment ! mais avec 
de tels monstres ! ... un château isolé . . . Voyons, 
voyons, Paul, elle n'ignore pourtant pas les 
dangers terribles qui la menacent! Qu'est-ce qui 
peut la retenir ? Ah ! c'est effroyable ! . . . 

La figure contractée, les poings crispés, Paul 
gardait le silence... 



LA PAYSANNE 
DE CORVIGNY 



i ROIS semaines auparavant, en apprenant 
^M ^1 que la guerre était déclarée, Paul avait 
^^J^^ senti sourdre en lui, immédiate et im- 
placable, la résolution de se faire tuer. 

Le désastre de sa vie, l'horreur de son ma- 
riage avec une femme qu'au fond il ne cessait 
pas d'aimer, les certitudes acquises au château 
d'Ornequin, tout cela l'avait bouleversé à un 
tel point que la mort lui apparut comme un 
bienfait. 

Pour lui, la guerre, ce fut, instantanément et 
sans le moindre débat, la mort. Tout ce qu'il 
pouvait admirer démouvant et de grave, de 
réconfortant et de magnifique, dans les événe- 
ments de ces premières semaines, l'ordre par- 
fait de la mobilisation, l'enthousiasme des sol- 
dats, l'unité admirable de la France, le réveil 
de l'âme nationale, aucun de ces grands spec- 
tacles n'attira son attention. Au plus profond 
de lui-même il avait décrété qu'il accomplirait 
de tels actes que la chance la plus invraisem- 
blable ne pourrait le sauver. 

C'est ainsi qu'il- avait cru trouver, dès le 
premier jour, l'occasion voulue. S'emparer de 



L ÉCLAT D OBUS 65 

l'espion dont il soupçonnait la présence dans le 
clocher de Téglise, pénétrer ensuite au cœur 
même des troupes ennemies pour signaler leur 
position, c'était aller à une mort certaine. Il y 
alla bravement. Et, comme il avait une con- 
science très nette de sa mission, il la remplit 
avec autant de prudence que de bravoure. Mou- 
rir, soit, mais mourir après avoir réussi. Et il 
goûta, dans l'action comme dans le succès, une 
joie singulière à laquelle il ne s'attendait point. 

La découverte du poignard employé par l'es- 
pion l'impressionna vivement. Quel rapport 
pouvait-il établir entre cet homme et celui qui 
avait tenté de le frapper ? Quel rapport entre 
ceux-là et la comtesse d'Andeville, morte seize 
années auparavant? Et comment, par quels 
liens invisibles, se rattachaient-ils tous les trois 
à cette même œuvre de trahison et d'espionnage 
dont Paul avait surpris les différentes manifes- 
tations ? 

Mais surtout la lettre d'Elisabeth lui porta 
un coup extrêmement brutal. Ainsi la jeune 
femme était là-bas, parmi les obus, les balles, 
les luttes sanglantes autour du château, le délire 
et la rage des vainqueurs, l'incendie, les fusil- 
lades, les tortures, les atrocités ! Elle était là, 
jeune et belle, presque seule, sans défense ! Et 
elle y était parce que lui, Paul, n'avait pas eu 
l'énergie de la revoir et de l'entraîner avec lui ! 

Ces pensées provoquaient en Paul des crises 
d'abattement, d'où il sortait tout à coup pour 
se jeter au-devant de quelque péril, poursuivant 
ses folles entreprises jusqu'au bout, quoi qu'il 
advînt, avec un courage tranquille et une obs- 
tination farouche qui inspiraient à ses cama- 
rades autant de surprise que d'admiration. Et 



66 L'ECLAT D'OBUS 

peut-être moins que la mort cherchait-il désor- 
mais cette ivresse ineffable que Ton éprouve à 
la braver. 

Kt la journée du 6 septembre arriva ; la 
journée du miracle inouï où le grand chef, lan- 
çant à ses armées d'immortelles paroles, enfin 
leur ordonna de se jeter sur lennemi. La re- 
traite si vaillamment supportée, mais si cruelle, 
se terminait. Epuisés, à bout de souffle, luttant 
un contre deux depuis des jours, n'ayant pas 
le temps de dormir, n'ayant pas le temps de 
manger, ne marchant que par le prodige d'ef- 
forts dont ils n'avaient même plus conscience, 
ne sachant pas pourquoi ils ne se couchaient point 
dans le fossé des routes pour y attendre la mort. . . 
c'est à ces hommes-là que l'on dit : « Halte! 
Demi tour! Et maintenant droit à l'ennemi! » 

Et ils firent demi-tour Ces moribonds retrou- 
vèrentla force. Du plus humbleauplus illustre, 
chacun tendit sa volonté et se battit comme si 
le salut de la France eût dépendu de lui seul. 
Autant de soldats, autant de héros sublimes. 
On leur demandait de vaincre ou de se faire 
tuer. Ils furent victorieux. 

Parmi les plus intrépides, Paul brilla au pre- 
mier rang. Ce qu'il fit et ce qu'il supporta, ce 
qu'il tenta et ce qu'il réussit, lui-même il avait 
conscience que cela dépassait les bornes de la 
réalité. Le 6, le 7 et le 8, puis du 11 au 13. 
malgré l'excès de la fatigue et malgré des pri- 
vations de sommeil et de nourriture auxquelles 
on n'imagine pas qu'il soit humainement pos- 
sible de résister, il n'eut aucune autre sensation 
que d'avancer, et d'avancer encore, et d'avancer 
toujours. Que ce fût dans l'ombre ou sous la 
clarté du soleil, sur les bords de la Marne oudans 



L ECLAT D'OBUS 67 

les couloirs de l'Argonne, que ce fût vers le 
Nord ou vers lEst quand on envo3^a sa division 
renforcer les troupes de la frontière, qu'il fût 
couché à plat ventre et qu'il rampât dans les 
terres labourées, ou bien debout et qu'il char- 
geât à la baïonnette, il allait de l'avant, et 
chaque pas était une délivrance, et chaque pas 
était une conquête. 

Chaque pas aussi exaspérait sa haine. Oh ! 
comme son père avait eu raison de les exécrer, 
ces gens-là ! Aujourd'hui Paul les voyait à 
l'œuvre. Partout c'était la dévastation stupide 
et l'anéantissement irraisonné. Partout l'in- 
cendie, et le pillage, et la mort. Otages fusillés, 
femmes assassinées bêtement, pour le plaisir. 
Eglises, châteaux, maisons de riches et masures 
de pauvres, il ne restait plus rien. Les ruines 
elles-mêmes avaient été détruites et les cada- 
vres torturés. 

Quelle joie de battre un tel ennemi! Bien 
que réduit à la moitié de son effectif, le régi- 
ment de Paul, lâché comme une meute, mor- 
dait sans répit la bête fauve. Elle semblait 
plus hargneuse et plus redoutable à mesure 
qu'elle approchait de la frontière, et l'on fon- 
çait encore sur elle dans l'espoir fou de lui 
donner le coup de grâce. 

Et un jour, sur le poteau qui marquait l'em- 
' branchement de deux routes, Paul lut : 

Corvigny, 14 kil. 
Ornequin, 31 kil. 400. 
La frontière, 38 kil. 300. 

Corvigny ! Ornequin ! Avec quelle émotion 
de tout son être il lut ces syllabes imprévues ! 



^g L ÉCLAT D'OBUS 

D'ordinaire, absorbé par l'ardeur de la lutte et 
par tant de soucis divers, il prêtait peu d^atten- 
tion aux noms des localités traversées, et le 
hasard seul lès lui apprenait. Et voilà que tout 
à coup il se trouvait à si peu de distance du 
château d'Ornequin! Cçrvigny, 14 kilomètres... 
Etait-ce vers Corvigny que se dirigeaient les 
troupes françaises, vers la petite place forte 
que les Allemands avaient enlevée d'assaut et 
occupée dans de si étranges conditions? 

Ce jour-là on se battait depuis l'aube contre 
un ennemi qui semblaitrésister plus mollement. 
Paul, à la tète d'une escouade, avait été en- 
voyé' par son capitaine jusqu'au village de 
Bléville avec ordre d'y entrer si 1 ennemi s'en 
était retiré, mais de ne pas pousser plus avant. 
Et c'est après les dernières maisons de ce vil- 
lao-e qu'il aperçut le poteau indicateur. 

n était alors assez inquiet. Un taube venait 
de survoler le pays. Une embûche était possible. 
— Retournons au village, dit-il. On va s'y 
barricader en attendant. 

Mais un bruit soudain crépita derrière une 
colline boisée qui coupait la route du côté de 
Corvio-ny, un bruit de plus en plus net, et dans 
lequeîPaul, au bout d'un instant, reconnut le 
ronflement énorme d'une auto, sans doute d une 
auto-mitrailleuse. ^ 

Fourrez-vous dans le fossé, cna-t-il a ses 

hommes. Cachez-vous dans les meules. La 
baïonnette au canon Et que personne ne bouge . 
Il avait compris le danger, cette auto traver- 
sant le village, fonçant au milieu de la com- 
pagnie, semant la panique et se défilant ensuite 
par quelque autre chemin. 

Rapidement, il escalada le tronc crevasse 



i: ÉCLAT D'OBUS 69 

d'un vieux chêne et s'installa parmi les bran- 
ches, à une hauteur qui surplombait la route 
de quelques mètres. Presque aussitôt, Tauto 
apparut. C était bien une auto blindée, formi- 
dable et monstrueuse sous sa carapace, mais 
d'un modèle assez ancien qui laissait voir, au- 
dessus des plaques d'acier, le casque et la tète 
des hommes. 

KUe avançait à vive allure, prête à bondir 
en cas d'alerte. Les hommes courbaient le 
dos. Paul en compta une demi-douzaine. Deux 
canons de mitrailleuses dépassaient. 

11 épaula son fusil et visa le conducteur, un 
ijfros Germain dont la fiafure écarlate semblait 
teintée de sang. Puis, posément, à 1 instant 
propice, il tira. 

— Chargez, les gars ! cria-t-il en dégringo- 
lant de son arbre. 

Mais il ne fut même pas besoin de donner 
l'assaut. Le conducteur, frappé à la poitrine, 
avait encore eu la présence d'esprit de freiner 
et d'arrêter sa voiture. Se voyant cernés, les 
Allemands levèrent les bras. 

— Kamerad ! Kamerad ! 

Et l'un d'eux, sautant de l'auto après avoir 
jeté ses armes, se précipita vers Paul : 

— Alsacien , sergent ! Alsacien de Stras- 
bourg ! Ah ! sergent, il y a assez de jours que 
je le guette, ce moment-là ! 

Tandis que ses hommes conduisaient les pri- 
sonniers dans le village, Paul, en toute hâte, 
interrogea l'Alsacien : 

— ^'où vient l'auto? 

— De Corvigny. 

— Du monde à Corvigny? 



70 L'ECLAT D'OBUS 

— Très peu. Une arrière-garde de deux cent 
cinquante Badois, tout au plus. 

— Et dans les forts ? 

— A peu''près autant. On n'avait pas cru 
nécessaire de réparer les tourelles et l'on est 
pris à rirnproviste. Vont- ils essayer de se 
maintenir ou se replier vers la frontière ? Ils 
hésitent, c'est pourquoi on nous a envoyés en 
reconnaissance. 

— Alors, nous pouvons marcher? 

— Oui, mais tout de suite, sans quoi ils re- 
çoivent des renforts importants, deux divisions. 

— Qui seront là ? 

— Demain. Elles doivent traverser la fron- 
tière demain, vers midi. 

— Cré non ! il n'y a pas de temps à perdre, 
dit Paul. 

Tout en examinant l'auto-mitrailleuse et en 
faisant désarmer et fouiller les prisonniers, 
Paul réfléchissait aux mesures à prendre, lors- 
qu'un de ses hommes, resté dans le village, 
vint lui annoncer l'arrivée d'un détachement 
français. Un lieutenant le commandait. 

Paul se hâta de mettre cet officier au cou- 
rant. Les événements nécessitaient une action 
immédiate. Il s'offrit à partir à la découverte 
dans l'auto même que Ion avait capturée. 

— Soit, dit l'officier ; moi, j'occupe le vil- 
lage et je m arrange pour que la division soit 
prévenue le plus tôt possible. 

L'automobile fila dans la direction de Corvi- 
gny. Huit hommes s'y étaient entassés. Deux 
d'entre eux, spécialement chargés des mitrail- 
leuses, en étudiaient le mécanisme. Le prison- 
nier alsacien, debout afin qu'on pût bien voir 



L'ECLAT D'OBUS Ji 

de partout son casque et son uniforme, surveil- 
lait l'horizon. 

Tout cela fut décidé et exécuté en l'espace 
de quelques minutes, sans discussion et sans 
que Ion s'arrêtât aux détails de lentreprise. 

— A la grâce de Dieu ! s'exclama Paul lors- 
qu'il fut au volant. Vous êtes prêts à mener 
l'aventure jusqu au bout, mes amis ? 

— Et même au delà, sergent, fit auprès de 
lui une voix qu'il reconnut. 

C'était Bernard d'Andeville, le frère d'Eli- 
sabeth. Bernard appartenant à la neuvième 
compagnie, Paul avait réussi depuis leur ren- 
contre à l'éviter, ou du moins à ne pas lui par- 
ler. Mais il savait que le jeune homme se bat- 
tait bien. 

— Ah ! c'est toi, dit-il. 

— En chair et en os , s'écria Bernard . Je 
suis venu avec mon lieutenant, et lorsque je 
t'ai vu monter dans lauto et emmener ceux qui 
se présentaient, tu comprends si j'ai saisi l'oc- 
casion ! 

Et il ajouta, d'un ton qui s'embarrassait : 

— L'occasion de faire un joli coup sous tes 
ordres, et l'occasion de te parler, Paul... car je 
n'ai pas eu de chance jusqu'ici... Il m'a même 
semblé que tu n étais pas avec moi... comme 
je l'espérais... 

— Mais si, mais si, articula Paul... seule- 
ment, les préoccupations... 

— Au sujet d'Elisabeth, n'est-ce pas ? 

— Oui. 

— Je comprends. Tout de même cela n'ex- 
plique pas qu il y ait entre nous... commeune 
gêne... 

A ce moment, l'Alsacien prescrivit : 



72 L'ECLA T D'OBUS 

— Il ne faut pas se montrer ... Des uhlans ! . . . 
Une patrouille débouchait d'un chemin de 

traverse, au détour d'un bois. Il leur cria, en 
passant prèâ d'eux : 

— Fichez le camp, camarades ! Au galop 1 
voilà les Français ! . . . 

Paul profita de l'incident pour ne pas ré- 
pondre à son beau-frère. Il avait forcé la vitesse, 
et l'auto filait avec un fracas de tonnerre, escala- 
dant les pentes et dévalant comme une trombe. 

Les détachements ennemis se faisaient plus 
nombreux. L'Alsacien les interpellait, ou, par 
signes, les incitait à une retraite immédiate. 

— Ce que c'est rigolo de les voir ! dit-il en 
riant. C'est une galopade effrénée derrière nous. 

Et il ajouta : 

— Je vous avertis, sergent, qu'à ce train-là 
nous allons tomber en plein Corvign)^ Est-ce 
ça que vous voulez? 

— Non, répliqua Paul, on s'arrêtera en vue 
de la ville. 

— Et si l'on est cerné ? 

— Par qui ? En tout cas. ce n'est pas ces 
bandes de fuyards qui pourraient s'opposer à 
notre retour. 

Bernard d'Andeville prononça : 

— Paul, je te soupçonne de ne pas penser 
du tout au retour. 

— Du tout, en effet. As-tu peur? 

— Oh ! quel vilain mot ! 

Mais, après un silence. Paul reprit d'une 
voix où il y avait moins de rudesse : 

— Je regrette que tu sois venu, Bernard. 

— Le danger est-il donc plus grand pour 
moi que pour toi et pour les autres ? 

— Non. 



L'ECLAT D'OBUS 73 

— Alors, fais-moi l'honneur de ne rien re- 
gretter . 

Toujours debout, penché au-dessus du ser- 
gent, l'Alsacien indiqua : 

— La pointe de clocher en face de nous, der- 
rière le rideau d'arbres, c'est Corvigny. J'es- 
time qu'en obliquant sur les hauteurs de gauche 
nous pourrions voir ce qui se passe dans la ville. 

— Nous le verrons bien mieux en 3^ entrant, 
remarqua Paul. Seulement, nous risquons 
gros... Toi surtout, l'Alsacien. Prisonnier, on 
te fusille. Dois-je te descendre avant Corvigny ? 

— Vous ne m'avez pas regardé, sergent. 
La route rejoignait la ligne du chemin de 

fer. Puis apparurent les premières maisons des 
faubourgs. Quelques soldats se montraient. 

— Pas un mot à ceux-là, ordonna Paul, il 
ne faut pas les effaroucher... sans quoi ils nous 
prendraient de dos au moment décisif. 

Il reconnut la gare et constata qu'elle était 
fortement occupée. Le long de l'avenue qui 
montait à la ville, des casques à pointe allaient 
et venaient. 

— En avant ! s'écria Paul. S'il y a des ras- 
semblements de troupes, ce ne peut être que 
sur la place. Les mitrailleuses sont prêtes ? Et 
les fusils? Prépare le mien, Bernard. Et, au 
premier signal, feu à volonté ! 

L'auto déboucha violemment, en pleine 
place. Ainsi qu'il l'avait prévu, une centaine 
d'hommes s'y trouvaient, tous massés devant 
le porche de l'église, auprès des faisceaux de 
baïonnettes. L'église n'était plus qu'un mon- 
ceau de décombres, et presque toutes les mai- 
sons de la place avaient été anéanties par le 
bombardement. 



74 L'ECLAT D'OBUS 

Les officiers, qui se tenaient à l'écart, pous- 
sèrent des exclamations joyeuses et gesticu- 
lèrent en apercevant cette auto qu'ils avaient 
envoyée en reconnaissance, et dont ils atten- 
daient évidemment le retour avant de prendre 
une décision sur la défense de la ville. Rejoints 
sans doute par des officiers de liaison, ils 
étaient nombreux. Un général les dominait 
tous de sa haute taille. Des automobiles sta- 
tionnaient à quelque distance 

La rue était pavée, mais aucun trottoir ne la 
séparait du terrain même de la place. Paul la 
suivit, puis, à vingt mètres des officiers, il 
donna un coup de volant brutal, et l'efl^royable 
machine fonça droit dans le groupe, renversa, 
écrasa, obliqua légèrement pour prendre d'en- 
filade tous les faisceaux de fusils et pénétra 
comme une masse irrésistible au milieu du 
détachement. Ce fut la mort, et la bousculade, 
et la fuite éperdue, et, les vociférations de la 
douleur et de l'épouvante. 

— Feu à volonté! cria Paul qui arrêta la 
voiture. 

Et, dece blockhaus imprenable, surgi soudain 
au centre de la place, la fusillade commença, 
tandis que se précipitait le crépitement sinistr- 
des deux mitrailleuses. 

En l'espace de cinq minutes, la place fut 
jonchée de morts et de blessés. Le général et 
plusieurs officiers gisaient inertes. Les survi 
vants-se sauvèrent. 

— Cessez le feu! ordonna Paul. 

Il amena l'auto jusqu'au bout de l'avenue qui 
descendaitàlagare. Attiréesparlesdétonations. 
les troupes de la gare accouraient. Quelque^ 
décharges de mitrailleuses les dispersèrent 



L ECLAT D'OBUS 75 

Trois fois, à vive allure, Paul fit le tour de 
la place, afin de surveiller les voies d'accès. 
De tous côtés l'ennemi fuyait par les routes et 
par les sentiers qui conduisaient à la frontière. 
Et de tous côtés aussi les habitants de Corvi- 
gn}'- sortaient de leurs maisons et manifestaient 
leur joie, 

— Qu'on relève et qu'on soigne les blessés, 
commanda Paul. Et qu'on appelle le sonneur 
de l'église, ou quelqu'un qui sache sonner les 
cloches. C'est urgent ! 

Et tout de suite, au vieux sacristain qui se 
présenta : 

— Le tocsin, mon brave, le tocsin à tour de 
bras ! Et quand tu seras fatigué, qu'un cama- 
rade te remplace! Va... Le tocsin, sans une 
seconde de répit ! 

C'était le signal dont Paul avait conveuu 
avec le lieutenant français et qui devait annon- 
cer à la division la réussite de l'entreprise et 
la nécessité de la marche en avant. 

Il était deux heures. A cinq heures, l'état- 
major et une brigade prenaient possession de 
Corvigny, et nos 75 lançaient quelques obus. 
A dix heures du soir, le reste de la division 
ayant rejoint, les Allemands étaient chassés 
du Grand-Jonas et du Petit-Jonas et se con- 
centraient en avant de la frontière. Il fut 
décidé que dès l'aube on les délogerait. 

— Paul, dit Bernard à son beau-frère, avec 
qui il se retrouva après l'appel du soir, Paul, 
j'ai à te raconter quelque chose... qui m'in- 
trigue... quelque chose de très louche... tu vas 
en juger. Tout à l'heure, je me promenais 
dans une des petites rues qui avoisinent l'église, 



76 L'ECLAT D'OBUS 

quand je fus abordé par une femme... une 
femme dont je n'ai pas tout dabord distingué 
les traits ni le costume, car l'obscurité était à 
peu près complète, mais qui cependant, au 
bruit de ses sabots sur le pavé, me parut être 
une paysanne. Elle me dit. et. pour une pay- 
sanne, sa façon de s'exprimer me surprit un 
peu : 

« — Mon ami, vous pourriez peut-être me 
donner un renseignement... 

« Et. comme je me mettais à sa disposition, 
elle commença : 

c( — Voilà. J'habite un petit village tout 
près d'ici. Tantôt j'ai su que votre corps d'ar- 
mée était là. Alors, j'y suis venue, parce que 
je voudrais voir un soldat qui fait partie de 
ce corps d'armée. Seulement, je ne sais pas le 
numéro de son régiment... Oui, il y a eu des 
changements... ses lettres n'arrivent pas... il 
n'a pas reçu les miennes sans doute... Oh! si 
par hasard vous le connaissiez!... un bon gar- 
çon, si brave ! 

« Je lui répondis : 

« — Le hasnrd peut vous servir en effet, 
madame. Quel est le nom de ce soldat? 

« — Delroze, le caporal Paul Delroze. » 

Paul s'exclama : 

— Comment ! il s'agissait de moi ? 

— Il s'agissait de toi, Paul, et la coïncidence 
me sembla si curieuse que je lui donnai sim- 
plement le numéro de ton régiment et celui de 
ta compagnie, sans lui révéler notre parenté. 

« — Ah ! bien, fit-elle, et le régiment est à 
Corvigny ? 

« — Oui, depuis tantôt. 

« — Et vous le connaissez. Paul Delroze ? 



i: ECLAT D OBUS 77 

« — De nom seulement, ai-je répliqué. 

« Et vraiment je n'aurais su dire pourquoi 
je répliquai ainsi et pourquoi, ensuite, je con- 
tinuai la conversation de manière qu'elle ne 
devinât pas mon étonnement. 

« — Il a été nommé sergent et cité à l'ordre 
(lu jour, c'est comme cela que j'ai entendu 
parler de lui. Voulez-vous que je m'enquière 
et que je vous conduise? 

« — Pas encore, fit-elle, pas encore, j'aurais 
trop d'émotion. 

« Trop d'émotion? cela me paraissait de 
plus en plus équivoque. Cette femme qui te 
recherchait si avidement et qui retardait le 
moment de te voir ! 

« Je lui demandai : 

« — Vous vous intéressez beaucoup à lui ? 

« — Oui, beaucoup. 

« — Il est de votre famille, peut-être? 

« — C'est mon fils. 

« — Votre fils ! 

« Sûrement, jusqu'ici, elle n'avait pas soup- 
çonné une seconde que je lui faisais subir un 
interrogatoire. Mais ma stupeur fut telle 
qu'elle recula dans l'ombre comme pour se 
mettre en état de défensive. 

a J'avais glissé la main dans ma poche et 
saisi la petite lanterne électrique que je porte 
toujours sur moi. J'appuyai sur le ressort et je 
lui jetai la lumière en plein visage, tout en 
m'avançant vers elle. Mon geste la déconcerta 
et elle demeura quelques secondes immobile. 
Puis violemment elle rabattit un fichu qui lui 
couvrait la tète, et, avec une vigueur imprévue, 
elle me frappa le bras de telle sorte que je 
lâchai ma lanterne. Et ce fut le silence immé- 



78 L'ÉCLAT D'OBUS 

diat, absolu. Où était-elle? Devant moi? A 
droite? A gauche? Comment se pouvait-il 
qu'aucun bruit ne me révélât sa présence ou 
son départ? L'explication m'en fut donnée 
lorsque, après avoir retrouvé et rallumé ma 
lanterne électrique, j'aperçus à terre ses deux 
sabots qu'elle avait laissés pour prendre la 
fuite. Depuis, je l'ai cherchée, mais vainement. 
Elle a disparu. » 

Paul avait écouté le récit de son beau-frère 
avec une attention croissante. 

Il lui demanda : 

— Alors tu as vu sa figure ? 

— Oh ! très distinctement. Une figure éner- 
gique... des sourcils et des cheveux noirs... 
un air de méchanceté... Quant aux vêtements, 
une tenue de pa5^sanne. mais trop propre et 
trop arr.mgée. et qui sentait le déguisement. 

— Quel âge environ? 

— Quarante ans. 

— Tu la reconnaîtrais? 

— Sans hésitation. 

— Tu m'as parlé de fichu ? De quelle cou- 
leur ? 

— Noire. 

— Fermé, comment? Par un nœud? 

— Non, par une broche. 

— Un camée ? 

— Oui. un large camée encerclé d'or. Com- 
ment sais-tu cela ? 

Paul garda le silence assez longtemps et 
murmura: 

— Je te montrerai demain, dans une des 
pièces du château d'Ornequin. un portrait qui 
doit avoir avec la femme qui t'a accosté une 
ressemblance frappante, la ressemblance qui 



[ECLAT D'OBUS 79 

peut exister entre deux sœurs peut-être... ou 
bien.,, ou bien... 

Il saisit son beau-frère par le bras, et, l'en- 
traînant : 

— Ecoute, Bernard, il y a autour de nous, 
dans le passé et dans le présent, des choses 
effrayantes... qui pèsent sur ma vie et sur la 
vie d'Elisabeth... sur la tienne aussi par con- 
séquent Ce sont des ténèbres affreuses, au 
milieu desquelles je me débats et où des enne- 
mis que j'ignore poursuivent depuis vingt ans 
un plan auquel je ne puis rien comprendre. 
Dès le début de cette lutte mon père est mort, 
victime d'un assassinat. Au'ourd'hui, c'est 
moi que l'on attaque. Mon union avec ta sœur 
est brisée, et rien ne peut plus nous rappro- 
cher l'un de l'autre, de même que rien non 
plus ne peut faire qu'il y ait. entre toi et moi, 
l'amitié et la confiance que nous avions le droit 
d'espérer. Ne m'interroge pas, Bernard, ne 
cherche pas à en savoir davantage. Un jour 
peut-être, et je ne souhaite pas qu'il arrive, tu 
sauras pourquoi je te demande le silence. 




VI 

CE QUE PAUL VIT AU 
CHATEAU D'uRNEQUIN 



' ES l'aube, Paul Delroze fut réveillé par 



des sonneries de clairon. Et, tout de 
^ suite, dans le duel des canons qui 
commença, il reconnut la voix brève et sèche 
du 75 et l'aboiement rauque du 77 allemand. 

— Tu viens, Paul? appela Bernard. Le café 
est servi en bas. 

Les deux beaux-frères avaient trouvé deux 
chambres au-dessus d'un marchand de vin. 
Tout en faisant honneur à un déjeuner sub- 
stantiel, Paul, qui, la veille au soir, avait 
recueilli des renseignements sur l'occupation 
de Corvigny et d'Ornequin. raconta : 

— Le mercredi ig août, Corvigny, à la 
grande satisfaction de ses habitants, pouvait 
encore croire que les horreurs de la guerre lui 
seraient épargnées. (Jn se battait en Alsace et 
devant Nancy. On se battait en Belgique, 
mais il semblait que l'effort allemand négligeât 
la route d'invasion, étroite il est vrai et en 
apparence d'intérêt secondaire, qu'offrait la 
vallée du Liseron. A Corvign3^ une brigade 
française poussait activement les travaux de 
défense. Le Grand et le Petit-Jonas étaient 
prêts sous leur coupole de béton. On attendait. 



r: ECLAT D'OBUS 8i 

— Et Ornequin ? demanda Bernard. 

— A Ornequin, nous avions une compagnie 
de chasseurs à pied dont les officiers habitaient 
le château. Jour et nuit cette compagnie, sou- 
tenue par un détachement de dragons, patrouil- 
lait le long de la frontière. 

« En cas d'alerte, la consigne était de prévenir 
aussitôt les forts et de se replier tout en résis- 
tant énergiquement, 

« La soirée de ce mercredi fut absolument 
tranquille. Une douzaine de dragons avaient 
galopé au delà de la frontière jusqu'en vue de 
la petite ville allemande d'Ebrecourt. Aucun 
mouvement de troupes ne se dessinait de ce 
côté ni sur la ligne de chemin de fer qui aboutit 
à Ebrecourt. Nuit paisible également. Pas un 
coup de fusil. Il est prouvé qu'à deux heures 
du matin pas un soldat allemand n'avait 
franchi la frontière. Or c'est à deux heures 
précises qu'une formidable détonation retentit. 
Quatre autres la suivirent à des intervalles très 
rapprochés. Ces cinq détonations étaient dues 
à l'explosion de cinq obus de 420 qui détrui- 
sirent du premier coup les trois coupoles du 
Grand-Jonasetlesdeux coupoles duPetit-Jonas. 

— Comment ! mais Corvigny est à vingt- 
quatre kilomètres de la frontière, et les 420 ne 
portent pas à cette distance ! 

— N'empêche qu'il tomba encore six gros 
obus à Corvigny, tous sur l'église et sur la 
place. Et ces six obus tombèrent vingt minutes 
plus tard, c'est-à-dire au moment où l'on pou- 
vait supposer que, l'alerte étant donnée, la 
garnison de Corvigny s était rassemblée sur la 
place. C'est, en effet, ce qui eut lieu, et tu peux 
deviner le carnage qui en résulta. 

6 



82 LECLAT D'OBUS 

— Soit, mais encore une fois, la frontière 
est à vingt-quatre kilomètres. Une telle dis- 
tance a donc dû laisser à nos troupes le temps 
de se reformer et de se préparer aux attaques 
que ce bombardement annonçait. On a eu pour 
le moins trois ou quatre heures devant soi. 

— Pas un quart d heure. Le bombardement 
n'était pas fini que l'assaut commença. Un as- 
saut ? Non pas. Nos troupes, celles de Corvigny, 
comme celles qui accouraient des deux forts, 
nos troupes décimées et en déroute, étaient en- 
tourées d'ennemis, massacrées ou obligées de 
se rendre, avant même que Ion pût organiser 
un semblant de résistance. Cela se produisit su- 
bitement, sous la lumière aveuglante de projec- 
teurs dressés on ne sait où et on ne sait comment. 
Et cela eut un dénouement immédiat. On peut 
dire qu'en dix minutes Corvigny fut investi, 
attaqué, pris et occupé par l'ennemi. 

— Mais d'où venait-il ? D'où sortait-il? 

— On l'ignore. 

— Et les patrouilles de nuit à la frontière ? 
Les postes de sentinelles ? La compagnie déta- 
chée au château d'Ornequin ? 

— Rien. Aucune nouvelle. De ces trois cents 
hommes qui avaient pour mission de veiller 
et d'avertir, on n'a jamais entendu parler, tu 
entends, jamais. On peut reconstituer la gar- 
nison de Corvigny soit avec les soldats qui se 
sont échappés, soit avec les morts que les 
habitants ont identifiés et enterrés. Mais les 
trois cents chasseurs d'Ornequin ont disparu 
sans laisser l'ombre dune trace. Ni fugitifs, ni 
blessés, ni cadavres. Rien. 

— C'est incroyable. Tu as interrogé?... 

— Dix personnes hier soir, dix personnes 



L'ECLAT D'OBUS 83 

qui, depuis un mois, sans être gênées d'ailleurs 
par les quelques soldats du landsturm auxquels 
lut confiée la garde de Corvign}", ont poursuivi 
une enquête minutieuse sur tous ces problèmes, 
et qui nont même pas pu établir une hypothèse 
plausible. Une seule certitude : l'affaire fut pré- 
parée de longue date et dans ses moindres détails . 
l.es forts, les coupoles, l'église, la place, avaient 
été exactement repérés, et les canons de siège 
disposés d'avance et rigoureusement pointés de 
façon que les onze obus pussent atteindre 
les onze objectifs que Ton avait résolu d'at- 
teindre. Voilà. Pour le reste, mystère. 

— Et le château d'Ornequin? Et Elisabeth? 
Paul s'était levé. Les clairons sonnaient 

l'appel du matin. La canonnade redoublait 
d'intensité. Ils se dirigèrent tous deux vers la 
place, et Paul continua : 

— Là aussi le mystère est effarant, et peut- 
être davantage encore. Une des routes trans- 
versales qui coupent la plaine entre Corvigny 
et Ornequin a été désignée par l'ennemi comme 
une limite que personne, ici, n'a eu le droit de 
franchir sous peine de mort. 

— Donc, pour Elisabeth? .. dit Bernard. 

— Je ne sais pas, je ne sais rien de plus. Et 
c'est terrible, cette ombre de mort qui s'étend 
sur toutes les choses et sur tous les événements. 
Il paraît — je n'ai pas pu contrôler la provenance 
de ce bruit — que le village d'Ornequin, situé 
près du château, n'existe même plus. Il a été 
entièrement détruit, mieux que cela, supprimé, 
et ses quatre cents habitants emmenés en cap- 
tivité Et alors... 

Paul baissa la voix et dit en frissonnant : 

— Et alors qu'ont-ils fait au château ? On le 



84 L ECLAT D'OBUS 

voit, le château. On aperçoit encore, de loin, 
ses tourelles, ses murs. Mais, derrière ces 
murs, que s'est-il passé ? Qu'est-il advenu 
d'Elisabeth ? Voilà bientôt quatre semaines 
qu'elle vit au milieu de ces brutes , seule, exposée 
à tous les outrages. La malheureuse !,.. 

Le jour se levait à peine quand ils arrivèrent 
sur la place. Paul fut mandé par son colonel 
qui lui transmit les félicitations très chaleu- 
reuses du général commandant la division, et 
lui annonça qu'il était proposé pour la croix et 
pour le grade de sous-lieutenant, et qu'il avait 
d'ores et déjà le commandement de sa section. 

— C'est tout, ajouta le colonel en riant. A 
moins que vous n'a3'ez quelque autre désir?... 

— J'en ai deux, mon colonel. 

— Allez-y. 

— D abord que mon beau-frère Bernard 
d'Andeville, ici présent, soit placé dès main- 
tenant dans ma section comme caporal. 11 Ta 
mérité. 

— Convenu. Et ensuite? 

— Ensuite, que tout à Theure, quand on va 
nous porter vers la frontière, ma section soit 
dirigée vers le château d'Ornequin, qui se 
trouve sur la route même. 

— C'est-à-dire qu'elle soit désignée pour 
l'attaque même du château ? 

— Comment, pour l'attaque? dit Paul avec 
inquiétude. iMais l'ennemi s'est concentré le 
long de la frontière, six kilomètres au delà du 
château. 

— On le cro5'ait hier. En réalité, la concen- 
tration a eu lieu au château d'Ornequin, excel- 
lente position de défense où l'ennemi s'accroche 
désespérément en attendant ses renforts. La 



V ECLAT D'OBUS 85 

meilleure preuve c'est qu'il riposte. Tenez, là- 
bas, à droite, cet obus qui éclate... et plus loin 
ce shrapnell... deux... trois shrapnells. Ce sont 
eux qui ont repéré les batteries que nous avons 
installées sur les hauteurs environnantes et qui 
lès arrosent en conscience. Ils doivent avoir 
une vingtaine de canons^ 

— Mais alors, balbutia Paul assailli par une 
idée atroce, mais alors le tir de nos batteries 
est dirigé. .. 

— Est dirigé vers eux, cela va sans dire. Voilà 
une bonne heure que nos soixante-quinze bom- 
bardent le château d Ornequin. 

Paul jeta un cri. 

— Que dites-vous, mon colonel. Le château 
d'Ornequin est bombardé... 

Et. près de lui, Bernard d'Andeville répétait 
avec angoisse : 

— Bombardé, est-ce possible ? 
Surpris, l'officier demanda : 

— Vous connaissez ce château ? Il vous ap- 
partient peut-être ? Oui ? Et vous avez des pa- 
rents qui l'habitent encore ? 

— Ma femme, mon colonel. 

Paul était très pâle. Bien qu'il s'efforçât, 
pour maîtriser son émotion, de conserver une 
immobilité rigide, ses mains tremblaient un 
peu et son menton se convulsait. 

Sur le Grand-Jonas, trois pièces d'artillerie 
lourde, des Rimailho, hissés par des tracteurs, 
se mirent à tonner. Et cela, qui s'ajoutait à 
l'œuvre tenace des soixante-quinze, prenait, 
après les paroles de Paul Delroze, une signifi- 
cation terrible. Le colonel, et autour de lui les 
officiers qui avaient assisté à Tentretien, gar- 
daient le silence. La situation était de celles 



86 L'ECLAT DOBUS 

OÙ les fatalités de la o-uerre se déchaînent dans 
leur tragique horreur, plus fortes que les forces 
mêmes de la nature, et, comme elles, aveugles, 
injustes et implacables. Il n'y avait rien à faire. 
Aucun de ces hommes n'eût songé à intercéder 
pour que l'action de l'artillerie cessât ou dimi- 
nuât d'intensité. Et Paul n'y songea pas davan- 
tage. 

11 murmura : 

— On croirait que le feu de l'ennemi se ra- 
lentit. Peut-être sont-ils en retraite... 

Trois obus qui éclatèrent au bas de la ville, 
derrière l'église, démentirent cet espoir. Le 
colonel hocha la tète. 

— En retraite ? Pas encore. La place est 
trop importante pour eux, ils attendent des 
renforts, et ils ne lâcheront que quand nos 
régiments entreront dans la danse... ce qui ne 
saurait tarder. 

En effet Tordre d'avancer fut apporté quel- 
ques instants après au colonel. Le régiment 
suivrait la route et se déploierait dans les 
plaines situées à droite. 

— Allons-y, messieurs, dit- il à ses officiers. 
La section du sergent Delroze marchera en 
tète. Sergent, point de direction : le château 
d'Ornequin. 11 y a deux petits raccourcis. Vous 
les prendrez. 

— Bien, mon colonel. 

Toute la douleur et toute la rage de Paul 
s'exaspéraient en un immense besoin d'agir, et 
lorsqu'il se mit en chemin avec ses hommes il 
se sentit des forces inépuisables et le pouvoir 
de conquérir à lui seul la position ennemie. 11 
allait de l'un à l'autre avec la hâte infatigable 
d'un chien de berger qui pousse son troupeau. 



L ÉCLAT D'OBUS 87 

Il multipliait les conseils et les encouragements. 

— Toi, mon brave, tu es un gaillard, je te 
connais, tu ne flancheras pas... Toi non plus... 
seulement, tu penses trop à ta peau, et tu 
grognes, tandis qu'il faut rigoler... Hein, les 
enfants, on rigole, n'est-ce pas ? 11 y a un coup 
de collier à donner, on le donnera en plein, 
sans reg-arder derrière soi, pas vrai? 

Au-dessus d'eux, les obus suivaient leur che- 
min dans l'espace, sifflant, gémissant, explo- 
sant, formant comme une voûte de mitraille et 
de fer. 

— Courbez la tête ! Couchez-vous ! criait Paul. 

Lui. il restait debout, indifférent aux pro- 
jectiles ennemis. Mais avec quelle épouvante 
il entendait les nôtres, ceux qui venaient de 
l'arrière, de toutes les collines avoisinantes et 
qui s'en allaient en avant porter la destruction 
et la mort. Où tomberait-il, celui-là? Et celui- 
ci, où jaillirait la pluie meurtrière de ses balles 
et de ses éclats ? 

Plusieurs fois il murmura : 

— Elisabeth ! Elisabeth ! . . . 

La vision de sa femme, blessée, agonisante", 
l'obsédait. Depuis plusieurs jours déjà, depuis 
le jour où il avait appris qu'Elisabeth s'était 
refusée à quitter le château d'Ornequin, il ne 
pouvait penser à elle sans une émotion que ne 
contrariaient plus jamais un soubresaut de 
révolte ou un mouvement de colère. Il ne mê- 
lait plus les souvenirs abominables du passé et 
les réalités charmantes de son amour. Quand 
il songeait à la mère exécrée, l'image de la 
fille ne se présentait plus à son esprit. C'étaient 
deux êtres de race différente et qui n'avaient 
aucun rapport l'un avec l'autre. Vaillante, ris- 



88 L'ECLAT D'OBUS 

quant sa vie pour obéir à un devoir qu'elle 
jugeait de valeur plus haute que sa vie, Elisa- 
beth prenait aux yeux de Paul une noblesse 
singulière. Elle était bien la femme qu'il avait 
aimée et chérie, et la femme qu'il aimait encore. 
Paul s'arrêta. Il s'était aventuré avec ses 
hommes sur un terrain plus découvert, et pro- 
bablement repéré, que l'ennemi arrosait de 
mitraille. Plusieurs soldats furent culbutés. 

— Halte ! commanda-t-il, tout le monde à 
plat ventre. 

Il empoigna Bernard. 

— Mais couche-toi donc, petit ! Pourquoi t'ex- 
poser inutilement?... Reste là.. . Ne bouge pas... 

Il le maintenait à terre d'un geste amical, 
lui entourait le cou et lui parlait avec douceur, 
comme s'il eût voulu manifester au frère toute 
la tendresse qui lui remontait au cœur pour sa 
chère Elisabeth. Il oubliait les âpres paroles 
qu'il avait dites à Bernard la veille au soir, et 
il lui en disait d'autres toutes différentes où 
palpitait une affection qu il avait reniée. 

— Ne bouge pas, petit. Vois-tu, je n'aurais 
pas dû te prendre avec moi et t'em mener, 
comme cela, dans cette fournaise. Je suis res- 
ponsable de toi, et je ne veux pas... je ne veux 
pas que tu sois touché. 

I.e feu diminua. En rampant, les hommes 
atteignirent un double rang de peupliers au 
long desquels ils progressèrent et qui les 
conduisit en pente douce vers une crête que 
coupait un chemin creux. Paul, ayant esca- 
ladé le talus et dominant ainsi le plateau 
d'Ornequin, aperçut au loin les ruines du vil- 
lage, l'église écroulée, et, plus à gauche, un 
chaos de pierres et d'arbres d'où émergeaient 



L'ECLAT D'OBUS 89 

quelques pans de mur. C'était le château. 

Partout autour, des fermes, des meules, des 
granges flambaient... 

En arrière, les troupes françaises s'éparpil- 
laient de tous côtés. Une batterie était venue 
s'établir à l'abri d'un bois voisin et tirait sans 
interruption. Paul voyait là-bas l'éruption des 
obus au-dessus du château et parmi les ruines. 

Incapable de supporter un pareil spectacle, 
il reprit sa course en tète de sa section. Le 
canon ennemi avait cessé de tonner, réduit au 
silence sans doute. Mais quand ils furent à trois 
kilomètres dOrnequin, les balles sifflèrent 
autour d'eux, et Paul avisa au loin un détache- 
ment allemand qui se repliait sur Ornequin 
tout en faisant le coup de feu. 

Et toujours les soixante-quinze et les Ri- 
mailho grondaient. C'était affreux, 

Paul saisit Bernard par le bras et prononça 
d'une voix frémissante : 

— S'il m'arrivait malheur, tu dirais à Elisa- 
beth que je lui demande pardon, n'est-ce pas, 
que je lui demande pardon... 

Il avait peur soudain que la destinée ne lui 
permît pas de revoir sa femme, et il se rendait 
compte qu'il avait agi envers elle avec une 
cruauté inexcusable, l'abandonnant comme une 
coupable pour une faute qu'elle n'avait pas 
commise, et la livrant à toutes les détresses et 
à toutes les tortures. Et il marchait rapidement, 
suivi de loin par ses hommes. 

Mais, à l'endroit où le raccourci débouche 
sur la route, en vue du Liseron, il fut rejoint 
par un C3^cliste. Le colonel donnait l'ordre que 
la section attendît le gros du régiment pour 
une attaque d'ensemble. 



90 L'ECLAT D'OBUS 

Ce fut l'épreuve la plus dure. 
Paul, en proie à une exaltation croissante, 
frissonnait de fièvre et de colère. 

— Vo5^ons, Paul, lui disait Bernard, ne te 
mets pas dans un état pareil ! Nous arriverons 
à temps. 

— A temps... pourquoi faire? répliquait-il. 
Pour la retrouver morte ou blessée?... ou pour 
ne pas la retrouver du tout? Et puis quoi ! nos 
sacrés canons, ils ne peuvent pas se taire? 
Qu'est-ce qu'ils bombardent maintenant que 
l'adversaire ne répond plus? Des cadavres... 
des maisons démolies... 

— Et l'arrière-garde qui couvre la retraite 
allemande .* 

— Eh bien, ne sommes-nous pas là, nous, 
les fantassins? C'est notre affaire. Un déploie- 
ment de tirailleurs, et puis une bonne charge à 
la baïonnette... 

Enfin, la section repartit, renforcée par le 
reste de la troisième compagnie et sous le com- 
mandement du capitaine. Un détachement de 
hussards passa au galop, se dirigeant vers le 
village afin de couper la route aux fugitifs. La 
compagnie obliqua vers le château. 

Pin face c'était le grand silence de la mort. 
Piège peut-être ? Ne pouvait-on croire que des 
forces ennemies solidement retranchées et 
barricadées se préparaient à la résistance 
suprême? 

Dans l'allée des vieux chênes qui conduisait 
à la cour d'honneur, rien de suspect. i.\ucune 
silhouette, aucun bruit. 

Paul et Bernard toujours en tête, le doigt sur 
la gâchette de leur fusil, fouillaient d'un regard 
aigu le jour confus des sous-bois. Par-dessus le 



L ECLAT D'OBUS 91 

mur, tout proche et troué de brèches béantes, 
s'élevaient des colonnes de fumée. 

En approchant, ils entendirent des gémisse- 
ments, puis la plainte déchirante d'un râle. 
C'étaient des blessés allemands. 

Et soudain la terre trembla, comme si un 
cataclysme intérieur en eût brisé l'écorce, et, 
de l'autre côté du mur, ce fut une explosion 
formidable, ou plutôt une suite d'explosions, 
comme des coups de tonnerre répétés. L'espace 
s'obscurcit sous une nuée de sable et de pous- 
sière, d'où jaillissaient toutes sortes de maté- 
riaux et de débris. L'ennemi avait fait sauter le 
château. 

— Cela nous était destiné, sans doute, dit 
Bernard, nous devions sauter en même temps. 
L'affaire a été mal calculée. 

Quand ils eurent franchi la grille, le spec- 
tacle de la cour bouleversée, des tourelles éven- 
trées, du château anéanti, des communs en 
flammes, des agonisants qui se convulsaient, 
des cadavres amoncelés, les effraya, au point 
qu'ils eurent un mouvement de recul 

— En avant ! En avant ! cria le colonel qui 
accourait au galop. Il y a des troupes qui ont 
dû se défiler à travers le parc. 

Paul connaissait le chemin, l'ayant parcouru 
quelques semaines plus tôt. en des circonstances 
si tragiques. Il s'élança à travers les pelouses, 
parmi les blocs de pierre et les arbres déraci- 
nés. Mais, comme il passait en vue d'un petit 
pavillon qui se dressait à l'entrée du bois, il 
s'arrêta, cloué net au sol. Et Bernard et tous les 
hommes demeuraient stupéfaits, béants d'hor- 
reur. 

Contre le mur de ce pavillon, il y avait 



92 L ECLAT D'OBUS 

debout deux cadavres attachés à des anneaux 
par la même chaîne qui leur encerclait le ventre. 
Les bustes plongeaient au-dessus de la chaîne 
et les bras ^pendaient jusqu'à terre. 

Cadavres d'homme et de femme. Paul recon- 
nut Jérôme et Rosalie. 

Ils avaient été fusillés. 

A côté d'eux, la chaîne continuait. Un troi- 
sième anneau était scellé au mur. Du sang 
souillait le plâtre, et des traces de balles 
étaient visibles. Sans aucun doute, il y avait 
eu une troisième victime et le cadavre avait été 
enlevé. 

En s'approchant, Paul remarqua dans le 
plâtre un éclat d'obus qui s'y était incrusté. Au 
bord du trou, entre le plâtre et le fragment de 
projectile, on vo3'ait une poignée de chev^eux, 
des cheveux blonds aux teintes dorées, des che- 
veux arrachés à la tête d'Elisabeth. 




VII 

H. E. R. M. 



LUS encore que du désespoir et que de 
Ihorreur, Paul éprouva, sur le mo- 
ment, un immense besoin de se venger, 
et tout de suite, à n'importe quel prix. Il 
regarda autour de lui, comme si tous les bles- 
sés qui agonisaient dans le parc eussent été 
coupables du meurtre monstrueux... 

— Les lâches ! grinçait- il. les assassins !... 

— Es-tu sûr?... balbutia Bernard... Es-tu siir 
que ce soient les cheveux d'Elisabeth ! 

— Mais oui, mais oui, ilsl'ont fusillée comme 
les deux autres. Je les reconnais tous les deux, 
c est le garde et sa femme. Ah ! les misérables... 

Paul leva sa crosse sur un Allemand qui se 
traînait dans l'herbe, et il allait frapper, lorsque 
son colonel arriva près de lui. 

— Eh bien, Delroze, qu'est ce que vous 
faites? Et votre compagnie ? 

— Ah! si vous saviez, mon colonel!... 
Paul se précipita sur son chef. Il avait un 

air de démence, et il articula, en brandissant 
son fusil : 

— Ils l'ont tuée, mon colonel; oui, ils ont 
fusillé ma femme... Tenez, contre ce mur. 
avec les deux personnes qui la servaient... Ils 



94 L'ECLAT D'OBUS 

l'ont fusillée... Elle avait vingt ans, mon colo- 
nel... Ah! il faut les massacrer tous, comme 
des chiens !... 

Mais Bernard l'entraînait déjà. 

— Ne perdons pas de temps, Paul, vengeons- 
nous sur ceux qui se battent... On entend des 
coups de feu là-bas. Il doit y en avoir de 
cernés. 

Paul n'avait plus guère conscience de ses 
actes. Il reprit sa course, ivre de rage et de 
douleur. 

Dix minutes après, il rejoignait sa compa- 
gnie et traversait, en vue de la chapelle, le car- 
refour où son pare avait été poignardé. Plus 
loin, au lieu de la petite porte qui naguère 
s'ouvrait dans le mur, une vaste brèche avait 
été pratiquée par où devaient entrer et sortir 
les convois de ravitaillement destinés au châ- 
teau. A huit cents mètres de là, dans la plaine, 
à l'intersection du chemin et de la grande route, 
une violente fusillade crépitait. 

Quelques douzaines de fuyards essayaient 
de se fraA^er un passage au milieu des hus- 
sards qui avaient suivi la route. Assaillis de 
dos par la compagnie de Paul, ils parvinrent à 
se réfugier dans un carré d'arbres et de taillis 
où ils se défendirent avec une énergie farouche. 
Ils reculaient pas à pas, tombant les uns après 
les autres. 

— Pourquoi résistent-ils? murmura Paul, qui 
tirait sans répit et que l'ardeur de xa luiie cal- 
mait peu à peu. On croirait qu'ils cherchent à 
gagner du temps. 

— Regarde donc ! articula Bernard, dont la 
voix semblait altérée. 

Sous les arbres, venant de la frontière, une 



L'ÉCLAT D OBUS 95 

automobile, bondée de soldats allemands, 
débouchait. Etait-ce des renforts? Non. L'au- 
tomobile tourna presque sur place, et, entre 
elle et les derniers combattants du petit bois, 
il y avait, debout, en grand manteau gris, un 
officier qui, le revolver au poing, les exhortait 
à la résistance, tout en opérant sa retraite vers 
la voiture envoyée à son secours. 

— Regarde, Paul, regarde, répéta Bernard. 
Paul fut stupéfait. Cet officier que Bernard 

signalait à son attention, c'était... Mais non, 
la chose ne pouvait être admise. Et pourtant... 
Il demanda : 

— Qu'est-ce que tu veux dire, Bernard? 

— Le même visage, murmura Bernard, le 
même visage que celui d'hier, tu sais, Paul, le 
visage de cette femme qui m'interrogeait hier 
soir, sur toi, Paul. 

Et Paul, de son côté, reconnaissait, sans 
hésitation possible, l'être mystérieux qui avait 
tenté de le tuer près de la petite porte du parc, 
l'être qui offrait une si inconcevable ressem- 
blance avec la meurtrière de son père, avec la 
femme du portrait, avec Hermine d'Andeville, 
avec la mère d'Elisabeth et la mère de Ber- 
nard. 

Bernard épaula son fusil. 

— Non, ne tire pas ! cria Paul effrayé d'un 
tel geste. 

— Pouirquoi ? 

— Tâchons de le prendre vivant. 

Il s'élança soulevé de haine, mais l'officier 
avait couru jusqu'à la voiture. Les soldats 
allemands lui tendaient déjà la main et le his- 
saient parmi eux. D'un coup de feu, Paul attei- 
gnit celui qui se trouvait au volant. L'officier 



96 V ÉCLAT D'OBUS 

saisit alors le volant à l'instant où Tautomo- 
bile allait se heurter contre un arbre, la 
redressa et, la faisant filer au milieu des obs- 
tacles avec une grande habileté, la mena der- 
rière un repli de terrain et, de là, vers la fron- 
tière. 

Il était sauvé. 

Aussitôt qu'il fut à l'abri des balles, les 
ennemis qui combattaient encore se rendirent. 

Paul tremblait de fureur impuissante. Pour 
lui, cet être représentait le mal sous toutes ses 
formes, et, depuis la première jusqu'à la der- 
nière minute de cette longue série de drames, 
assassinats, espionnages, attentats, trahisons, 
fusillades, qui se multipliaient dans un même 
sens et dans un même esprit, il apparaissait 
comme le génie du crime. 

Seule, la mort de cet être aurait pu assouvir 
la haine de Paul. C'était lui, Paul n'en doutait 
pas, c'était lui le monstre qui avait fait fusiller 
Elisabeth. Ah ! l'ignominie ! Elisabeth fusillée ! 
vision infernale qui le martyrisait... 

— Qui est-ce? s'écria-t-il... Comment le 
savoir? Comment parvenir à lui, et le torturer 
et l'égorger?... 

— Interroge un des prisonniers, dit Ber- 
nard. 

Sur un ordre du capitaine, qui jugeait pru- 
dent de ne pas avancer davantage, la compa- 
gnie se replia pour demeurer en liaison avec 
le reste du régiment, et Paul fut désigné spé- 
cialement pour occuper le château avec sa sec- 
tion et pour y conduire les prisonniers. 

En route, il se hâta de questionner deux ou 
trois gradés et quelques soldats. Mais il ne 



L ÉCLAT D'OBUS 97 

put tirer d'eux que des renseignements assez 
confus, car ils étaient arrivés de Corvigny la 
veille et n'avaient fait que passer la nuit au 
château. 

Ils ignoraient même le nom de l'officier en 
grand manteau gris, pour qui ils s'étaient sacri- 
fiés. On l'appelait le major, voilà tout. 

— Cependant... cependant, insista Paul, 
c'était votre chef immédiat ? 

— Non. Le chef du détachement d'arrière- 
garde auquel nous appartenons est un ober- 
leutnant, qui a été blessé par l'explosion des 
mines, alors qu'on s'enfuyait. Nous voulions 
l'emmener. Le major s'y est refusé violem- 
ment, et, le revolver au poing, il nous a ordonné 
de marcher devant lui. menaçant de mort le 
premier qui l'abandonnerait. Et, tout à l'heure, 
pendant qu'on se battait, il se tenait à dix pas 
en arrière et continuait à nous menacer de son 
revolver, pour nous obliger à le défendre. Trois 
d'entre nous sont tombés sous ses balles. 

— Il comptait sur le secours de l'automo- 
bile, n'est-ce pas ? 

— Oui, et sur des renforts qui devaient nous 
sauver tous, disait-il. Mais seule l'automobile 
est venue, et l'a sauvé, lui. 

— L'oberleutnant connaît son nom, sans 
doute ? Est-il blessé grièvement ? 

— L'oberleutnant? Une jambe cassée. Nous 
l'avons étendu dans un pavillon du parc. 

— Le pavillon contre lequel on a fusillé?... 

— Oui. 

Or, on approchait de ce pavillon, sorte de 
petite orangerie où l'on rentrait les plantes 
l'hiver. Les cadavres de Rosalie et de Jérôme 
avaient été enlevés. Mais la chaîne sinistre 



q8 L'ECLAT D'OBUS 

pendait le long du mur, attachée aux trois 
anneaux de fer, et Paul revit, avec un frémis- 
sement d'épouvante, les traces des balles, et le 
petit éclat^d'obus qui retenait dans le plâtre les 
cheveux d'Elisabeth. 

Un obus français ! Cela ajoutait encore de 
l'horreur à Fatrocité du meurtre. 

Ainsi donc, la veille, lorsque lui, Paul, par 
la capture de l'automobile blindée et par son 
raid audacieux jusqu'à Corvigny, il avait 
ouvert la route aux troupes françaises, il déter- 
minait les événements qui aboutissaient au 
meurtre de sa femme ! L'ennemi se vengeait 
de sa reculade en fusillant les habitants du 
château! Elisabeth, collée au mur, rivée à une 
chaîne, était criblée de balles! Et, par une iro- 
nie affreuse, son cadavre recevait encore les 
éclats des premiers obus que les canons fran- 
çais avaient tirés avant la nuit, du haut des 
collines avoisinant Corvigny. 

Paul enleva le fragment d'obus et détacha 
les boucles d'or qu'il recueillit précieusement. 
Ensuite, avec Bernard, il entra dans le 
pavillon où déjà les infirmiers avaient installé 
une ambulance provisoire. Il trouva l'ober- 
leutnant étendu sur une couche de paille, bien 
soigné, et en état de répondre aux questions. 

Tout de suite un point se précisa, de façon 
très nette, c'est que les troupes allemandes qui 
avaient tenu garnison au château d'Ornequin 
n'avaient eu, pour ainsi dire, aucun contait 
avec celles qui, la veille, s'étaient repliées vn 
avant de Corvigny et des forts contigus. Comme 
si Ton eût peur qu'une indiscrétion fût com- 
mise relativement à ce qui s'était passé pendari 
l'occupation du château, la garnison avait été 



L'ECLAT D'OBUS 99 

évacuée dès l'arrivée des troupes de combat. 

— A ce moment, raconta l'oberleutnant, 
qui faisait partie de ces dernières, il était 
sept heures du soir, vos 75 avaient déjà repéré 
le château, et nous n'avons plus trouvé qu'un 
groupe de généraux et d officiers supérieurs. 
Leurs fourgons de bagages s'en allaient et 
leurs automobiles étaient prêtes. On me donna 
l'ordre de tenir aussi longtemps que possible 
et de faire sauter le château. D'ailleurs le 
major avait tout. disposé en conséquence. 

— Le nom de ce major ? 

— Je ne sais pas. Il se promenait avec un 
jeune officier auquel les généraux eux-mêmes 
ne s'adressaient qu'avec respect. C'est ce même 
officier qui m'appela et qui m'enjoignit d'obéir 
au major « comme à l'empereur ». 

— Et ce jeune officier, qui était-ce? 

— Le prince Conrad. 

— Un des fils du kaiser ? 

— Oui. Il a quitté le château hier, à la fin 
de la journée. 

— Et le major a passé la nuit ici ? 

— Je le suppose. En tout cas il était là ce 
matin. Nous avons mis le feu aux mines et 
nous sommes partis. Trop tard, puisque j'ai été 
blessé auprès de ce pavillon. . . auprès du mur. . . 

Paul se domina et dit : 

— Auprès du mur devant lequel on a fusillé 
trois Français, n'est-ce pas ? 

— Oui. ' 

— Quand les a-t-on fusillés ? 

— Hier soir, vers six heures, je crois, avant 
notre arrivée de Corvigny. 

— Qui les a fait fusiller? 

— Le major. 




loo L'ECLAT D'OBUS 

Paul sentait les gouttes de sueur qui cou- 
laient de son crâne sur son front et sur sa 
nuque. Il ne s'était pas trompé : Elisabeth 
avait été fusillée par ordre de ce personnage 
innommable et inconcevable, dont la figure 
évoquait à s'y méprendre la figure même 
d'Hermine d'Andeville, la mère d'Elisabeth! 

Il continua, d'une voix tremblante : 

— Ainsi, trois Français fusillés, vous êtes 
bien sûr ? 

— Oui, les habitants du château. Ils avaient 
trahi. 

— Un homme et deux femmes, n'est-ce pas ? 

— Oui. 

— Pourtant il n'y a que deux cadavres atta- 
chés au pavillon ? 

— Oui, deux. Sur l'ordre du prince Conrad, 
le major a fait enterrer la dame du château. 

— Où? 

— Le major ne me l'a pas dit 

— Mais peut-être savez-vous pourquoi on l'a 
fusillée? 

— Elle avait surpris, paraît-il, des secrets 
fort importants. 

— On aurait pu l'emmener prisonnière?... 

— Evidemment, mais le prince Conrad ne 
voulait plus d'elle. 

— Hein ! 

Paul avait sursauté. L'officier reprit, avec 
un sourire équivoque : 

— Dame ! On connaît le prince. C'est le don 
Juan de la famille. Depuis des semaines qu'il 
habitait le château, il avait eu le temps, n'est- 
ce pas, de plaire... et puis... et puis de se las- 
ser... D'ailleurs le major prétend que cette 
femme et que les deux domestiques avaient 



L'ÉCLAT D'OBUS loi 

essayé d'empoisonner le prince. Alors, n'est- 
ce pas? 

Il n'acheva pas. Paul se penchait sur lui 
avec une figure convulsée, le saisissait à la 
gorge, et articulait : 

— Un mot de plus et je t'étrangle... Ah ! tu 
as de la chance d'être blessé... sans quoi... 
sans quoi... 

Et Bernard, hors de lui, le bousculait éga- 
lement : 

— Oui, tu en as de la chance. Et puis, tu 
sais, ton prince Conrad, eh bien, c'est un co- 
chon... et je me charge de le lui dire en pleine 
face... un cochon comme toute sa famille et 
comme vous tous... 

Ils laissèrent l'oberleutnant fort ahuri et ne 
comprenant rien à cette fureur subite. 

Mais dehors Paul eut un accès de désespoir. 
Ses nerfs se détendaient. Toute sa colère et 
toute sa haine se changeaient en un abattement 
infini. Il retenait à peine ses larmes. 

— Voyons, Paul, s'écria Bernard, tu ne vas 
pas croire un mot... 

— Non, mille fois non ! Mais ce qui s'est 
passé, je le devine. Ce soudard de prince aura 
voulu faire le beau devant Elisabeth et profi- 
ter de ce qu'il était le maître... Pense donc! 
une femme seule, sans défense, voilà une con- 
quête qui en vaut la peine. Quelles tortures 
elle a dû subir, la malheureuse ! quelles hu- 
miliations ! Une lutte de chaque jour... des 
menaces... des brutalités... Et puis, au dernier 
moment, pour la punir de sa résistance, la 
mort... 

— On la vengera, Paul, dit Bernard à voix 
basse. 



102 ' L ECLAT D'OBUS 

— Certes, mais oublierai-je jamais que c'est 
pour moi qu'elle est restée ici... par ma faute. 
Plus tard je t'expliquerai et tu comprendras 
combien j'ai été dur et injuste... Et cepen- 
dant... 

Il demeura songeur. L'image du major le 
hantait, et il répéta : 

— Et cependant... cependant... il y a des 
choses si étranges .. 

Tout l'après-midi, des troupes françaises 
continuèrent d'affluer par la vallée du Liseron 
et par le village d'Ornequin, afin de s'opposer 
à un retour oiîensif de l'ennemi. La section de 
Paul étant au repos, il en profita pour se 
livrer avec Bernard à des recherches minu- 
tieuses dans le parc et dans les ruines du 
château. Mais aucun indice ne leur révéla où 
le corps d'Elisabeth avait été enfoui. 

Vers cinq heures, ils firent donner à Rosalie 
et à Jérôme une sépulture convenable. Deux 
croix se dressèrent au sommet d'un petit tertre 
semé de fleurs. Un aumônier vint dire les 
prières des morts. Et ce fut avec émotion que 
Paul s'agenouilla sur la tombe des deux fidèle.^ 
serviteurs que leur dévouement avait perdus 

A ceux-là aussi, Paul promit de les venger 
Et son désir de vengeance évoquait en lui 
avec une intensité presque douloureuse, 
l'image exécrée de ce maior, cette image qui 
ne pouvait plus maintenant se détacher du 
souvenir qu'il gardait de la comtesse d'Ande- 
ville. 

11 emmena Bernard. 

— Es-tu sûr de ne t'ctre pas trompé en fai- 
sant un rapprochement entre le major et la soi- 
disant paysanne qui t'a interrogé à Corvign}'? 



L'ÉCLAT D'OBUS 103 

— Absolument sûr. 

— Alors, viens. Je t'ai parlé d'un portrait 
de femme. Nous allons le voir et tu me diras 
i^on impression immédiate. 

Paul avait remarqué que la partie du châ- 
teau où se trouvait la chambre et le boudoir 
d'Hermine d'Andeville n'avaitpas été entière- 
ment démolie par l'explosion des mines ni par 
celle des obus. Peut-être ainsi le boudoir demeu- 
rait-il dans son état primitif. 

L'escalier n'existant plus, ils ne purent 
atteindre le premier étage qu'en escaladant les 
moellons écroulés. Le corridor se devinait à 
certains endroits. Toutes les portes étaient 
arrachées et les chambres offraient un chaos 
lamentable. 

— Voici, dit Paul, montrant un vide entre 
deux pans de mur qui se maintenaient par 
miracle. 

C'était bien le boudoir d'Hermine d'Ande- 
ville. délabré, crevassé, jonché de plâtras et 
de débris, mais parfaitement reconnaissable et 
rempli des meubles que Paul avait entr'aper- 
çus le soir de son mariage. Les volets des 
fenêtres bouchaient le jour en partie. Mais il y 
avait assez de lumière pour que Paul devinât 
le mur opposé. Et tout de suite, il s'écria : 

— Le portrait a été enlevé ! 

Pour lui, ce fut une grosse déception et, en 
même temps, une preuve de l'importance con- 
sidérable que l'adversaire attachait à ce por- 
trait. Si on l'avait enlevé, n'était-ce point par- 
ce qu'il constituait un témoignage accablant ? 

— Je te jure, dit Bernard, que cela ne modi- 
fie en rien mon opinion, La certitude que j'ai 
relativement au major et à la paysanne de 



104 V ECLAT D OBUS 

Corvigny n"a pas besoin d'être contrôlée. 
Qu'est-ce qu'il représentait, ce portrait ? 

— Je te l'ai dit, une femme. 

— Quelle femme? Etait-ce un tableau que 
mon père y avait mis, un des tableaux de sa col- 
lection ? 

— Justement, affirma Paul, désireux de 
donner le change à son beau-frère. 

Ayant écarté l'un des volets, il distingua sur 
la muraille nue le grand rectangle que le 
tableau recouvrait naguère, et il put se rendre 
compte, à certains détails, que l'enlèvement 
avait été précipité. Ainsi, le cartouche arraché 
du cadre gisait à terre. Paul le ramassa furti- 
vement pour que Bernard ne vît pas l'inscrip- 
tion qui s'y trouvait gravée. 

Mais comme il examinait plus attentivement 
le panneau et que Bernard avait décroché 
l'autre volet, il poussa une exclamation. 

— Qu'y a-t-il ? dit Bernard. 

— Là... tu vois... cette signature sur la mu- 
raille... à l'endroit même du tableau... Une 
siofnature et une date. 

C'était écrit au crayon, en deux lignes 
qui rayaient le plâtre blanc à une hauteur 
d'homme. La date : mercredi soir, i6 septem- 
bre 19 14 La signature : major Hermann. 

Major Hermann ! Avant même que Paul 
en eût conscience, ses yeux s'accrochaient à 
un détail où se concentrait toute la significa- 
tion de ces lignes, et, tandis que Bernard se 
penchait et regardait à son tour, il murmurait 
avec un étonnement sans bornes : 

— Hermann... Hermine... 

C'étaient pre.sque les mêmes mots ! Hermine 
débutait par les mêmes lettres que le nom ou 



L ECLAT D'OBUS 105 

que le prénom dont le major faisait suivre son 
grade sur la muraille. Major Hermann ! la 
comtesse Hermine ! H. E. R. M... les quatre 
lettres incrustées sur le poignard avec lequel 
on avait voulu le tuer, lui! H. E. R. M..., les 
quatre lettres incrustées sur le poignard de 
l'espion qu'il avait capturé dans le clocher 
d'une église! Bernard prononça : 

— A mon avis, c'est une écriture de femme. 
Mais alors... 

Et pensivement il continua : 

— .Mais alors... que devons-nous conclure ? 
Ou bien la paysanne d'hier et le major Her- 
mann ne sont qu'un seul et même personnage, 
c'est-à-dire que cette paysanne est un homme, 
ou que le major n'en est pas un... Ou bien... 
ou bien nous avons affaire à deux personnages 
distincts, une femme et un homme, et je crois 
qu'il en est ainsi, malgré la ressemblance sur- 
naturelle qui existe entre cet homme et cette 
femme... Car enfin, comment admettre qu'un 
même personnage ait pu hier soir signer cela 
ici, franchir les lignes françaises et, déguisé 
en paysanne, m'abordera Corvigny... et puis 
ce matin revenir ici déguisé en major alle- 
mand, faire sauter le château, fuir, et, après 
avoir tué quelques-uns de ses soldats, dispa- 
raître en automobile ? 

Paul ne répondit pas, absorbé par ses 
réflexions. An bout d'un moment, il passa 
dans la chambre voisine, qui séparait le bou- 
doir de l'appartement que sa femme Elisabeth 
avait habité. 

De l'appartement, il ne restait rien que des 
décombres. Mais la pièce intermédiaire n'avait 
pas trop pâti et il était facile de constater, au 



io6 L'ECLAT D'OBUS 

lavabo, au lit couvert de draps en désordre, 
qu'elle servait de chambre et qu'on y avait 
couché la nuit précédente. 

Sur la table, Paul trouva des journaux 
allemands et un journal français, daté du 
lo septembre, oîi le communiqué qui relatait 
la victoire de la Marne était biffé de deux 
grands traits au crayon rouge et annoté de ce 
mot : (c Mensonge ! mensonge ! » avec la signa- 
ture H. 

— Nous sommes bien chez le major Her- 
mann, dit Paul à Bernard. 

— Et le major Hermann, déclara Bernard, 
a brûlé cette nuitdes papiers compromettants... 
Tu vois dans la cheminée cet amoncellement 
de cendres. 

Il se baissa et recueillit quelques enveloppes 
et quelques feuilles à demi consumées, qui, 
d'ailleurs, ne présentaient que des mots sans 
suite et des phrases incohérentes. 

Mais le hasard ayant tourné ses j^eux vers 
le lit, il avisa, sous le sommier, un paquet de 
vêtements cachés, ou peut-être oubliés dans 
la hâte du départ. Il les tira vers lui et aussi- 
tôt s'écria : 

— Ah ! celle-là est un peu forte ! 

— Quoi? fit Paul, qui fouillait la chambre 
de son côté. 

— Ces vêtements... des vêtements de pay- 
sanne... ceux que j'ai vus sur la femme à Cor- 
vigny. Pas d'erreur possible... c'était bien 
cette nuance marron et cette même étoffe de 
bure. Et puis, tiens, ce fichu en dentelle noire 
dont je t'ai parlé... 

— Qu'est-ce que tu dis ? s'écria Paul en ac- 
courant. 



L ÉCLAT D'OBUS 107 

— Dame ! tu peux regarder, c'est une sorte 
de fichu et qui ne date pas d'hier. Ce qu'il est 
usé et déchiré ! Il y a encore, piquée dedans, 
la broche que je t'ai signalée, tu vois ? 

Dès l'abord, Paul l'avait remarquée, cette 
broche, et avec quel effroi! Quel sens terrible 
elle donnait à la découverte des vêtements dans 
la chambre même du major Hermann, et près 
du boudoir d'Hermine d'Andeville! Le camée, 
gravé d'un cygne aux ailes ouvertes, et encerclé 
d'un serpent d'or dont les yeux étaient faits 
de rubis! Depuis son enfance, Paul le connais- 
sait, ce camée, pour l'avoir vu au corsage 
même de celle qui avait tué son père, et il le 
connaissait pour l'avoir revu dans ses moindres 
détails sur le portrait de la comtesse Hermine. 
Et voilà qu'il le retrouvait là, piqué dans le 
fichu de dentelle noire, mêlé aux vêtements de 
la pa5^sanne de Corvigny, et oublié dans la 
chambre du major Hermann! 

Bernard prononça : 

— La preuve est certaine maintenant. Puisque 
les vêtements sont là, c'est que la femme qui 
m'a interrogé sur toi est revenue ici cette nuit; 
mais quel rapport y a-t-il entre elle et cet offi- 
cier qui est son image frappante? L'être qui 
m'interrogeait sur toi est-il le même que l'être 
qui, deux heures auparavant, faisait fusiller 
Elisabeth? Et qui sont ces gens-là? A quelle 
bande d'assassins et d'espions nous heurtons- 
nous? 

— A des Allemands, sans plus, déclara Paul. 
Assassiner et espionner, c'est pour eux des 
formes naturelles et permises de la guerre, et 
d'une guerre qu'ils avaient commencée en pleine 
période de paix. Je te l'ai dit, Bernard, de cette 



io8 VbCLAT D'OBUS 

guerre-là, nous sommes les victimes depuis 
bientôt vingt ans. Le meurtre de mon père fut 
le début du drame. Et maintenant, c'est notre 
pauvre Elisabeth que nous pleurons. Et ce n'est 
pas fini. 

— Pourtant, dit Bernard, il a pris la fuite. 
• — Nous le reverrons, sois-en sûr. S'il ne 

vient pas, c'est moi qui irai le chercher. Et ce 
jour-là... 

Il y avait deux fauteuils dans cette chambre. 
Paul et Bernard résolurent d'y passer la nuit, 
et sans plus tarder ils inscrivirent leurs noms 
sur le mur du couloir. Puis Paul rejoignit ses 
hommes afin de surveiller leur installation 
parmi les granges et les communs encore 
debout. Là, le soldat qui lui servait d'ordon- 
nance, un brave Auvergnat du nom de Géri- 
flour, lui apprit qu'il avait déniché deux paires 
de draps et des matelas propres, au fond d'une 
maisonnette attenant au pavillon du garde. Les 
lits étaient donc prêts. 

Paul accepta. Il fut convenu que Gériflour et 
un de ses camarades iraient au château et s'ac- 
commoderaient des deux fauteuils. 

La nuit s'écoula sans alerte, nuit de fièvre et 
d'insomnie pour Paul, que hantait le souvenir 
d'Elisabeth. 

Au matin, il tomba dans un sommeil lourd, 
agité de cauchemars et que coupa soudain la 
sonnerie du réveil. 

Bernard l'attendait. 

L'appel eut lieu dans la cour du château. 
Paul constata que son ordonnance Gériflour et 
son camarade manquaient. 

— Ils doivent dormir, dit-il à Bernard, nous 
allons les secouer. 



L ECLAT D'OBUS 109 

Ils reiirent, à travers les ruines, le chemin 
qui conduisait au premier étage et le long des 
chambres démolies. 

Dans la pièce que le major Hermann avait 
occupée, ils trouvèrent, sur le lit, le soldat 
<Tériflour affaissé, couvert de sang, mort. Sur 
un des fauteuils gisait son camarade, mort éga- 
lement. 

Autour des cadavres, aucun désordre, aucune 
trace de lutte. Les deux soldats avaient dû être 
tués pendant leur sommeil. 

Quant à l'arme, Paul l'aperçut aussitôt. C'était 
un poignard dont le manche de bois portait les 
lettres H. E. R. M. 




VIII 

LE JOURNAL 
D'ELISABETH 



fL y avait dans ce double meurtre, qui 
^1 succédait à une suite d'événements 
3 tragiques, tous enchaînés les uns aux 
autres par le lien le plus rigoureux, il y avait 
une telle accumulation d'horreurs et de fatalité 
révoltante que les deux jeunes gens ne pro- 
noncèrent pas une parole et ne firent pas un 
geste. 

Jamais la mort, dont ils avaient tant de fois 
déjà senti le souffle au cours des batailles, ne 
leur était apparue sous un aspect plus sinistre 
et plus odieux. 

La mort! Ilsla vo3^aient, non pas comme un 
mal sournois qui frappe au hasard, mais comme 
un spectre qui se glisse dans l'ombre, épie l'ad- 
versaire, choisit son moment, et lève le bras dans 
une intention déterminée. Et ce spectre prenait 
pour eux la forme même et le visage du major 
Hermann. 

Paul articula, et vraiment sa voix avait cette 
intonation sourde, effarée, qui semble évoquer 
les forces mauvaises des ténèbres : 

— Il est venu cet nuit. Il est venu, et comme 
nous avions marqué nos noms sur le mur, ces 



L'ÉCLAT D'OBUS m 

noms de Bernard d'Andeville et de Paul Del- 
roze, qui représentent à ses yeux les noms de 
deux ennemis, il a profité de l'occasion pour se 
débarrasser de ces deux ennemis. Persuadé que 
c'était toi et moi qui dormions dans cette 
chambre, il a frappé... et ceux qu'il a frappés 
c'est ce pauvre Gériflour et son camarade, qui 
meurent à notre place. 

Après un long silence il murmura : 

— Ils meurent comme est mort mon père... 
et comme est morte Elisabeth... et aussi le 
garde et sa femme... et de la même main... la 
même, tu entends, Bernard! Oui, c'est inad- 
missible, n'est-ce pas? et ma raison se refuse à 
l'admettre... Pourtant, c'est la même main qui 
tient toujours le poignard... celui d'autrefois et 
celui-ci. 

Bernard examina Tarme. Il dit en voyant les 
quatre lettres : 

— Hermann, n'est-ce pas? major Hermann? 

— Oui, affirma Paul vivement... Est-ce son 
nom réel et quelle est sa véritable personna- 
lité ? Je l'ignore. Mais l'être qui a commis tous 
ces crimes est bien celui qui signe de ces quatre 
lettres : H. E. R. M, 

Après avoir donné l'alerte aux hommes de 
sa section et fait avertir l'aumônier et le méde- 
cin-major, Paul résolut de demander un entre- 
tien particulier à son colonel et de lui confier 
toute l'histoire secrète qui pourrait jeter quelque 
lumière sur l'exécution d'Elisabeth et sur l'as- 
sassinat des deux soldats. Mais il apprit que le 
colonel et son régiment bataillaient au delà de 
la frontière, et que la troisième compagnie était 
appelée en hâte, sauf un détachement qui devait 
rester au château sous les ordres du sergent 



112 LECLAT DOBUS 

Delroze. Paul fit donc l'enquête lui-même avec 
ses hommes. 

Elle ne lui révéla rien. Il fut impossible de 
recueillir le moindre indice sur la façon dont 
le meurtrier avait pénétré, dabord dans l'en- 
ceinte du parc, puis dans les ruines, et enfin 
dans la chambre. Aucun civil n'ayant passé, 
fallait-il en conclure que l'auteur du double 
crime était un des soldats de la troisième com- 
pagnie? Evidemment non. Et cependant quelle 
supposition adopter en dehors de celle-ci? 

Et Paul ne découvrit rien non plus qui le ren- 
seignât sur la mort de sa femme et sur l'endroit 
où on l'avait enterrée. Et cela c'était l'épreuve 
la plus dure. 

Auprès des blessés allemands il se heurta à 
la même ignorance que chez les prisonniers. 
Tous ils connaissaient l'exécution d'un homme 
et de deux femmes, mais tous ils étaient arrivés 
après cette exécution et après le départ des 
troupes d'occupation. 

Il poussa jusqu'au village d'Ornequin. Peut- 
être savait-on quelque chose là. Peut-être les 
habitants avaient-ils entendu parler de la châ- 
telaine, delà vie qu'elle menait au château, de 
son martyre, de sa mort... 

Ornequin était vide. Pas une femme, pas un 
vieillard. L'ennemi avait dû envoyer les habi- 
tants en Allemagne, et sans doute dès le com- 
mencement, son but manifeste étant de sup- 
primer tout témoin de ses actes pendant 
l'occupation et de faire le désert autour du 
château. 

Ainsi Paul consacra trois jours à poursuivre 
de vaines recherches. 

— Et cependant, disait-il à Bernard. Elisabeth 



L ECLAT D'OBUS 113 

n'a pu disparaître entièrement. Si je ne trouve 
pas sa tombe, ne puis-je pas trouver la moindre 
trace de son séjour ici? Elle y a vécu. Elle y 
a souffert. Un souvenir d'elle me serait si pré- 
cieux ! 

Il avait fini par reconstituer l'emplacement 
exact de la chambre qu'elle habitait, et même, 
au milieu des décombres, le monceau de pierres 
et de plâtras qui restait de cette chambre. 

Cela était confondu avec les débris des salons, 
au rez-de-chaussée, sur lesquels avaient dégrin- 
golé les plafonds du premier étage, et c'est dans 
ce chaos, sous le tas des murs pulvérisés et des 
meubles en miettes, qu'un matin il recueillit un 
petit miroir brisé, et puis une brosse d'écaillé, 
et puis un canif d'argent, et puis une trousse 
de ciseaux, tous objets ayant appartenu à Eli- 
sabeth. 

Mais ce qui le troubla davantage encore, ce 
fut la découverte d'un gros agenda, où il savait 
que la jeune femme marquait avant son ma- 
riage ses dépenses, la liste des courses ou des 
visites à faire, et, parfois, des notes plus in- 
times sur sa vie. 

Or, de cet agenda il ne restait que le car- 
tonnage avec la date 19 14 et la partie qui 
concernait les sept premiers mois de l'année. 
Tous les fascicules des cinq derniers mois 
avaient été non pas arrachés, mais détachés 
un à un des ficelles qui les retenaient à la 
reliure. 

Tout de suite Paul pensa : 

— Ils ont été détachés par Elisabeth, et cela 
sans hâte, à un moment où rien ne la pressait 
ni ne l'inquiétait, et où elle désirait simplement 
se servir de ces feuillets pour écrire au jour le 

8 



114 VECLAl D'OBUS 

jour... Quoi? quoi, sinon, justement, ces notes 
plus intimes qu'elle jetait auparavant sur 
l'agenda, entre un relevé de compte et une 
recette. Et comme, après mon départ, il n'y a 
plus eu de'-comptes et que l'existence n'a plus 
été pour elle que le drame le plus affreux, c'est 
sans doute à ces pages disparues qu'elle a con- 
fié sa détresse... ses plaintes. . peut-être sa 
révolte contre moi. 

Ce jour-là, en l'absence de Bernard, Paul 
redoubla d'ardeur. Il fouilla sous toutes les 
pierres et dans les trous. Il souleva les marbres 
cassés, les lustres tordus, les tapis déchique- 
tés, les poutres noircies par les flam mes. Durant 
des heures il s'obstina. 

Il distribua les ruines en secteurs patiem- 
ment interrogés tour à tour, et les ruines ne 
répondant pas à ses questions il refit dans le 
parc des investigations minutieuses. 

Efforts inutiles, et dont Paul sentait l'inuti- 
lité. Elisabeth devait tenir beaucoup trop à 
ces pages pour ne les avoir pas, ou bien dé- 
truites , ou bien parfaitement cachées . A 
moins... 

— A moins, se dit-il, qu'on ne les lui ait 
dérobées. Le major devait exercer sur elle 
une surveillance continue. Et, en ce cas, qui 
sait?... 

Une hypothèse se dessinait dans l'esprit de 
Paul. 

Après avoir découvert le vêtement de la 
paysanne et le fichu de dentelle noire, il les 
avait laissés, n'y attachant pas d'autre impor- 
tance, sur le lit même de la chambre, et il se 
demandait si le major, la nuit où il avait assas- 
siné les deux soldats, n'était pas venu avec 



L ECLAT D'OBUS 115 

l'intention de reprendre les vêtements, ou, 
du moins le contenu de leurs poches , ce 
qu'il n'avait pu faire, puisque le soldat Gé- 
riiiour, couché dessus, les dissimulait aux 
regards. 

Or voilà que Paul cro5^ait se rappeler qu'en 
dépliant cette jupe et ce corsage de pa3^sanne 
il avait perçu dans une poche un froissement 
de papier. Ne pouvait-on en conclure que c'était 
le journal d'Elisabeth, surpris et volé par le 
major Hermann ? 

Paul courut jusqu'à la chambre où le double 
crime avait été commis. Il saisit les vêtements 
et chercha. 

— Ah ! fit-il aussitôt, avec une véritable joie, 
les voici ! 

Les feuilles détachées de l'agenda remplis- 
saient une grande enveloppe jaune. Elles 
étaient toutes indépendantes les unes des 
autres, froissées et déchirées par endroits, et 
il suffit à Paul d'un coup d'œil pour se rendre 
compte que ces feuilles ne correspondaient 
qu'aux mois d'août et de septembre, et que 
même il en manquait quelques-unes dans la 
série de ces deux mois. 

Et il vit l'écriture d'Elisabeth. 

Ce n'était pas d'abord un journal bien dé- 
taillé. Des notes simplement, de pauvres notes 
où s'exhalait un cœur meurtri, et qui, plus 
longues parfois, avaient nécessité l'adjonction 
d'une feuille supplémentaire. Des notes jetées 
de jour ou de nuit, au hasard de la plume ou 
du crayon, à peine lisibles parfois, et qui don- 
naient l'impression d'une main qui tremble, de 
deux yeux voilés de larmes, et d'un être éperdu 
de douleur. 



iib L'ECLAT D'OBUS 

Et rien ne pouvait émouvoir Paul plus pro- 
fondément. 

Il était seul, il lut : 

^ Dimanche 2 août. 

« Il n'aurait pas dû m'écrire cette lettre. Elle 
est trop cruelle. Et puis pourquoi me propose- 
t-il de quitter Ornequin ? La guerre? Alors, 
parce que la guerre est possible, je n'aurais pas 
le courage de rester ici et d'y faire mon de- 
voir? Comme il me connaît peu! C'est donc 
quil me croit lâche ou bien capable de soup- 
çonner ma pauvre maman?... Paul, mon cher 
Paul, tu n'aurais pas dû me quitter... 

Lundi 3 août. 

« Depuis que les domestiques sont partis, 
Jérôme et Rosalie redoublent d'attentions pour 
moi. Rosalie m'a suppliée de partir également. 
if Et vous, Rosalie, lui ai-je dit, est-ce que 
« vous vous en irez ? » « Oh ! nous, nous sommes 
« de petites gens qui n'avons rien à craindre. 
<( Et puis, c'est notre place d'être ici. » Je lui 
ai répondu que c'était la mienne aussi. Mais 
j'ai bien vu qu'elle ne pouvait pas comprendre. 

« Quand je rencontre Jérôme, il hoche la 
tête et il me regarde avec des yeux tristes. » 

Mardi 4 août. 

« Mon devoir? Oui, je ne le discute pas. 
J'aimerais mieux mourir que d'5" renoncer. 
Mais comment le remplir, ce devoir? Et com- 
ment parvenir à la vérité ? Je suis pleine de 
courage, et pourtant je ne cesse de pleurer, 
comme si je n'avais rien de mieux à faire. C'est 
que je pense surtout à Paul. Où est-il? Que 



L ECLAT D'OBUS ii; 

devient-il ? Quand Jérôme m'a dit ce matin 
que la guerre était déclarée, j'ai cru que j'allais 
m'évanouir. Ainsi Paul va se battre. Il sera 
blessé peut-être ! Tué ! Ah ! mon Dieu, est-ce 
que vraiment ma place ne serait pas auprès de 
lui, dans une ville voisine de l'endroit où il se 
bat? Que puis-je espérer en restant ici ? Oui, 
mon devoir, je sais... ma mère. Ah! maman, 
je te demande pardon. Mais^ vois-tu, c'est que 
j'aime et que j'ai peur qu'il ne lui arrive quel- 
que chose... » 

Jeudi d^août. 

« Toujours des larmes. Je suis de plus en 
plus malheureuse. Mais je sens que. si je devais 
l'être davantage encore, je ne céderais pas. 
D'ailleurs, pourrais-je le rejoindre, alors qu'il 
ne veut plus de moi et qu'il ne m'écrit même 
pas ? Son amour? Mais il me déteste ! Je suis 
la fille d'une femme pour qui sa haine n'a pas 
de bornes. Ah ! quelle horreur ! Est-ce pos- 
sible ? Mais alors, s'il pense ainsi à maman et 
si je ne réussis pas dans ma tâche, nous ne 
pourrons plus jamais nous revoir, lui et moi ? 
Voilà la vie qui m'attend ? » 

Vendredi 7 août. 

« J'ai beaucoup interrogé Jérôme et Rosalie 
sur maman. Ils ne l'ont connue que quelques 
semaines, mais ils se la rappellent bien et tout 
ce qu'ils m'ont dit m'a fait tant de plaisir! Il 
paraît qu'elle était si bonne et si belle ! Tout le 
monde ladorait. 

« — Elle n'était pas toujours gaie, m'a dit 
Rosalie. Etait-ce le mal qui la minait déjà, je 



ii8 LECLAT D'OBUS 

ne sais pas, mais quand elle souriait, cela vous 
remuait le cœur. 

« Ma pauvre chère maman ! . . . » 

Samedi 8 août. 

« Ce matin, nous avons entendu le canon 
très loin. On se bat à dix lieues d'ici. 

« Tantôt des Français sont venus. J'en avais 
aperçu bien souvent du haut de la terrasse, 
qui passaient dans la vallée du Liseron. Ceux- 
là vont demeurer au château. Leur capitaine 
s'est excusé. Par crainte de me gêner, ses lieu- 
tenants et lui logent et prennent leurs repas 
dans le pavillon que Jérôme et Rosalie habi- 
taient. » 

Dimanche g aoilt. 

« Toujours sans nouvelles de Paul. Moi non 
plus je ne tente pas de lui écrire. Je ne veux 
pas qu'il entende parler de moi jusqu'au mo- 
ment où j'aurai toutes les preuves. 

(( Mais que faire ? Et comment avoir les 
preuves d'une chose qui s'est passée il y a 
seize ans? Je cherche, j'étudie, je réfléchis. 
Rien. » 

Lundi lo août. 

« Le canon ne cesse pas dans le lointain. 
Pourtant le capitaine m'a dit qu'aucun mouve- 
ment ne laissait prévoir une attaque ennemie 
de ce côté. » 

Mardi 1 1 août- 

« Tantôt, un soldat, de faction dans les bois, 
près de la petite porte qui donne sur la cam- 
pagne, a été tué d'un coup de couteau. On 
suppose qu'il aura voulu barrer le passage à 



L'ÉCLAT D'OBUS 119 

un individu qui cherchait à sortir du parc. Mais 
comment cet individu était-il entré ? » 

Mercredi 12 août. 

« Qu'y a-t-il? Voici un fait qui m'a vivement 
impressionnée et qui me semble inexplicable. 
Du reste il y en a d'autres qui sont aussi dé- 
concertants, bien que je ne saurais dire pour- 
quoi. Je suis très étonnée que le capitaine et 
que tous les soldats que je rencontre paraissent 
insouciants à ce point et puissent même plai- 
santer entre eux. Moi j'éprouve cette impres- 
sion qui vous accable à l'approche des orages. 
C'est sans doute un état nerveux, 

« Donc ce matin... 

Paul s'interrompit. Tout le bas de la page où 
ces lignes étaient écrites, ainsi que la page sui- 
vante, étaient arrachées. Devait-on en conclure 
que le major, après avoir dérobé le journal d'Eli- 
sabeth, en avait extrait, pour des motifs quel- 
conques, les pages où la jeune femme donnait 
certaines explications ? Et le journal reprenait : 

Vendredi 14 août. 

« Je n'ai pu faire autrement que de me con- 
fier au capitaine. Je l'ai conduit près de l'arbre 
mort, entouré de lierre, et je l'ai prié de 
s'étendre et d'écouter. Il a mis beaucoup de 
patience et d'attention dans son examen. Mais 
il n'a rien entendu, et, de fait, recommençant 
l'expérience à mon tour, j'ai dû reconnaître 
qu'il avait raison. 

« — Vous voyez, madame, tout est absolu- 
ment normal. 

« — Mon capitaine, je vous jure qu'avant-hier 



130 V ECLAT DVBUS 

il sortait de cet arbre-là, à cet endroit précis, 
un bruit confus. Et cela a duré plusieurs minutes. 
« Il m'a répondu, non sans sourire un peu : 
« — Il serait facile de faire abattre cet arbre. 
Mais ne pensez-vous pas, madame, que, dans 
l'état de tension nerveuse où nous sommes 
tous, nous puissions être sujets à certaines 
erreurs, à des sortes d'hallucinations ? Car 
enfin d'où proviendrait ce bruit ?... 

« Oui, évidemment il avait raison. Et cepen- 
dant, j'ai entendu... J'ai vu... » 

Samedi 15 aoîit. 

a Hier soir, on a ramené deux officiers alle- 
mands qui furent enfermés dans la buanderie, 
au bout des communs. 

« Ce matin, on n'a plus retrouvé dans cette 
buanderie que leurs uniformes. 

« Qu'ils aient fracturé la porte, soit. Mais 
l'enquête du capitaine a montré qu'ils s'étaient 
enfuis, revêtus d'uniformes français, et qu'ils 
avaient passé devant les sentinelles en se disant 
chargés d'une mission à Corvigny. 

« Qui leur a fourni ces uniformes ? Bien plus, 
il leur a fallu connaître le mot d'ordre... Qui 
leur a révélé ce mot d'ordre?..- 

« Il paraît qu'une paysanne est venue plu- 
sieurs jours de suite apporter des œufs et du 
lait, une paysanne habillée un peu trop bien 
et que l'on n'a pas revue aujourd'hui... Mais 
rien ne prouve sa complicité. » 

Dimanche 16 aofit. 

« Le capitaine m'a engagée vivement à par- 
tir. Il ne sourit plus, maintenant. 11 semble 
très préoccupé. 



L'ECLAT D'OBUS 121 

« — Nous sommes environnés d'espions, 
m'a-t-il dit. En outre, il y a des signes qui 
nous portent à croire que nous pourrions être 
attaqués d'ici peu. Non pas une grosse attaque. 
a3^ant pour but de forcer le passage à Corvi- 
gny, mais un coup de main sur le château . 
Mon devoir est de vous prévenir. Madame, que 
d'un moment à l'autre, nous pouvons être con- 
traints de nous replier sur Corvigny et qu'il 
serait pour vous plus qu'imprudent de rester. 

« J'ai répondu au capitaine que rien ne 
changerait ma résolution. 

« Jérôme et Rosalie m'ont suppliée égale- 
ment. A quoi bon? Je ne partirai pas. » 

Une fois encore, Paul s'arrêta. Il y avait, à 
I cet endroit de l'agenda, une page de moins, et 
la suivante, celle du 18 août, déchirée au com- 
mencement et à la fin, ne donnait qu'un frag- 
ment du journal écrit par la jeune femme à 
cette date. 

« ... et c'est la raison pour laquelle je n'en 
ai pas parlé dans la lettre que je viens d'en- 
voyer à Paul. Il saura que je reste à Orne- 
quin, et les motifs de ma décision, voilà tout. 
Mais il doit ignorer mon espoir. 

« Il est encore si confus, cet espoir, et bâti 
sur un détail si insignifiant ! Néanmoins, je 
suis pleine de joie. Je ne comprends pas la 
signification de ce détail, et, malgré moi, je 
sens son importance. Ah ! le capitaine peut 
bien s'agiter et multiplier les patrouilles, tous 
ses soldats visiter leurs armes et crier leur 
envie de se battre. L'ennemi peut bien s'ins- 
taller à Ebrecourt, comme on le dit ! Que m'im- 
porte ? Une seule idée compte ! Ai-je trouvé le 



122 VECLAT D'OBUS 

point de départ? Suis-je sur la bonne route? 
« Voyons, réfléchissons... » 

La page était déchirée là, à l'endroit où Eli- 
sabeth allait entrer dans des explications pré- 
cises. Etait-ce une mesure prise par le major 
Hermann ? Sans aucun doute, mais pourquoi ? 

Déchirée également, la première moitié de 
la page du mercredi iq août. Le 19 août, veille 
du jour où les Allemands avaient emporté das- 
saut Ornequin, Corvigny et toute la région... 
Quelles lignes avait tracées la jeune femme 
en cet après-midi du mercredi ? Qu'avait-elle 
découvert? Que se préparait-il dans l'ombre? 

La peur envahissait Paul. Il se souvenait 
qu'à deux heures du matin, le jeudi, le premier 
coup de canon avait tonné au-dessus de Corvi- 
gny, et c'est le cœur étreint qu'il lut sur la 
seconde partie de la page : 

On^^e heures du soir. 

« Je me suis relevée et j'ai ouvert ma fenêtre. 
De tous côtés il y a des aboiements de chiens. 
Ils se répondent, s'arrêtent, semblent écouter, 
et recommencent à hurler comme jamais je ne 
les avais entendus. Quand ils se taisent, le si- 
lence devient impressionnant, et alors j'écoute 
à mon tour afin de surprendre les bruits indis- 
tincts qui les tiennent éveillés. 

(( Et il me semble, à moi aussi, qu'ils exis- 
tent, ces bruits. C'est autre chose que le frois- 
sement des feuilles. Cela n'a aucun rapport 
avec ce qui anime d'ordinaire le grand calme 
des nuits. Cela vient de je ne sais pas où, et 
mon impression est si forte à la fois et si con- 
fuse, que je me demande, en même temps, si 



LECLAT D'OBUS 123 

je ne m'attarde pas à noter les battements de 
mon cœur ou bien si je ne devine pas le bruit 
de toute une armée en marche. 

« Allons ! je suis folle. Une armée en mar- 
che ! Et nos avant-postes à la frontière ? Et nos 
sentinelles autour du château?... Il y aurait 
bataille, échange de coups de fusil... » 

Une heure du matin. 

« Je n'ai pas bougé de la fenêtre. Les chiens 
n'aboyaient plus. Tout dormait. Et voilà que 
j'ai vu quelqu'un qui sortait d'entre les arbres 
et qui traversait la pelouse. J'aurais pu croire 
que c'était un de nos soldats. Mais, lorsque 
cette ombre passa sous ma fenêtre, il y avait 
assez de lumière dans le ciel pour me per- 
mettre de distinguer une silhouette de femme. 
Je pensai à Rosalie. Mais non, la silhouette 
était haute, l'allure légère et rapide. 

« Je fus sur le point de réveiller Jérôme et 
de donner l'alarme. Je ne l'ai pas fait. L'ombre 
s'était évanouie du côté de la terrasse. Et tout 
à coup, il y eut un cri d'oiseau qui me parut 
étrange... Et puis une lueur qui fusa dans le 
ciel, comme une étoile filante jaillissant de la 
terre même. 

« Et puis, plus rien. Encore le silence, l'im- 
mobilité des choses. Plus rien. Et cependant, 
depuis, je n'ose pas me coucher. J'ai peur, sans 
savoir de quoi. Tous les périls surgissent de 
tous les coins de l'horizon. Ils s'avancent, me 
cernent, m'emprisonnent, m'étouffent, m'é- 
crasent. Je ne puis plus respirer. J'ai peur... 
j'ai peur... » 



IX 

FILS D'E^IPEREUR 



AUL serrait entre ses mains crispées le 
1^ 1^^ lamentable journal auquel Elisabeth 
_^ll avait confié ses angoisses. 

— Ah ! la malheureuse, pensa-t-il, comme elle 
a dû souffrir ! Et ce n'est encore que le début 
du chemin qui la conduisait à la mort... 

Il redoutait d'aller plus avant. Les heures 
du supplice approchaient pour Elisabeth, me- 
naçantes et implacables, et il aurait voulu lui 
crier : 

— Mais, va-t'en ! N'affronte pas le destin ! 
J'oublie le passé. Je t'aime. 

Trop tard! C'était lui-même, par sa cruauté, 
qui l'avait condamnée au supplice et il devait, 
jusqu'au bout, assister à toutes les étapes du 
calvaire dont il connaissait l'étape suprême et 
terrifiante. 

Brusquement, il tourna les feuillets. 

Il y avait d'abord trois pages blanches, celles 
qui portaient les dates du 20, du 21 et du 
22 août... journées de bouleversement durant 
lesquelles elle n'avait pas pu écrire. Les pages 
du 23 et du 24 manquaient. Celles-là, sans 
doute, relataient les événements et contenaient 
des révélations sur l'inexplicable invasion. 



L'ECLAT D'OBUS 125 

Le journal recommençait au milieu d'une 
feuille déchirée, la feuille du mardi 25. 

« ... Oui, Rosalie, je me sens tout à fait 
bien et je vous remercie de la façon dont vous 
m'avez soignée. 

« — Alors, plus de fièvre ? 

« — Non, Rosalie, c'est fini. 

« — Madame me disait déjà cela hier et la 
fièvre est revenue... peut-être à cause de cette 
visite... Mais cette visite n'aura pas lieu au- 
jourd'hui... Demain seulement... J'ai reçu 
l'ordre d'avertir Madame... Demain à cinq 
heures... 

« Je n'ai pas répondu. A quoi bon se révol- 
ter? Aucune des paroles humiliantes que je 
devrai entendre ne me fera plus de mal que ce 
qui est là sous mes 5"eux : la pelouse envahie, 
des chevaux au piquet, des camions et des 
caissons dans les allées, la moitié des arbres 
abattus, des officiers vautrés sur le gazon, qui 
boivent et qui chantent, et, juste en face de 
moi, accroché au balcon même de ma fenêtre, 
un drapeau allemand. Ah ! les misérables ! 

« Je ferme les yeux pour ne pas voir. Et 
c'est plus horrible encore... Ah! le souvenir 
de cette nuit... et ce matin, quand le soleil 
s'est levé, la vision de tous ces cadavres. Il y 
avait de ces malheureux qui vivaient encore 
et autour desquels les monstres dansaient, et 
je percevais les cris des agonisants qui sup- 
pliaient qu'on les achevât. 

« Et puis... et puis... Mais je ne veux plus 
3^ penser et ne plus penser à rien de ce qui peut 
détruire mon courage et mon espoir. 

« Paul, c'est en songeant à toi que j'écris ce 
journal. Quelque chose me dit que tu le liras, 



126 L'ECLAT D'OBUS 

s'il m'arrive malheur, et il faut alors que j'aie 
la force de le continuer et de te mettre chaque 
jour au courant. Peut-être comprends-tu déjà, 
d'après mon récit, ce qui me paraît, à moi, 
encore bien obscur. Quel rapport y a-t-il entre 
le passé et le présent, entre le crime d'autre- 
fois et l'attaque inexplicable de l'autre nuit ? 
Je ne sais. Je t'ai exposé les faits en détail, 
ainsi que mes hypothèses. Toi, tu concluras, 
et tu iras jusqu'au bout de la vérité. » 

Mercredi 26 août. 

« Il y a beaucoup de bruit dans le château. 
On va et vient en tous sens et surtout dans les 
salons au-dessous de ma chambre. Voici une 
heure qu'une demi-douzaine de camions auto- 
mobiles et autant d'automobiles ont débouché 
sur la pelouse. Les camions étaient vides. Deux 
ou trois dames ont sauté de chaque limousine, 
des Allemandes qui faisaient de grands gestes 
et riaient bruyamment. Les officiers se sont 
précipités à leur rencontre, et il y a eu des 
effusions de joie. Puis, tout ce monde s'est 
dirigé vers le château. Quel est leur but ? 

« Mais il me semble qu'on marche dans le 
couloir... Cinq heures déjà... 

« On frappe... 

« Ils sont entrés à cinq, lui d'abord, et quatre 
officiers obséquieux et courbés devant lui. 
« Il leur a dit en français, sur un ton sec : 
« — Vous voyez, Messieurs. Tout ce qui est 
dans cette chambre et dans l'appartement ré- 
servé à Madame, ie vous enjoins de n'y pas 
toucher. Pour le reste, à l'exception des deux 
grands salons, je vous le donne. Gardez ici ce 



LÈCLAT D OBUS 127 

qui vous est nécessaire et emportez ce qui vous 
plaît. C'est la guerre, c'est le droit de la guerre. » 

« Avec quel accent de conviction stupide il 
prononça ces mots : « C'est le droit de la 
guerre ! » Et il répéta : 

« — Quant à Tappartement de Madame, 
n'est-ce pas? Aucun meuble n'en doit bouger. 
Je connais les convenances. » 

« Maintenant il me regarde et il a Tair de 
me dire : 

« — Hein ! comme je suis chevaleresque ! 
Je pourrais tout prendre. Mais je suis un Alle- 
mand et, comme tel, je connais les conve- 
nances. 

« Il attend un remerciement. Je lui dis : 

« — C'est le pillage qui commence ? Je m'ex- 
plique l'arrivée des camions. 

« — On ne pille pas ce qui vous appartient 
de par le droit de la guerre, répond-il. 

« — Ah!... Et le droit de la guerre ne s'é- 
tend pas sur les meubles et sur les objets d'art 
des deux salons ? 

« Il rougit. Alors, je me mets à rire. 

« — Je comprends, c'est votre part. Bien 
choisi. Rien que des choses précieuses et de 
grande valeur. Le rebut, vos domestiques se le 
partagent. 

« Les officiers se retournent, furieux. Lui, il 
devient plus rouge encore. Il a une figure toute 
ronde, des cheveux trop blonds, pommadés, et 
que divise au milieu une raie impeccable. Le 
front est bas, et, derrière ce front, je devine 
l'effort qu'il fait pour trouver une riposte. 
Enfin, il s'approche de moi, et d'une voix triom- 
phante : 

<( — Les Français ont été battus à Charleroi, 



128 L ECLAT D'OBUS 

battus à Morhange, battus partout. Ils reculent 
sur toute la ligne. Le sort de la guerre est réglé. 

« Si violente que soit ma douleur, je ne 
bronche pas, mes yeux le défient, et je murmure: 

« — Goi^at ! 

« Il a chancelé. .Ses compagnons ont entendu, 
et j'en vois un qui porte la main à la garde de 
son épée. Mais lui, que va-t-il faire? Que va- 
t-il dire ? On sent qu'il est fort embarrassé et 
que son prestige est atteint. 

(( — Madame, dit-il, vous ignorez sans doute 
qui je suis ? 

« — Mais non, monsieur. Vous êtes le prince 
Conrad, un des fils du kaiser. Et après? 

« Nouvel effort de dignité. Il se redresse. 
J'attends les menaces et l'expression de sa 
colère ; mais non, c'est un éclat de rire qui me 
répond, un rire affecté de grand seigneur insou- 
ciant, trop dédaigneux pour s'offusquer, trop 
intelligent pour prendre la mouche. 

« — Petite Française ! Est-elle assez char- 
mante, messieurs ! Avez-vous entendu? Quelle 
impertinence ! C'est la Parisienne, messieurs, 
avec toute sa grâce et toute son espièglerie. 

« Et, me saluant d'un geste large, sans un 
mot de plus, il s'en alla en plaisantant : 

« — Petite Française! Ah! messieurs, ces 
petites Françaises ! . . , 

Jeudi 27 août. 

« Toute la journée, déménagement. Les ca- 
mions roulent vers la frontière, surchargés de 
butin. 

<( C'était le cadeau de noce de mon pauvre 
père, toutes ses collections si patiemment et si 
amoureusement acquises, et c'était le décor 



L ECLAT D'OBUS 129 

précieux où Paul et moi nous devions vivre. 
Quel déchirement ! 

« Les nouvelles de la guerre sont mauvaises. 
J'ai beaucoup pleuré. 

« Le prince Conrad est venu. J'ai dû le rece- 
voir, car il m'a fait avertir par Rosalie que si 
je n'accueillais pas ses visites les habitants 
d'Ornequin en subiraient les conséquences ! » 

A cet endroit de son journal, Elisabeth s'était 
encore interrompue. Deux jours plus tard, à la 
date du 29, elle reprenait : 

« Il est venu hier. Aujourd'hui également. 
Il s'efforce de se montrer spirituel, cultivé. Il 
parle littérature et musique, Goethe, Wagner... 
Il parle seul d'ailleurs, et cela le met dans un 
tel état de colère qu'il a fini par s'écrier : 

« — Mais, répondez donc ! Quoi, ce n'est pas 
déshonorant, même pour une Française, de 
causer avec le prince Conrad ! 

« — Une femme ne cause pas avec son 
geôlier. 

« Il a protesté vivement. 

« — Mais vous n'êtes pas en prison, que 
diable ! 

« — Puis-je sortir de ce château ? 

« — Vous pouvez vous promener... dans le 
parc... 

« — Donc entre quatre murs, comme une 
prisonnière. 

« — Enfin, quoi ? Que voulez- vous ? 

« — M'en aller d'ici, et vivre... où vous l'exi- 
gerez, à Corvigny, par exemple. 

« — C'est-à-dire loin de moi ! 

« Comme je gardais le silence, il s'est un peu 
incliné et a repris à voix basse : 



130 L'ECLAT D'OBUS 

« — Vous me détestez, n'est-ce pas? Oh ! je 
ne l'ignore pas. J'ai l'habitude des femmes. 
Seulement, c'est le prince Conrad que vous 
détestez, n'est-ce pas? C'est l'Allemand... Le 
vainqueur... Car enfin il n'y a pas de raison 
pour que l'homme lui-même vous soit... anti- 
pathique... Et, en ce moment, c'est l'homme 
qui est en jeu... qui cherche à plaire... Vous 
comprenez?... Alors... 

« Je m'étais mise debout, en face de lui. Je 
n'ai pas prononcé une seule parole, mais il a 
dû voir, dans mes yeux, un tel dégoût qu'il 
s'est arrêté au milieu de sa phrase, l'air abso- 
lument stupide. Puis, la nature reprenant le 
dessus, grossièrement il m'a montré le poing 
et il est parti en claquant la porte, en mâchon- 
nant des menaces... » 

Deux pages ensuite manquaient au journal. 
Paul était livide. Jamais aucune souffrance ne 
l'avait brûlé à ce point. Il lui semblait que sa 
pauvre chère Elisabeth vivait encore et qu'elle 
luttait sous son regard, et qu'elle se sentait 
regardée par lui. Et rien ne pouvait le boule- 
verser plus profondément que le cri de détresse 
et d'amour qui marquait le feuillet du i"" sep- 
tembre. 

« Paul, mon Paul, ne crains rien. Oui, j'ai 
déchiré ces deux pages parce que je ne voulais 
pas que tu aies jamais connaissance d'aussi 
vilaines choses. Mais cela ne t'éloignera pas 
de moi, n'est-ce pas? Ce n'est pas parce qu'un 
barbare s'est permis de m'outrager que j'en 
suis moins digne d'être aimée, n'est-ce pas? 
Oh ! tout ce qu'il m'a dit, Paul... hier encore... 
ses injures, ses menaces odieuses, ses promesses 



V ECLAT D'OBUS 131 

plus infâmes encore .. et toute sa rage... Non, 
je ne veux pas te le répéter. En me confiant à 
ce journal, je pensais te confier mes pensées et 
mes actes de chaque jour. Je croyais n'y ap- 
porter que le témoignage de ma douleur. Mais 
cela, c'est autre chose, et je n'ai pas le cou- 
rage... Pardonne-moi mon silence. Qu'il te 
suffise de connaître l'offense pour pouvoir me 
venger plus tard. Ne m'en demande point davan- 
tage... » 

De fait, les jours suivants, la jeune femme 
ne raconta plus par le détail les visites quoti- 
diennes du prince Conrad, mais comme on sen- 
tait dans son récit la présence obstinée de 
l'ennemi autour d'elle ! C'étaient des notes 
brèves où elle n'osait plus s'abandonner comme 
avant, et qu'elle jetait au hasard des pages, 
marquant elle-même les jours, sans souci des 
dates supprimées. 

Et Paul lisait en tremblant. Et des révéla- 
tions nouvelles augmentaient son effroi. 

Jeudi. 
« Rosalie les interroge chaque matin. Le 
recul des Français continue. Il paraît même 
que c'est une déroute et que Paris est aban- 
donné. Le gouvernement s'est enfui. Nous 
sommes perdus. » 

Sept heures soir. 

« Il se promène sous mes fenêtres selon son 
habitude. Il est accompagné d'une femme que 
j'ai déjà vue de loin plusieurs fois et qui est 
toujours enveloppée d'une grande mante de 
paysanne, et coiffée d'une fichu de dentelle 
qui lui cache la figure. Mais la plupart du temps 



133 V ÉCLAT D'OBUS 

son compagnon de promenade autour de la 
pelouse est un officier qu'on appelle le major. 
Celui-là également garde la tête enfoncée dans 
le col relevé de son manteau gris. » 

Vendredi. 

« Les soldats dansent sur la pelouse, tandis 
que leur musique joue les hymnes allemands et 
queles cloches d'Ornequin sonnentàtoute volée. 
Ils célèbrent l'entrée de leurs troupes à Paris. 
Comment douter que ce ne soit vrai ? Hélas ! 
leur joie est la meilleure preuve de la vérité. » 

Samedi. 

« Entre mon appartement et le boudoir où 
se trouve le portrait de maman, il y a la chambre 
que maman occupait. Cette chambre est habi- 
tée par le major. C'est un ami intime du prince 
et un personnage considérable, dit-on, que les 
soldats ne connaissent que sous le nom de 
major Hermann. Il ne s'humilie pas comme les 
autres officiers devant le prince. Au contraire, 
il semble s'adresser à lui avec une certaine 
familiarité. 

« En ce moment, ils marchent l'un près de 
l'autre, dans l'allée. Le prince s'appuie sur le 
bras du major Hermann. Je devine qu'ils par- 
lent de moi et qu'ils ne sont pas d'accord. On 
dirait presque que le major Hermann est en 
colère. » 

lo heures matin. 

« Je ne me trompais pas. Rosalie m'a appris 
qu'il y avait eu entre eux une scène violente. » 



1 



L ÉCLAT D'OBUS 133 

Mardi 8 septembre. 

« Il y a quelque chose d'étrange dans leur 
allure à tous. Le prince, le major, les officiers 
semblent nerveux. Les soldats ne chantent plus. 
On entend des bruits de querelles. Est-ce que 
les événements nous seraient favorables ? » 

Jeudi. 

« L'agitation augmente. Il paraît que des 
courriers arrivent à chaque instant. Les officiers 
ont renvoyé en Allemagne une partie de leurs 
bagages. J'ai un grand espoir. Mais, d'un autre 
côté... 

« Ah ! mon Paul chéri, si tu savais la tor- 
ture de ces visites !... Ce n'est plus l'homme 
doucereux des premiers jours. Il a jeté le mas- 
que... Mais non, mais non, le silence là- 
dessus... )j 

Vendredi. 

« Tout le village d'Ornequin a été évacué en 
Allemagne. Ils ne veulent pas qu'il y ait un 
seul témoin de ce qui s'est passé au cours de 
l'effroyable nuit que je t'ai racontée. 

Dimanche soir. 

« C'est la défaite, le recul loin de Paris. Il 
me l'a avoué en grinçant de rage et en profé- 
rant des menaces contre moi. Je suis l'otage 
contre lequel on se venge... » 

Mardi. 

« Paul, si jamais tu le rencontres dans la ba- 
taille, tue-le comme un chien. Mais est-ce que 
ces gens-là se battent ! Ah ! je ne sais plus ce 



134 LECLAl D'OBUS 

que je dis... Ma tête se perd. Pourquoi suis-je 
restée dans ce château ? Il fallait m'emmener 
de force, Paul... 

« Paul, sais-tu ce qu'il a imaginé?... Ah ! le 
lâche... On* a gardé douze habitants d'Orne- 
quin, comme otages, et c'est moi, c'est moi qui 
suis responsabledeleur existence. . . Comprends- 
tu l'horreur? Selon ma conduite, ils vivront ou 
seront fusillés, un à un... Comment croire une 
telle infamie ? Veut-il seulement me faire peur ? 
Ah ! l'ignominie de cette menace ! Quel enfer ! 
J'aimerais mieux mourir... » 

Neuf heures soir. 

« ... Mourir? Mais non, pourquoi mourir? 
Rosalie est venue. Son mari s'est concerté avec 
une des sentinelles qui prendront la garde cette 
nuit à la petite porte du parc, plus loin que la 
chapelle. 

« A trois heures du matin, Rosalie me réveil- 
lera, et nous nous enfuirons jusqu'à de grands 
bois où Jérôme connaît un refuge inaccessible. . . 
Mon Dieu, si nous pouvions réussir ! » 

On^e heures soir. 

« Que s'est-il passé ? Pourquoi me suis-je 
relevée ? Tout cela n'est qu'un cauchemar, j'en 
suis sûre... et pourtant je tremble de fièvre, et 
c'est à peine si je puis écrire. . . Et ce verre d'eau 
sur ma table?... Pourquoi est-ce que je n'ose 
pas boire de cette eau, comme j'ai coutume de 
le faire aux heures d'insomnie? 

« Ah ! l'abominable cauchemar ! Comment 
oublierai-je jamais ce que j'ai vu tandis que je 
dormais ? Car je dormais, j'en suis certaine ; je 
m'étais couchée pour prendre un peu de repos 



VECLAT D'OBUS 135 

avant de fuir, et c'est en rêve que j'ai vu ce 
fantôme de femme !... Un fantôme?... Mais oui, 
il n'y a que des fantômes qui franchissent les 
portes fermées au verrou, et son pas faisait si 
peu de bruit en glissant sur le parquet que je 
n'entendais guère que l'imperceptible froisse* 
ment de sa jupe. 

« Que venait-elle faire? A la lueur de ma 
veilleuse, je la voyais qui contournait la table 
et qui avançait vers mon lit, avec précaution, 
la tète perdue dans les ténèbres. J'eus tellement 
peur que je refermai les 3^eux afin quelle me 
crût endormie. Mais la sensation même de sa 
présence et de son approche grandissait en moi, 
et je suivais de la façon la plus nette tout ce 
qu'elle faisait. S'étant penchée sur moi, elle me 
regarda longtemps, comme si elle ne me con- 
naissait pas et qu'elle eût voulu étudier mon 
visage. Comment, alors, n'entendit-elle point les 
battements désordonnés de mon cœur ? Moi , j 'en- 
tendais le sien et aussi le mouvement régulier 
de sa respiration. Comme je souffrais ? Qui était 
cette femme? Quel était son but? 

« Elle cessa son examen et s'écarta. Pas bien 
loin. A travers mes paupières, je la devinais 
courbée près de moi et occupée à quelque be- 
sogne silencieuse, et, à la longue, je devins tel- 
lement certaine qu'elle ne m'observait plus que 
je cédai peu à peu à la tentation d'ouvrir les 
yeux. Je voulais voir, ne fût-ce qu'une seconde, 
voir sa figure, voir son geste... 

« Et je regardai. 

« Mon Dieu, par quel miracle ai-je eu la 
force de retenir le cri qui jaillit de tout mon 
être? 

« La femme qui était là et dont je distinguais 



136 VECLA T D'OBUS 

nettement le visage, éclairé par la veilleuse, 
c'était... 

« Oh ! je n'écrirai pas un pareil blasphème ! 
Cette femme eût été près de moi, agenouillée, 
priant, et j'aurais aperçu un doux visage qui 
sourît dans ses larmes, non, je n'aurais pas 
tremblé devant cette vision inattendue de celle 
qui est morte. Mais cette expression convulsée, 
atroce de haine et de méchanceté, sauvage, in- 
fernale... aucun spectacle au monde ne pouvait 
déchaîner en moi plus d'épouvante. Et c'est 
pour cela peut-être, pour ce qu'un tel spectacle 
avait d'excessif et de surnaturel, c'est pour cela 
que je ne criai point et que maintenant je suis 
presque calme. Au moment même où mes 
yeux regardaient, j avais déjà compris que 
fêtais la proie d'un cauchemar. 

« Maman, maman, tu n'as jamais eu et tu 
ne peux pas avoir cette expression-là, n'est-ce 
pas ? Tu étais bonne, nest-ce pas ? Tu souriais? 
Et si tu vivais encore tu aurais toujours le 
même air de bonté et de douceur ? Maman chérie, 
depuis le soir affreux où Paul a reconnu ton 
portrait, je suis entrée bien souvent dans cette 
chambre, pour apprendre ton visage de mère, 
que j'avais oublié — j'étais si jeune quand tu 
es morte, maman ! — et si je souffrais que le 
peintre t'eût donné une expression différente de 
celle que j'aurais voulue, du moins ce n'était 
pas l'expression méchante et féroce de tout à 
l'heure. Pourquoi me haïrais-tu? Je suis ta fille. 
Père m'a dit souvent que nous avions le même 
sourire, toi et moi, et aussi qu'en me regardant 
tes yeux se mouillaient de tendresse. Alors... 
alors... tune me détestes pas, n'est-ce pas? et 
j'ai bien rêvé ? 



L'ECLAT D'OBUS 137 

« Ou du moins, si je n'ai pas rêvé en voyant 
une femme dans ma chambre, je rêvais lorsque 
cette femme me parut avoir ton visage. Hallu- 
cination. . . délire. . . A force de regarder ton por- 
trait et de penser à toi, j'ai donné à l'inconnue 
le visage que je connaissais, et c'est elle, et 
non pas toi, qui avait cette expression odieuse. 

« Et alors je ne boirai pas de cette eau. Ce 
qu'elle a versé, c'est du poison sans doute... ou 
peut-être de quoi m'endormir profondément et 
me livrer au prince... Et je songe à la femme 
qui se promène parfois avec lui... 

« Mais je ne sais rien... Je ne comprends rien... 
Mes idées tourbillonnent dans mon cerveau 
épuisé... 

«... Bientôt trois heures... J'attends Rosalie. 
La nuit est calme. Aucun bruit dans le château 
ni aux alentours. 

«... Trois heures sonnent. Ah! me sauver 
d'ici !.. être libre ! 



X 

75 ou 155? 



o*^>v%NXiEUSEMENT, Paul Delroze tourna la 



m 



ei P^g'^< comme s'il eût espéré que ce 
projet de fuite pût avoir une issue heu- 
reuse, et ce fut pour ainsi dire le choc d'une 
douleur nouvelle qu'il reçut en lisant les pre- 
mières lignes écrites, le matin suivant, d'une 
écriture presque illisible : 

« Nous avons été dénoncés, trahis. Vingt 
hommes nous épiaient... Ils se sont jetés sur 
nous, comme des brutes... Maintenant je suis 
enfermée dans le pavillon du parc. A côté, un 
petit réduit sert de prison à Jérôme et à Rosalie. 
Ils sont attachés et bâillonnés. Moi, je suis 
libre, mais il y a des soldats à la porte. Je les 
entends parler. » 

Midi. 

« J'ai bien du mal à t'écrire, Paul. A chaque 
instant le soldat de faction ouvre et me sur- 
veille. On ne m'a pas fouillée, de sorte que j'ai 
conservé les pages de mon journal, et je t'écris 
vite, par petits bouts, dans l'ombre... 

«... Mon journal !... Le trouveras-tu. Paul? 
Sauras-tu tout ce qui s'est passé et ce que je suis 
devenue ? Pourvu qu'ils ne me l'arrachent pas ! . . . 



L'ECLAT D'OBUS 139 

(c ... Ils m'ont apporté du pain et de l'eau. 
Je suis toujours séparée de Rosalie et de Jérôme. 
On ne leur a pas donné à manger. » 

Deux heures. 

« Rosalie a réussi à se délivrer de son bâillon. 
Du réduit où elle se trouve, elle me parle à 
demi voix. Elle a entendu ce que disaient les 
soldats allemands qui nous gardent, etj 'apprends 
que le prince Conrad est parti hier soir pour 
Corvigny, que les Français approchent et que 
Ton est très inquiet ici. Va-t-on se défendre? 
Va-t-on se replier vers la frontière?... C'est le 
major Hermann qui a fait manquer notre éva- 
sion. Rosalie dit que nous sommes perdus... » 

Deux heures et demie. 

« Rosalie et moi, nous avons dû nous inter- 
rompre. Je viens de lui demander ce qu'elle 
voulaitdire. . . Pourquoi sommes-nous perdus ?. . . 
Elle prétend que le major Hermann est un être 
diabolique. 

« — Oui, diabolique, a-t-elle répété, et 
comme il a des raisons spéciales pour agir contre 
vous... 

« — Quelles raisons, Rosalie? 

« — Tout à Theure, je vous expliquerai. . . Mais 
soyez sûre que, si le prince Conrad ne revient 
pas de Corvigny à temps pour nous sauver, le 
major Hermann en profitera pour nous faire 
fusiller tous les trois... » 

Paul eut un véritable rugissement en voyant 
ce mot épouvantable tracé par la main de sa 
pauvre Elisabeth. C'était sur la dernière des 
pages. Il n'y avait plus, après cela, que quel- 



I40 L ECLAT D'OBUS 

ques phrases écrites au hasard, en travers du 
papier, visiblement à tâtons. De ces phrases 
haletantes comme des hoquets d'agonie... 

« ... Le tocsin... Le vent l'apporte de Cor- 
vigny... Qu'est-ce que cela veut dire?... Les 
troupes françaises?... Paul, Paul, tu es peut- 
être avec elles !.,. 

(( ... Deux soldats sont entrés en riant : 

« — Capout, la dame!... Capout, tous les 
trois... Major Hermann a dit capout... 

«... Seuleencore... Nous allons mourir... Mais 
Rosalie voudrait me parler. . . Elle n'ose pas. . . » 

Cinq heures. 

« ... Le canon français... Des obus éclatent 
autour du château... Ah ! si l'un deux pouvait 
m'atteindre !,.. J'entends la voix de Rosalie... 
Qu'a-t-elle à me dire ? Quel secret a-t-elle sur- 
pris ?... 

« ... Ah ! l'horreur ! Ah! l'ignoble vérité! 
Rosalie a parlé. Mon Dieu, je vous en prie, 
donnez-moi le temps d'écrire... Paul, jamais tu 
ne pourras supposer... Il faut que tu saches, 
avant que je meure... Paul... » 

Le reste de la page avait été arraché, et les 
pages suivantes jusqu'à la fin du mois étaient 
blanches. Elisabeth avait-elle eu le temps et la 
force de transcrire les révélations de Rosalie? 

C'était là une question que Paul ne se posa 
même pas. Que lui importaient ces révélations 
et les ténèbres qui enveloppaient de nouveau 
et pour toujours une vérité qu'il ne pouvait plus 
découvrir? Que lui importait la vengeance, et 
le prince Conrad, et le major Hermann, et tous 
ces sauvages qui martyrisaient et qui tuaient 
les femmes? Elisabeth était morte II venait 



V ÉCLAT D'OBUS 141 

pour ainsi dire de la voir mourir sous ses yeux. 
En dehors de cette réalité, rien ne valait une 
pensée ni un effort. Et, défaillant, engourdi 
par une lâcheté soudaine, les yeux fixés sur le 
journal où la malheureuse avait noté les phases 
du supplice le plus cruel qu'il fût possible 
d'imaginer, il se sentait peu à peu glisser vers 
un immense besoin d'anéantissement et d'oubli. 
Elisabeth l'appelait. A quoi bon lutter main- 
tenant? Pourquoi ne pas la rejoindre? 

Quelqu'un lui frappa sur l'épaule. Une main 
saisit le revolver qu'il tenait, et Bernard lui dit ; 

— Laisse cela tranquille, Paul. Si tu juges 
qu'un soldat a le droit de se tuer actuellement, 
je t'en laisserai libre tout à l'heure, lorsque tu 
m'auras écouté... 

Paul ne protesta pas. La tentation de la mort 
l'avait effleuré, mais à son insu presque. Et 
bien qu'il y eût succombé peut-être, en un 
moment de folie, il était encore dans cet état 
d'esprit où l'on reprend vite conscience. 

— Parle, dit-il. 

— Ce ne sera pas long. Trois minutes d'ex- 
plications tout au plus. Ecoute. 

Et Bernard commença : 

— Je vois, d'après l'écriture, que tu as 
retrouvé un journal rédigé par Elisabeth. Ce 
journal confirme bien ce que tu savais? 

— Oui. 

— Elisabeth, quand elle l'a écrit, était bien 
menacée de mort ainsi que Jérôme et Rosalie ? 

— Oui. 

— Et tous trois ont été fusillés le jour même 
où nous arrivions toi et moi à Corvigny, c'est-à- 
dire le mercredi 16? 



Ha L'ÉCLAT D'OBUS 

— Oui. 

— C'est-à-dire entre cinq et six heures du 
soir et la veille du jeudi où nous avons pu par- 
venir ici, au château d'Ornequin ? 

— Oui, mais pourquoi ces questions? 

— Pourquoi ? Voici, Paul. Je t'ai repris, et 
j'ai entre les mains, Téclat d'obus que tu as 
recueilli dans le mur du pavillon à l'endroit 
même où Elisabeth a été fusillée. Le voici. 
Une boucle de cheveux s'y trouvait encore 
collée. 

— Eh bien ? 

— Eh bien, j'ai causé tout à l'heure avec un 
adjudant d'artillerie, de passage au château, 
et il résulte de notre conversation et de son 
examen que cet éclat ne provient pas d'un obus 
tiré par un canon de 75, mais d'un obus tiré 
par un canon de 155, un Rimailho. 

— Je ne comprends pas. 

— Tu ne comprends pas parce que tu 
ignores, ou que tu as oublié, ce fait que vient 
de me rappeler mon adjudant. Le soir de Cor- 
vigny, le mercredi 16, les batteries qui ont 
ouvert le feu et qui ont lancé quelques obus 
sur le château, au moment où l'exécution avait 
lieu, étaient toutes nos batteries de 75, et nos 
Rimailhos de 155 n'ont tiré que le lendemain 
jeudi, pendant notre marche sur le château. 
Donc, comme Elisabeth a été fusillée et enter- 
rée le mercredi soir vers six heures, il est ma- 
tériellement impossible qu'un éclat d'obus tiré 
par un Rimailho lui ait enlevé des boucles de 
cheveux puisque les Rimailhos n'ont tiré que le 
jeudi matin. 

— Alors? murmura Paul, la voix altérée. 

— Alors, comment douter que l'éclat d'obus 



L'ÉCLAT D'OBUS 

du Rimailho, ramassé parterre le jeudi matin, 
n'ait été volontairement enfoncé parmi des 
boucles de cheveux coupés la veille au soir? 

— Mais tu es fou ! Dans quel but aurait-on 
fait cela ? 

Bernard eut un sourire. 

— Mon Dieu, dans le but de faire croire 
qu'Elisabeth avait été fusillée alors qu'elle ne 
l'était point. 

Paul se jeta sur lui, et, le secouant : 
-- Tu sais quelque chose. Bernard! Sans 
quoi, est-ce que tu pourrais rire? Mais parle 
donc ! Et ces balles sur le mur du pavillon ? Et 
cette chaîne de fer? Ce troisième anneau? 

— Justement. Trop de mise en scène ! Lors- 
qu'une exécution a lieu, est-ce qu'on voit ainsi 
la trace des balles? Et puis, le cadavre d'Eli- 
sabeth, l'as-tu retrouvé? Qui te prouve qu'a- 
près avoir fusillé Jérôme et sa femme ils n'ont 
pas eu pitié d'elle ? Ou bien, qui sait, une inter- 
vention... 

Paul sentait un peu d'espoir l'envahir. Con- 
damnée par le major Hermann, peut-être Eli- 
sabeth avait-elle été sauvée par le prince Con- 
rad, revenu de Corvigny avant l'exécution... 

Il balbutia : 

— Peut-être... oui, peut-être... Et alors 
voici : le major Hermann connaissant notre 
présence à Corvigny, — souviens-toi de ta ren- 
contre avec cette paysanne, — le major Her- 
mann, tenant du moins à ce qu'Elisabeth fût 
morte pour nous, et à ce que nous renoncions 
a la chercher, le major Hermann a simulé cette 
mise en scène. Ah! comment savoir? 

Bernard s'approcha de lui et prononça gra- 
vement : ' ^ 



144 L'ECLAT D'OBUS 

— Ce n'est pas l'espérance que je t'apporte, 
Paul, c'est la certitude. J'ai voulu t'y préparer. 
Maintenant, écoute. Si j'ai interrogé cet adju- 
dant d'artillerie, c'était pour contrôler des faits 
que je n'ignorais plus. Oui, tantôt, au village 
même d'Ornequin, où je me trouvais, il est 
arrivé de la frontière un convoi de prisonniers 
allemands. L'un d'eux, avec qui j'ai pu échan- 
ger quelques mots, faisait partie de la garni- 
son qui occupait le château. Il a donc vu, lui. 
Il sait. Eh bien, Elisabeth n'a pas été fusillée. 
Le prince Conrad a empêché l'exécution. 

— Qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu 
dis? s'écria Paul qui défaillait de joie... Alors, 
tu es sûr? Elle est vivante ? 

— Oui. vivante.. . Ils l'ont emmenée en Alle- 
magne. 

— Mais depuis?... Car enfin le major Her- 
mann a pu la rejoindre et réussir dans ses des- 



seins 



— Non. 

— Comment le sais-tu ? 

— Par ce soldat prisonnier. La dame fran- 
çaise qu'il a vue ici, il Ta revue ce matin. 

— Où? 

— Non loin de la frontière, dans une villa 
des environs d'Ebrecourt, sous la protection 
de celui qui l'a sauvée, et qui, certes, est de 
taille à la défendre contre le major Hermann. 

— Qu'est-ce que tu dis? répéta Paul, mais 
sourdement cette fois, et la figure contractée. 

— Je dis que le prince Conrad, qui semble 
prendre son métier de soldat en amateur, — il 
passe d'ailleurs pour un crétin, même auprès 
de sa famille, — a établi son quartier général 
à Ebrecourt, qu'il rend chaque jour visite à 



I 



L'ÉCLAT D'OBUS 145 

Elisabeth, et que par conséquent toute crainte. . . 
Mais Bernard s'interrompit, et demanda, stu- 
péfait : 

— Qu'as-tu donc? Te voilà livide... 

Paul saisit son beau-fi-ère aux épaules et 
articula : 

— Elisabeth est perdue. Le prince Conrad 
s'est épris d'elle... rappelle-toi, on nous l'avait 
dit déjà... et ce journal n'est qu'un cri d'an- 
goisse... Il s'est épris d'elle, et il ne lâche pas 
sa proie, comprends-tu? Il ne reculera devant 
rien ! 

— Oh! Paul, je ne puis croire... 

— Devant rien, je te le dis. Ce n'est pas seu- 
lement un crétin, c'est un fourbe et un misé- 
rable. Quand tu liras ce journal, tu verras... 
Et puis assez de mots, Bernard. Ce qu'il faut 
maintenant, c'est agir, et tout de suite, sans 
même prendre le temps de la réflexion. 

— Que veux-tu faire ? 

— Arracher Elisabeth à cet homme, la déli- 
vrer... 

— Impossible. 

^ — Impossible ? Nous sommes à trois lieues 
de l'endroit où ma femme est prisonnière, 
exposée aux outrages de ce forban, et tu t'ima- 
gines que je vais rester là, les bras croisés ? 
Allons donc ! il ne faudrait pas avoir de sang 
dans les veines ! A l'œuvre, Bernard, et si tu 
hésites, j'irai seul. 

— Tu iras seul... où cela? 

— Là-bas. Je n'ai besoin de personne... Je 
n'ai besoin d'aucune aide. Un uniforme alle- 
mand, et c'est tout. Je passerai à la faveur de 
la nuit. Je tuerai les ennemis qu'il faudra tuer, 
et demain matin Elisabeth sera ici, libre. 



146 L ÉCLAT D'OBUS 

Bernard hocha la tête et dit avec douceur : 

— Mon pauvre Paul ! 

— Quoi? Que signifie ?... 

— Cela signifie que j'aurais été le premier à 
t'approuver, et que nous aurions marché en- 
semble au secours d'Elisabeth. Les risques, 
ça ne compte pas. Par malheur... 

— Par malheur ? 

— Eh bien voilà, Paul. On renonce de ce 
côté à une offensive plus vigoureuse. Des régi- 
ments de réserve et de territoriale sont appe- 
lés. Quant à nous, nous partons. 

— Nous partons? balbutia Paul, atterré 

— Oui, ce soir. Ce soir même notre division 
s'embarque à Corvigny et nous filons je ne 
sais où... Reims peut-être, ou Arras. Enfin 
l'Ouest, le Nord. Tu vois, mon pauvre Paul, 
que ton projet n'est pas réalisable. Allons, sois 
courageux. Et ne prends pas cet air de détresse. 
Tu me crèves le cœur... Voyons, quoi, Elisa- 
beth n'est pas en danger... Elle saura se 
défendre... 

Paul ne répondit pas un seul mot. Il se rap- 
pelait cette phrase abominable du prince 
Conrad, rapportée dans le journal d'Elisabeth : 
« C'est la guerre... C'est le droit, c'est la loi 
de la guerre ». Cette loi. il en sentait peser sur 
lui le poids formidable, mais il sentait en 
même temps qu'il la subissait dans ce qu'elle 
a de plus noble et de plus exaltant, le sacrifice 
individuel à tout ce qu'exige le salut de la 
nation. 

Le droit de la guerre ? Non. Le devoir de la 
guerre, et un devoir si impérieux qu'on ne le 
discute point, et qu'on ne doit même pas, si 
implacable qu'il soit, laisser palpiter, dans le 



L ECLAT D OBUS 147 

secret de son âme, le frémissement d'une 
plainte. Qu'Elisabeth fût en face de la mort ou 
du déshonneur, cela ne regardait pas le ser- 
gent Paul Delroze, et cela ne pouvait pas le 
détourner une seconde du chemin qu'on lui 
ordonnait de suivre. Avant d'être homme il 
était soldat. Il n'avait d'autre devoir qu'envers 
la France, sa patrie douloureuse et bien-aimée. 

Il plia soigneusement le journal d'Elisabeth, 
et sortit, suivi de son beau-frère. 

A la tombée de la nuit il quittait le château 
d'Ornequin. 



DEUXIEME PARTIE 




YSER... MISERE 



OUL, Bar-le-Duc, Vitry-le-François ... 
^,^ Les petites villes défilèrent devant le 
^^ long convoi qui emmenait Bernard et 
Paul vers l'Ouest de la France. D'autres trains_, 
innombrables, précédaient le leur ou le sui- 
vaient, chargés de troupes et de matériel. Puis 
ce fut la grande banlieue de Paris, et ce fut 
ensuite la montée vers le Nord, Beauvais, 
Amiens, Arras. 

Il fallait arriver les premiers, là-bas, sur la 
frontière, rejoindre les Belges héroïques, et 
les rejoindre le plus haut possible. Chaque 
lieue de terrain parcourue, ce devait être 
autant de terrain soustrait à l'envahisseur pen- 
dant la longue guerre immobile qui se prépa- 
rait. 

Cette montée vers le Nord, le sous-lieute- 
nant Paul Delroze — son nouveau grade lui 
fut conféré en cours de route — l'accomplit 
en rêve, pour ainsi dire, se battant chaque 
jour, risquant la mort à chaque minute, entrai- 



I50 L'ECLAl D'OBUS 

nant ses hommes avec une fougue irrésistible, 
mais tout cela comme s'il l'eût fait à son insu, 
et par le Méclenchement automatique d'une 
volonté réglée d'avance. Tandis que Bernard 
jouait sa vie en riant, et soutenait par sa verve 
■ et sa gaieté le courage de ses camarades, Paul 
demeurait taciturne et distrait. Fatigues, pri- 
vations, intempéries, tout lui semblait indiffé- 
rent. 

Néanmoins, c'était pour lui une volupté pro- 
fonde — il l'avouait parfois à Bernard — que 
d'aller de l'avant. Il avait l'impression de se 
diriger vers un but précis, le seul qui l'intéres- 
sât, la délivrance d'Elisabeth. Que ce fût cette 
frontière qu'il attaquât, et non pas l'autre, 
celle de l'Est, c'était toujours et quand même 
l'ennemi exécré contre lequel il se ruait de 
toute sa haine. L'abattre ici ou là, peu impor- 
tait. Dans un cas comme dans l'autre, Elisa- 
beth était libre. 

— Nous arriverons, lui disait Bernard. Tu 
comprends bien qu'Elisabeth aura raison de ce 
morveux. Pendant ce temps, nous débordons 
les Boches, nous fonçons à travers la Belgique, 
nous surprenons Conrad sur ses derrières, et 
nous nous emparons d'Ebrecourt en cinq sec! 
Ça ne te fait pas rigoler, cette perspective ? Non , 
je sais, tu ne rigoles jamais que quand tu 
démolis un Boche. Ah ! là, par exemple, tu as 
un petit rire pointu qui me renseigne. Je me 
dis : « Pan ! la balle a porté... » ou bien : « Ça 
y est... il en tient un au bout de sa four- 
chette ». Car tu manies la fourchette, à l'occa- 
sion... Ah! mon lieutenant, comme on devient 
féroce ! Rire parce qu'on tue ! Et penser qu'on 
a raison de rire ! 



LECLAT D'OBUS 151 

Roye, Lassigny, Chaulnes... Plus tard, le 
canal de la Bassée et la rivière de la Lys... 
Et plus tard enfin, Ypres, Ypres ! Les deux 
lignes s'arrêtent là, prolongées jusqu'à la mer. 
Après les rivières françaises, après la Marne, 
après l'Aisne, après l'Oise, après la Somme, 
c'est un petit ruisseau belge que va rougir le 
sang des jeunes hommes. L'effroyable bataille 
de l'Yser commence. 

Bernard, qui gagna rapidement les galons 
de sergent, et Paul Delroze vécurent dans cet 
enfer jusqu'aux premiers jours de décembre. Ils 
formèrent, avec une demi-douzaine de Pari- 
siens, deux engagés volontaires, un réserviste^ 
et un Belge du nom de Laschen, échappé de 
Roulers et qui avait jugé plus expéditif, pour 
combattre l'ennemi, de se joindre aux Français, 
une petite troupe que le feu semblait respecter. 
De toute la section commandée par Paul, il 
ne restait que ceux-là, et, lorsque cette sec- 
tion fut reconstituée, ils continuèrent à se 
grouper entre eux Toutes les missions dange- 
reuses, ils les revendiquaient. Et toujours, leur 
expédition finie, ils se retrouvaient sains et 
saufs, sans une égratignure, comme s'ils se 
portaient mutuellement bonheur. 

Durant les deux dernières semaines, le régi- 
ment, lancé à l'extrême pointe d'avant-garde, 
fut flanqué de formations belges et de forma- 
tions anglaises. Il y eut assaut d'héroïsme. De 
furieuses charges à la baïonnette furent exécu- 
tées, dans la boue, dans l'eau même des inon- 
dations, et les Allemands tombaientpar milliers 
et par dizaines de milliers. 

Bernard exultait. 

— Vois-tu, Tommy, disait-il à un petit sol- 



152 L ECLAT D'OBUS 

dat anglais aux côtés duquel il avançait un jour 
sous la mitraille, et qui, du reste, ne compre- 
nait pas un seul mot de français, vois-tu, 
Tomm5^ personne plus que moi n'admire les 
Belges, mais ils ne m'épatent pas, et cela pour 
la bonne raison qu'ils se battent à notre 
manière, c'est-à-dire comme des lions. Ceux 
qui m'épatent, c'est vous, les gars d'Albion. Ça, 
c'est autre chose... Vous avez votre façon de 
faire la besogne... et quelle besogne! Pas d'ex- 
citation, pas de fureur. Ça se passe au fond de 
vous. Ah ! par exemple, de la rage quand vous 
reculez, et alors vous devenez terribles. Vous ne 
gagnez jamais tant de terrain que quand vous 
avez lâché pied. Résultat : purée de Boches. 

C'est le soir de ce jour, comme la troisième 
compagnie tiraillait aux environs de Dixmude, 
qu'il se produisit un incident dont la nature 
parut fort bizarre aux deux beaux-frères. Paul 
sentit brusquement au-dessus des reins, sur le 
côté droit, un choc très vif. Il n'eut pas le 
temps de s'en inquiéter. Mais, revenu dans la 
tranchéç, il constata qu'une balle avait troué 
le cuir de son étui à revolver et s'était aplatie 
sur le canon de l'arme. Or, étant donné la posi- 
tion que Paul occupait, il avait fallu que cette 
balle fût tirée derrière lui, c'est-à-dire par 
un soldat de sa compagnie ou d'une compa- 
gnie de son régiment. Etait-ce un hasard? Une 
maladresse? 

Le surlendemain, ce fut au tour de Bernard. 
La chance le protégea également. Une balle 
traversa son sac et lui effleura l'omoplate. 

Et, quatre jours après, Paul eut son képi 
percé, et, cette fois encore, le projectile venait 
des lignes françaises. 



U ECLAT D'OBUS 153 

Il n'y avait donc aucun doute. Les deux 
beaux-frères étaient visés de la façon la plus 
évidente, et le traître, bandit à la solde de Ten- 
nemi, se cachait dans les rangs mêmes des 
Français. 

— Pas d'erreur, dit Bernard. Toi d'abord, 
et puis moi, et puis toi. Il y a de THermann 
là-dessous. Le major doit être à Dixmude. 

— Et peut-être aussi le prince, observa 
Paul. 

— Peut-être. En tout cas un de leurs agents 
s'est glissé parmi nous. Comment le décou- 
vrir? Avertir le colonel? 

— Si tu veux, Bernard, mais ne parlons pas 
de nous et de notre lutte particulière avec le 
major. Si j'ai eu l'intention un instant d'avertir 
le colonel, j'y ai renoncé, ne voulant pas que 
le nom d'Elisabeth fût mêlé à toute cette aven- 
ture. 

D'ailleurs, il n'était pas besoin de mettre 
les chefs sur leurs gardes. vSi les tentatives 
contre les deux beaux-frères ne se renouvelèrent 
pas, les faits de trahison recommençaient 
chaque jour." Batteries françaises repérées, 
attaques prévenues, tout prouvait l'organisa- 
tion méthodique d'un système d'espionnage 
beaucoup plus actif que partout ailleurs. Com- 
ment ne pas soupçonner la présence du major 
Hermann, un des principaux rouages évidem- 
ment de ce système? 

— Il est là, répétait Bernard, en montrant 
les lignes allemandes. Il est là parce qu'actuel- 
lement la grande partie se joue dans ces maré- 
cages, et qu'il y a de la besogne pour lui. Et 
il y est aussi parce que nous y sommes. 

— Comment le saurait-il ? objectait Paul. 



154 LECLA T D'OBUS 

Et Bernard ripostait : 

— Pourquoi ne le saurait-il pas ? 

Un après-rtiidi il y eut, dans une cabane qui 
servait de demeure au colonel, une réunion des 
chefs de bataillon et des capitaines à laquelle 
Paul Delroze fut convoqué. Là, il apprit que 
le général commandant la division avait 
ordonné la prise d'une petite maison située sur 
la rive gauche du canal, et qui en temps ordi- 
naire était habitée par un passeur. Les Alle- 
mands s'y étaient fortifiés. Le feu de leurs bat- 
teries lourdes, établies en hauteur, de l'autre 
côté, défendait ce blockhaus que Ton se dispu- 
tait depuis plusieurs jours. Il fallait l'enlever. 

— Pour cela, précisa le colonel, on a demandé 
aux compagnies d'Afrique cent volontaires qui 
partent ce soir et donneront l'assaut demain 
matin. Notre rôle est de les soutenir aussitôt, 
et, une fois le coup de main réussi, de repousser 
les contre-attaques qui ne manqueront pas 
d'être extrêmement violentes vu l'importance 
de la position. Cette position, vous la con- 
naissez, messieurs. Elle est séparée de nous 
par des marais où nos volontaires d'Afrique 
s'engageront cette nuit... jusqu'à la ceinture, 
pourrait-on dire. Mais, à droite de ce marais, 
il y a, tout le long du canal, un chemin de 
halage par lequel nous pourrons, nous, arriver 
à la rescousse. Ce chemin, balayé par les deux 
artilleries, est libre en grande partie. Cepen- 
dant, cinq cent mètres avant la maison du pas- 
seur, il y a un vieux phare qui était occupé 
jusqu'ici par les Allemands et que nous avons 
démoli tantôt à coups de canon. L'ont-ils 
évacué tout à fait ? Risquons-nous de nous 
heurter à un poste avancé ? Voilà ce qu'il 



L'ECLAT D'OBUS 155 

serait Don de savoir. J'ai songé à vous, Delroze. 

— Je vous remercie, mon colonel. 

— La mission n'est pas dangereuse, mais 
elle est délicate et doit aboutir à une certitude. 
Partez cette nuit. Si le vieux phare est occupé, 
revenez. Sinon, faites-vous rejoindre par une 
douzaine d'hommes solides que vous dissimu- 
lerez soigneusement jusqu'à notre approche. 
Ce sera un excellent point d'appui. 

— Bien, mon colonel. 

Paul prit aussitôt ses dispositions, réunit le 
petit groupe des Parisiens et des engagés qui, 
avec le réserviste et le Belge Laschen for- 
maient sa cohorte habituelle, les prévint qu'il 
aurait sans doute besoin d'eux dans le courant 
de la nuit, et, le soir, à neuf heures, il s'en allait 
en compagnie de Bernard d'Andeville. 

Le feu des projecteurs ennemis les retint 
longtemps au bord du canal , derrière un 
énorme tronc de saule déraciné. Puis d'impé- 
nétrables ténèbres s'accumulèrent autour d'eux, 
à tel point qu'ils ne discernaient même pas la 
ligne de l'eau. 

Ils rampaient plutôt qu'ils ne marchaient, par 
crainte des clartés inattendues. Un peu de brise 
passait sur les champs de boue et sur les maré- 
cages où frémissait une plainte de roseaux. 

— C'est lugubre, murmura Bernard. 

— Tais-toi. 

— A ta guise, sous-lieutenant. 

Des canons tonnaient de temps à autre sans 
raison, comme des chiens qui aboient pour 
faire du bruit dans le grand silence inquiétant, 
et aussitôt d'autres canons aboyaient rageuse- 
ment, comme pour faire du bruit à leur tour 
et montrer qu'ils ne dormaient point. 



156 L'ECLAT D'OBUS 

Et, de nouveau, rapaisement. Rien ne bou- 
geait plus dans l'espace. Il semblait que les 
herbes des marécages devenaient immobiles. 
Pourtant Bernard et Paul pressentaient la 
progression lente des volontaires d'Afrique 
partis en même temps qu'eux, leurs longues 
haltes au milieu des eaux glacées, leurs efforts 
tenaces. 

— De plus en plus lugubre, gémit Bernard. 

— Ce que tu es impressionnable, ce soir! 
observa Paul. 

— C'est TYser. Yser, misère, disent les 
Boches, 

Ils se couchèrent vivement. L'ennemi ba- 
layait le chemin avec des réflecteurs et sondait 
aussi les marais. Ils eurent encore deux alertes, 
et enfin atteignirent sans encombre les abords 
du vieux phare. 

Il était onze heures et demie. Avec d'infi- 
nies précautions ils se glissèrent parmi des 
blocs démolis et purent bientôt se rendre 
compte que le poste était abandonné. Cepen- 
dant, sous les marches écroulées de l'escalier, 
ils découvrirent une trappe ouverte et une 
échelle qui s'enfonçait dans une cave où bril- 
laient des lueurs de sabres et de casques. Mais 
Bernard, qui. d'en haut, fouillait l'ombre avec 
une lampe électrique, déclara : 

— Rien à craindre, ce sont des morts. Les 
Boches les auront jetés là, après la canonnade 
de tantôt. 

— Oui, dit Paul. Aussi faut-il prévoir le 
cas où ils viendraient les rechercher. Monte la 
garde du côté de l'Yser, Bernard. 

— Et si l'un de ces bougres-là vit encore ? 

— Je vais descendre. 



L ÉCLAT D'OBUS 157 

— Retourne leurs poches, dit Bernard en 
s'en allant, et rapporte-nous leurs carnets de 
route. Ça me passionne. Il n'est pas de meilleur 
document sur l'état de leur âme... ou plutôt de 
leur estomac. 

Paul descendit. La cave était de proportions 
assez vastes. Une demi-douzaine de corps en 
jonchaient le sol, tous inertes et déjà glacés. 
Distraitement, sur le conseil de Bernard, il 
retourna les poches et visita les carnets. Rien 
d'intéressant ne retint son attention. Mais, dans 
la vareuse du sixième soldat qu'il examina, un 
petit maigre, frappé en pleine figure, il trouva 
un portefeuille au nom de Rosenthal, qui con- 
tenait des billets de banque français et belges 
et un paquet de lettres timbrées d'Espagne, 
de Hollande et de Suisse. Les lettres, toutes 
écrites en allemand, avaient été adressées à un 
agent d'Allemagne résidant en France, dont 
le nom ne paraissait pas, et transmises par 
lui au soldat Rosenthal sur lequel Paul les 
découvrait. Ce soldat devait les communiquer, 
ainsi qu'une photographie, à une troisième 
personne désignée sous le nom d'Excellence. 

« Service d'espionnage, se dit Paul en les 
parcourant... Renseignements confidentiels... 
Statistiques... Quelle race de coquins ! » 

Mais, ayant ouvert de nouveau le porte- 
feuille, il en sortit une enveloppe qu'il déchira. 
Dans cette enveloppe il 5^ avait une photogra- 
phie, et la surprise de Paul fut si grande en 
regardant cette photographie qu'il poussa un 
cri. 

Elle représentait la femme dont il avait vu 
le portrait dans la chambre close d'Ornequin, 
la même femme, avec son même fichu de den- 



158 L'ÉCLAT D'OBUS 

telle arrangé de façon identique, et avec cette 
même expression dont le sourire ne masquait 
pas la dureté. Et, cette femme, n'était-ce pas 
la comtesse Hermine d'Andeville, la mère 
d'Elisabeth et de Bernard .^ 

L'épreuve portait la marque de Berlin. 
L'ayant retournée, Paul aperçut une chose qui 
augmenta sa stupeur. Quelques mots y étaient 
inscrits : 

A Stéphane d'Andeville, 1902. 

Stéphane, c'était le prénom du comte d'An- 
deville ! 

Ainsi donc la photographie avait été en- 
voyée de Berlin au père d'Elisabeth et de Ber- 
nard en 1902, c'est-à-dire quatre ans après l^. 
mort de la comtesse Hermine. De telle sorte 
qu'on se trouvait en face de deux solutions : ou 
bien la photographie, prise avant la mort de la 
comtesse Hermine, portait la date de l'année 
où le comte l'avait reçue, ou bien la comtesse 
Hermine vivait encore... 

Et, malgré lui, Paul songeait au major Her- 
mann, dont cette image, pareillement au por- 
trait de la chambre close, évoquait le souvenir 
en son esprit troublé. Hermann ! Hermine ! Et 
voilà maintenant que l'image d'Hermine il la 
découvrait sur le cadavre d'un espion allemand, 
aux bords de cet Yser où devait rôder le chef 
d'espionnage qu'était certainement le major 
Hermann ! 

— Paul ! Paul ! 

C'était son beau-frère qui l'appelait, Paul se 
redressa vivement, cacha la photographie, bien 
résolu à n'en point parler, et monta jusqu'à la 
trappe. 



L'ECLAT D'OBUS 159 

— Eh bien, Bernard, qu'y a-t-il ? 

— Une petite troupe de Boches... J'ai cru 
d'abord qu'il s'agissait d'une patrouille, qu'on 
relevait les postes, et qu'ils resteraient de 
l'autre côté. Mais non. Ils ont détaché deux 
barques et ils franchissent le canal. 

— En effet, je les entends. 

— Si on tirait dessus ? proposa Bernard. 

— Non, ce serait donner l'alarme. Il est pré- 
férable de les observer. C'est d'ailleurs notre 
mission. 

Mais, à ce moment, il y eut un léger coup 
de sifflet qui provenait du chemin de halage, 
que Bernard et Paul avaient suivi. On répon- 
dit, de la barque, par un coup de sifflet de 
même nature . Deux autres signaux furent 
échangés à intervalles réguliers. 

Une horloge d'église sonna minuit. 

— Un rendez-vous, supposa Paul. Cela de- 
vient intéressant. Viens. J'ai remarqué, en 
bas, un endroit où je pense qu'on peut se 
mettre à l'abri de toute surprise. 

C'était une arrière-cave, séparée de la pre- 
mière par un bloc de maçonnerie dans lequel il 
y avait une brèche qu'il leur fut aisé de franchir. 
Rapidement ils remplirent cette brèche avec 
des pierres tombées de la voûte et des murs. 

Ils avaient à peine fini qu'un bruit de pas 
retentit au-dessus d'eux et que des mots alle- 
mands leur parvinrent. La troupe ennemie 
devait être assez nombreuse. Bernard engagea 
l'extrémité de son fusil dans une des meur- 
trières que formait leur barricade. 

— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Paul. 

— Et s'ils viennent ? Je m'apprête. Nous 
pouvons soutenir un siège en règle. 



i6o L'ÉCLAT D'OBUS 

— Pas de bêtises, Bernard. Ecoutons. Peut- 
être pourrons-nous surprendre quelques mots. 

— Toi. peut-être. Paul, mais moi qui ne 
comprends pas une syllabe dallemand... 

Une lueur violente inonda la cave. Un soldat 
descendit et accrocha une grosse lampe élec- 
trique à un clou du mur. Une douzaine 
d'hommes le rejoignirent et les deux beaux- 
frères furent aussitôt renseignés. Ces hommes 
étaient venus pour enlever les morts. 

Ce ne fut pas long. Au bout de quinze mi- 
nutes, il ne restait plus dans la cave qu'un 
cada%Te. celui de l'agent Rosenthal. 

En haut, une voix impérieuse commanda : 

— Restez-là, vous autres, et attendez-nous. 
Et toi. Karl, descends le premier. 

Quelqu'un apparut sur les échelons supé- 
rieurs. Paul et Bernard furent stupéfaits d'aper- 
cevoir un pantalon rouge, puis une capote bleue, 
enfin l'uniforme complet dun soldat français. 

L'individu sauta à terre et cria : 

— J'y suis. Excellence. A votre tour. 

Ils virent alors le Belge Laschen. ou plutôt 
le soi-disant Belge qui se faisait appeler Las- 
chen et qui comptait dans la section de Paul. 
Maintenant ils savaient d'où venaient les trois 
coups de fusil tirés sur eux. Le traître était là. 
Sous la lumière, ils distinguaient nettement 
son visage, le -visage d'un homme de quarante 
ans, aux traits lourds et chargés de graisse, 
aux yeux bordés de rouge. 

Il saisit les montants de l'échelle de façon 
à bien la caler. L^n officier descendit prudem- 
ment, enveloppé dans un large manteau gris 
au col relevé. 

Ils reconnurent le major Ilermann. 



II 

LE MAJOR 
HERMANN 



gouT de suite, et malgré le sursaut de 
j™, âj tiaine qui Teût poussé à un acte de 
m^,&^ vengeance immédiate, Paul appuya sa 
main sur le bras de Bernard pour l'oblio-er à 
la prudence. * 

Mais quelle rage le bouleversait lui-même à 
1 aspect de ce démon ! Celui qui représentait à 
ses yeux lensemblede tous les crimes commis 
contre son père et contre sa femme, celui-là 
s offrait à la balle de son revolver, et Paul ne 
pouvait pas bouger ! Bien plus, les circon- 
stances se présentaient de telle façon que en 
toute certitude, cet homme s en irait dans 
quelques minutes, vers d'autres crimes, sans 
qu il fût possible de l'abattre. 

— A la bonne heure, Karl, dit le major en 
allemand — et il s'adressait au faux Laschen 
~ a la bonne heure, tu es exact au rendez- vous. 
Et alors, quoi de nouveau? 

— Avant tout. Excellence, répondit Karl qui 
semblait traiter le major avec cette déférence 
mêlée de familiarité que l'on a vis-à-vis d'un 
supérieur qui est à la fois votre complice, avant 
tout une permission... 



II 



i62 L ECLAT D'OBUS 

11 enleva sa capote bleue, revêtit la vareuse 
d'un des mprts et, faisant le salut militaire : 

— Ouf !... Vo5^ez-vous, Excellence, je suis 
un bon Allemand. Aucune besogne ne me ré- 
pugne. Mais sous cet uniforme-là, j'étouffe. 

— Donc, tu désertes? 

— Excellence, le métier pratiqué de la sorte 
est trop dangereux. La blouse du paysan fran- 
çais, oui ; la capote du soldat français, non. 
Ces gens-là n'ont peur de rien, je suis obligé 
de les suivre, et je risque d'être tué par une 
balle allemande. 

— Mais les deux beaux-frères ? 

— Trois fois je leur ai tiré dans le dos, et 
trois fois j'ai raté mon coup. Rien à faire, ce 
sont des veinards, et je finirais par être pincé. 
Aussi, comme vous dites, je déserte, et j'ai pro- 
fité du gamin qui fait la navette entre Rosen- 
thal et moi pour vous donner rendez-vous. 

— Rosenthal m'a réexpédié ton mot au quar- 
tier général. 

X — Mais il y avait aussi une photographie, 
celle que vous savez, ainsi qu'un paquet de 
lettres reçues de vos agents de France. Je ne 
voulais pas, si j'étais découvert, qu'on trouvât 
sur moi de telles preuves. 

— Rosenthal devait me les apporter lui- 
même. Par malheur, il a commis une bêtise. 

— Laquelle, Excellence ? 

— Celle de se faire tuer par un obus. 

— Allons donc ! 

— Voilà son cadavre à tes pieds. 

Karl se contenta de hausser les épaules et 
de dire : 

— L'imbécile ! 

— Oui, il n'a jamais su se débrouiller, ajouta 



LÉCLAT D'OBUS 163 

le major, complétant l'oraison funèbre. Re- 
prends-lui son portefeuille, Karl. Il le mettait 
dans une poche intérieure de son gilet de laine. 
L'espion se baissa et dit au bout d'un instant : 

— Il n'y est pas, Excellence, 

— C'est qu'il l'a changé de place. Regarde 
dans les autres poches. 

— Pas davantage, affirma Karl, après avoir 
obéi. 

— Comment ? Celle-là est raide ! Rosenthal 
ne se séparait jamais de son portefeuille. Il le 
gardait sur lui pour dormir. Il l'aura gardé 
pour mourir. 

— Cherchez vous-même, Excellence. 

— Mais alors ? 

— Alors quelqu'un est venu ici depuis tan- 
tôt et a pris le portefeuille. 

— Qui ? Des Français ? 

L'espion se releva, demeura silencieux un 
moment, et, s'approchant du major, lui dit 
d'une voix lente : 

— Des Français, non, Excellence ; mais un 
Français. 

. — Que veux-tu dire ? 

— Excellence, Delroze est parti tantôt en 
reconnaissance avec son beau-frère Bernard 
d'Andeville. De quel côté ? Je n'ai pu le savoir. 
Je le sais maintenant. Il est venu par ici. Il a 
exploré les ruines du phare et, voyant des 
morts, il a retourné les poches. 

— Mauvaise affaire, bougonna le major. Tu 
es sûr ? 

— Certain. Il devait être là, il y a une heure 
au plus. Peut-être même, ajouta Karl en riant, 
peut-être y est-il encore, caché dans quelque 
trou... 



104 L'ECLAT D'OBUS 

L'un et l'autre, ils jetèrent un regard autour 
d'eux, mais machinalement, et sans que ce 
gesie indiquât de leur part une crainte sérieuse. 
Puis le major reprit pensivement ; 

— Au fond, ce paquet de lettres reçues par 
nos agents, lettres sans adresses et sans noms, 
cela n'a qu'une importance relative. Mais la 
photographie, c'est plus grave. 

— Beaucoup plus, Excellence ! Comment ! 
voilà une photographie tirée en 1902, et que 
nous recherchons par conséquent depuis 
douze ans ! Je réussis, après combien d'efforts, 
à la retrouver dans les papiers que le comte 
Stéphane d'Andeville a laissés chez lui durant 
la guerre. Et cette photographie, que vous vou- 
liez justement reprendre au comte d'Andeville 
à qui vous aviez eu l'imprudence de la donner, 
est à l'heure actuelle entre les mains de Paul 
Delroze, le gendre de M. d'Andeville, le mari 
d'Elisabethd'Andeville, et votre ennemi mortel! 

— Eh 1 mon Dieu ! je le sais bien, s'écria le 
major visiblement agacé. Tu n'as pas besoin 
de m'en dire tant ! 

— Excellence, il faut toujours regarder la 
vérité en face. Quel a été votre but à l'égard 
de Paul Delroze ? Lui cacher tout ce qui peut 
le renseigner sur votre véritable personnalité, 
et, pour cela, tourner son attention, ses recher- 
ches, sa haine, vers le major Hermann. C'est 
bien cela, n'est-ce pas? Vous avez été jusqu'à 
multiplier les poignards gravés des quatre 
lettres H.E.R.M., et même jusqu'à mettre la 
signature « major Hermann » sur le panneau 
où était accroché le fameux portrait. Bref, 
toutes les précautions. De la sorte, quand vous 
aurez jugé à propos de faire rentrer le major 



L ÉCLAT D'OBUS 165 

Hermann dans le néant, Paul Delroze croira 
que son ennemi est mort, et il ne pensera plus 
à vous. Or, qu'arrive-t-il aujourd'hui ? C'est 
qu'il possède, avec cette photographie, la preuve 
la plus certaine du rapport qui existe entre le 
major Hermann et ce fameux portrait qu'il a 
vu le soir de son mariage, c'est-à-dire, entre 
le présent et le passé. 

— Evidemment, mais cette photographie 
trouvée sur un cadavre quelconque ne prendrait 
d'importance pour lui que s'il en connaissait 
la provenance, par exemple s'il pouvait voir 
son beau-père d'Andeville. 

— Son beau-père d'Andeville se bat dans les 
rangs de Tarmée anglaise, à trois lieues de 
Paul Delroze. 

— Le savent-ils ? 

— Non, mais un hasard peut les rapprocher. 
En outre, Bernard et son père s'écrivent, et 
Bernard a dû raconter à son père les événe- 
ments qui se sont passés au château d'Orne- 
quin. du moins ceux que Paul Delroze et lui 
ont pu reconstituer. 

— Eh ! qu'importe, s'ils ignorent les autres 
événements ? Et c'est là l'essentiel. Par Elisa- 
beth ils sauraient tous nos secrets et ils devi- 
neraient qui je suis. Or, ils ne la chercheront 
pas puisqu'ils la croient morte. 

— En êtes-vous bien sûr, Excellence ? 

— Que dis-tu ? 

Les deux complices étaient l'un contre l'autre, 
les yeux dans les yeux, le major inquiet et ir- 
rité, l'espion un peu narquois. 

— Parle, dit le major, qu'y a-t-il? 

— Excellence, il y a que, tantôt, j'ai pu 
mettre la main sur la valise de Delroze. Oh ! 



i66 VÉCLAT D'OBUS 

pas longtemps... quelques secondes... mais 
tout de même assez pour voir deux choses... 

— Dépêche-toi. 

— D'abord les feuilles volantes de ce ma- 
nuscrit dont vous avez brûlé par précaution les 
pages les plus importantes, mais dont malheu- 
reusement vous avez égaré toute une partie. 

— Le journal de sa femme ? 

— Oui. 

Le major lâcha un juron. 

— Que je sois damné ! On brûle tout, dans 
ces cas-là ! Ah ! si je n'avais pas eu cette curio- 
sité stupide !... Et après? 

— Après, Excellence ? Oh ! presque rien, un 
fragment d'obus, oui, un petit fragment dobus, 
mais qui m'a bien eu l'air d'être l'éclat que 
vous m'avez ordonné d'enfoncer dans le mur 
du pavillon, après y avoir plaqué des cheveux 
d'Elisabeth, Qu'en pensez-vous, Excellence? 

Le major frappa du pied avec colère et lança 
une nouvelle bordée de jurons et d'anathèmes 
sur la tête de Paul Delroze. 

— Qu'en pensez-vous, Excellence ? répéta 
l'espion. 

— Tu as raison, s'écria-t-il. Par le journal de 
sa femme, ce satané P>ançaispeut entrevoir la 
vérité, et ce morceau d obus en sa possession, 
c'est la preuve que, pour lui, sa femme vit peut- 
être encore, et c'est cela que je voulais éviter. 
Sans quoi nous l'aurons toujours sur le dos. 

Sa fureur s'exaspérait. 

— Ah ! Karl, il m'embête, celui-là. Lui et 
son gamin de beau-frère, quels sacripants ! 
Par Dieu, je croyais bien que tu m'en avais 
débarrassé le soir où nous sommes revenus au 
château dans leur chambre et où nous avons vu 



U ÉCLAT D'OBUS 167 

leurs noms inscrits sur la muraille. Et tu com- 
prends qu'ils n'en resteront pas là, maintenant 
qu'ils savent que la petite n'est pas morte. Ils 
la chercheront. Ils la trouveront. Et comme 
elle connaît tous nos secrets !... Il fallait la 
supprimer, Karl ! 

— Et le prince? ricana l'espion. 

— Conrad est un idiot. Toute cette famille 
de Français nous portera malheur, à Conrad le 
premier, qui est assez bête pour s'amouracher 
de la péronnelle. Il fallait la supprimer, tout 
de suite, Karl, je te l'avais ordonné, et ne pas 
attendre le retour du prince... 

Placé en pleine lumière, le major Hermann 
montrait la plus épouvantable face de bandit 
que l'on pût imaginer, épouvantable non point 
par la difformité des traits ou par quelque 
chose de spécialement laid, mais par l'expres- 
sion qui était repoussante et sauvage, et où 
Paul retrouvait encore, mais portée à son pa- 
roxysme, l'expression de la comtesse Hermine, 
d'après son portrait et d'après sa photographie. 
A l'évocation du crime manqué, le major Her- 
mann semblait souffrir mille morts, comme si 
le crime eût été sa condition de vivre . Les 
dents grinçaient. Les yeux étaient injectés de 
sang. 

D'une voix distraite, les doigts crispés à 
l'épaule de son complice, il articula, et, cette 
fois, en français : 

— Karl, on dirait que nous ne pouvons pas 
les atteindre et qu'un miracle les protège 
contre nous. Toi, ces jours-ci, tu as raté ton 
coup trois fois. Au château d'Ornequin, tu en 
as tué deux autres à leur place. Moi aussi, je 
l'ai manqué un jour, près de la petite porte du 



i68 LECLAT D'OBUS 

parc. Et c'était dans ce même parc... près de 
la même chapelle... tu n'as pas oublié... il y 
a seize ans..», lorsqu'il n'était qu'un enfant, lui. 
et que tu lui as planté ton couteau en pleine 
chair... Eh bien, ce jour-là, tu commençais tes 
maladresses... 

L'espion se mit à rire, d'un rire cynique et 
insolent. 

— Que voulez-vous, Excellence? Je débutais 
dans la carrière et je n'avais pas votre maîtrise. 
Voilà un père et son gosse que nous ne con- 
naissions même pas dix minutes auparavant, 
et qui ne nous avaient rien fait que d'embêter 
le kaiser. Moi, la main m'a tremblé, je le con- 
fesse. Tandis que vous... Ah ! ce que vous avez 
expédié le père, vous ! Un petit coup de votre 
petite main, ouf! ça y était! 

Cette fois ce fut Paul qui, lentement, avec 
précaution, engagea le canon de son revolver 
dans une des brèches . Il ne pouvait plus 
douter, maintenant, après les révélations de 
Karl, que le major eût tué son père. C'était 
bien cet être-là! Et son complice d'aujourd'hui, 
c'était déjà son complice d'autrefois, le subal- 
terne qui avait tenté de le tuer, lui, Paul, tan- 
dis que son père expirait. 

Bernard, devant le geste de Paul, lui souffla 
à l'oreille : 

— Tu es décidé, hein ? Nous l'abattons? 

— Attends mon signal, murmura Paul, mais 
ne tire pas sur lui, toi. Tire sur l'espion. 

Malgré tout, il pensait au mystère inexpli- 
cable des liens qui unissaient le major Her- 
mann à Bernard d'Andeville et à sa sœur Eli- 
sabeth, et n'admettait pas que ce fût Bernard 
qui accomplît l'œuvre de justice. Lui-même il 



L ÉCLAT D'OBUS 169 

hésitait, comme on hésite devant un acte dont 
on ne connaît pas toute la portée. Qui était ce 
bandit ? Quelle personnalité lui attribuer ? Au- 
jourd'hui, major Hermann et chef de l'espion- 
nage allemand ; hier, compagnon de plaisir 
du prince Conrad, tout-puissant au château 
d'Ornequin, se déguisant en paysanne et rôdant 
à travers Corvigny ; jadis assassin, complice 
de l'empereur, châtelaine d'Ornequin... Parmi 
toutes ces personnalités, qui toutes n'étaient 
que les aspects divers d'un seul et même être, 
quelle était la véritable ? 

Eperdument, Paul regardait le major, comme 
il avait regardé la photographie, et, dans la 
chambre close, le portrait d'Hermine d'Ande- 
ville. Hermann... Hermine... les noms se con- 
fondaient en lui. 

Et il notait la finesse des mains, blanches et 
petites ainsi que des mains de femme. Les 
doigts effilés s'ornaient de bagues aux pierres 
précieuses. Les pieds aussi, chaussés de bottes, 
étaient délicats. Le visage, très pâle, n'offrait 
aucune trace de barbe. Mais toute cette appa- 
rence efféminée était démentie par le son rau- 
que d'une voix éraillée, par la lourdeur des 
mouvements et de la démarche, et par une sorte 
d'énergie réellement barbare. 

Le major plaqua ses deux mains sur sa figure 
et réfléchit pendant quelques minutes. Karl le 
considérait avec une certaine pitié et un air de 
se demander si son maître n'éprouvait pas, au 
souvenir des crimes commis, un commence- 
ment de remords. 

Mais le maître, secouant sa torpeur, lui dit, 
— et sa haine seule frissonnait en sa voix à 
peine perceptible : 



170 . V ECLAT D'OBUS 

— Tant pis pour eux, Karl, tant pis pour 
tous ceux qui essaient de nous barrer la route. 
J'ai suppriraé le père, et j'ai bien fait. Un jour 
ce sera le tour du fils... Maintenant... mainte- 
nant, il s'agit de la petite. 

— Voulez-vous que je m'en charge, Excel- 
lence ? 

— Non, j'ai besoin de toi ici, et j'ai besoin 
d'y rester moi-même. Les affaires vont très 
mal. Mais au début de janvier, j'irai là-bas. Le 
dix au matin, je serai à Ebrecourt. Quarante- 
huit heures après, il faut que ce soit fini. Et ce 
sera fini, je te le jure. 

De nouveau il se tut, tandis que l'espion 
éclatait de rire. Paul s'était baissé pour se 
mettre à la hauteur de son revolver. Une hési- 
tation plus longue eût été coupable. Tuer le 
major, ce n'était plus se venger et tuer l'assas- 
sin de son père, c'était prévenir un crime nou- 
veau et sauver Elisabeth. Il fallait agir, quelles 
que pussent être les conséquences de l'acte. Il 
s'y décida. 

— Tu es prêt ? dit-il très bas à Bernard. 

— Oui. J'attends ton signal. 

Il visa froidement, guettant la seconde pro- 
pice, et il allait presser la détente, lorsque Karl 
prononça en allemand : 

— Dites donc. Excellence, vous savez ce qui 
se prépare pour la maison du passeur? 

— Quoi ? 

— Tout bonnement une attaque. Centvolon- 
taires des compagnies d'Afrique sont déjà en 
route par les marais. L'assaut aura lieu dès 
l'aube. Vous n'avez que le temps d'avertir le 
quartier général et de vous assurer des précau- 
tions qu'ils comptent prendre. 



L'ECLAT D'OBUS 171 

Le major déclara simplement : 

— Elles sont prises. 

— Que dites-vous, Excellence ? 

— Je te dis qu'elles sont prises. J'ai été pré- 
venu par un autre côté, et, comme on tient 
fortement à la maison du passeur, j'ai télé- 
phoné au commandant du poste qu'on lui en- 
verrait trois cents hommes à cinq heures du 
matin. Les volontaires d'Afrique donneront 
dans le piège. Pas un n'en reviendra vivant. 

Le major eut un petit rire satisfait et releva 
le col de son manteau en ajoutant : 

— D'ailleurs, pour plus de sûreté, j'irai 
passer la nuit là-bas... d'autant que je me de- 
mande si, par hasard, ce n'est pas le comman- 
dant de poste qui aurait envoyé des ïiommes 
ici, et fait prendre les papiers de Rosenthal 
dont il savait la mort. 

— Mais... 

— Assez bavardé. Occupe-toi de Rosenthal. 
et partons. 

— Je vous accompagne, Excellence? 

— Inutile . Une des barques me conduira 
par le canal. La maison n'est pas à quarante 
minutes d'ici. 

Sur l'appel de l'espion, trois soldats descen- 
dirent, et le cadavre fut hissé jusqu'à la trappe 
supérieure. 

Karl et le major restaient immobiles tous 
deux, au pied de l'échelle, et Karl portait vers 
la trappe la lumière de la lanterne qu'il avait 
détachée. 

Bernard murmura : 
■ — Nous tirons? 

— Non, répondit Paul. 

— Mais... 



172 L'ECLAT D'OBUS 

— Je te défends... 

Lorsque Topération fut terminée, le major 
prescrivit : 

— Eclaire-moi bien et que l'échelle ne bouge 
pas. 

Il monta et disparut. 

— Ça y est. cria-t-il. Dépêche-toi. 
A son tour, l'espion grimpa. 

On entendit leurs pas au-dessus de la cave. 
Ces pas s'éloignèrent dans la direction du 
canal, et il n'y eut plus aucun bruit. 

— Eh bien, quoi? s'écria Bernard, qu'est-ce 
qui t'a pris ? L'occasion était unique. Les deux 
bandits tombaient du coup. 

— Et nous après, prononça Paul. Ils étaient 
douze là-haut. Nous étions réglés. 

— Mais Elisabeth était sauvée. Paul ! En 
vérité, je ne te comprends pas. Comment! 
nous avons de pareils monstres à portée de nos 
balles, et tu les laisses partir ! L'assassin de 
ton père, le bourreau d'Elisabeth est là, et 
c'est à nous que tu penses ! 

— Bernard, dit Paul Delroze, tu n'as pas 
compris les dernières paroles qu'ils ont échan- 
gées. L'ennemi est prévenu de l'attaque et de 
nos projets sur la maison du passeur. Tout à 
l'heure les cent volontaires d'Afrique qui 
rampent dans le marais seront victimes de 
l'embuscade qui leur est tendue. C'est donc à 
eux qu'il nous faut penser. C'est eux que nous 
devons sauver d'abord . Nous n'avons pas le 
droit de nous faire tuer, alors qu'il nous reste 
à accomplir un tel devoir. Et je suis sûr que tu 
me donnes raison. 

— Oui, dit Bernard. Mais tout de même l'oc- 
casion était bonne. 



LÉCLAT D'OBUS 173 

— Nous la retrouverons, et bientôt peut- 
être, affirma Paul, qui songeait à la maison du 
passeur, où le major Hermann devait se rendre. 

— Enfin, quelles sont tes intentions? 

— Je rejoins le détachement des volontaires. 
wSi le lieutenant qui les commande est de mon 
avis, Tassaut n'aura pas lieu à sept heures, 
mais tout de suite. Et je serai de la fête. 

— Et moi ? 

— Retourne auprès du colonel. Expose-lui 
la situation, et dis-lui que la maison du passeur 
sera prise ce matin et que nous y. tiendrons 
jusqu'à l'arrivée des renforts. 

Ils se quittèrent sans un mot de plus, et 
Paul se jeta résolument dans les marais. 

La tâche qu'il entreprenait ne rencontra pas 
les obstacles auxquels il croyait se heurter. 
x\près quarante minutes d'une marche assez 
pénible, il perçut des murmures de voix, lança 
le mot d'ordre et se fit conduire vers le lieu- 
tenant. 

Les explications de Paul convainquirent 
aussitôt l'officier : il fallait ou bien renoncer à 
l'affaire ou bien en brusquer l'exécution. 

La colonne se porta en avant. 

A trois heures, guidés par un paysan qui 
connaissait une passe où les hommes n'enfon- 
çaient que jusqu'aux genoux, ils réussirent à 
gagner les abords de la maison sans être signa- 
lés. Mais, l'alarme ayant été donnée par une 
sentinelle, l'attaque commença. 

Cette attaque, un des plus beaux faits d'armes 
de la guerre, est trop connue pour qu'il soit 
nécessaire d'en donner ici le détail. Elle fut 
d'une violence extrême. L'ennemi, qui se tenait 



174 L'ÉCLAT D'OBUS 

sur ses gardes, riposta avec une vigueur égale. 
Les fils de fer s'entremêlaient. Les pièges abon- 
daient.' Un corps à corps furieux s'engagea 
devant la* maison, puis dans la maison, et 
lorsque les Français, victorieux, eurent abattu 
ou fait prisonniers les quatre-vingt-trois Alle- 
mands qui la défendaient, eux-mêmes avaient 
subi des pertes qui réduisaient leur effectif de 
moitié. 

Le premier, Paul avait sauté dans les tran- 
chées dont la ligne flanquait la maison vers la 
gauche et se prolongeait en demi-cercle jusqu'à 
l'Yser. Il avait son idée : avant que l'attaque 
ne réussît, il voulait couper toute retraite aux 
fugitifs. 

Repoussé d'abord, il gagna la berge, suivi 
de trois volontaires, s'engagea dans l'eau, 
remonta le canal, parvint ainsi de l'autre côté 
de la maison, et trouva, comme il s'y attendait, 
un pont de bateaux. 

A ce moment il aperçut une silhouette qui 
s'évanouissait dans l'ombre. 

— Restez là, dit-il à ses hommes, et que per- 
sonne ne passe. 

Lui-même il s'élança, franchit le pont, et se 
mit à courir. 

Un projecteur ayant illuminé la rive, il 
avisa de nouveau la silhouette à cinquante 
pas en avant. 

Une minute plus tard il criait : 

— Halte ! ou je fais feu. 

Et, comme le fugitif continuait, il tira, 
mais de façon à ne pas l'atteindre. 

L'homme s'arrêta et déchargea quatre fois 
fois son rev^olver tandis que Paul, courbé en 
deux, se jetait dans ses jambes etle renversait. 



I 



LECLAl D'OBUS 175 

Maîtrisé, l'ennemi n'opposa aucune résis- 
tance. Paul l'enroula dans son manteau et le 
saisit à la gorge. 

De sa mainlibre, il lui jeta en pleine figure 
la lumière de sa lanterne. 

Son instinct ne l'avait pas trompé : il tenait 
le major Hermann. 




III 

LA MAISON 
DU PASSEUR 



AUL Delroze ne prononça pas une pa- 
role. Poussant devant lui son prison- 
nier, dont il avait attaché les poignets 
derrière le dos, il revint vers le pont, parmi les 
ténèbres illuminées de courtes lueurs. 

L'attaque se poursuivait. Cependant un cer- 
tain nombre de fuyards ayant voulu s'échap- 
per, et les volontaires qui gardaient le pont les 
ayant accueillis à coups de fusil, les Allemands 
se crurent tournés, et cette diversion précipita 
leur défaite. 

Lorsque Paul arriva, le combat était fini. 
Mais une contre-attaque ennemie, soutenue par 
les renforts promis au commandant de poste, 
ne pouvait pas tarder à se produire et tout de 
suite on organisa la défense. 

La maison du passeur, que les Allemands 
avaient puissamment fortifiée et entourée de 
tranchées, secomposait d'un rez-de-chaussée et 
d'un seul étage dont les trois pièces n'en for- 
maient plus qu'une seule. Une soupente cepen- 
dant, qui servait autrefois de mansarde à un 
domestique, et à laquelle on accédait par trois 
marches de bois, s'ouvrait comme une alcôve 



L'ECLAT D'OBUS 177 

au fond de cette vaste pièce. C'est là que Paul, 
à qui était réservée l'organisation de Tétage, 
c'est là que Paul amena son prisonnier. Il le 
coucha sur le parquet, le ligota à l'aide d'une 
corde et l'attacha solidement à une poutre, et, 
tout en agissant, il fut pris d'un tel élan de 
haine qu'il le saisit à la gorge comme pour 
l'étrangler. 

Il se domina. A quoi bon se presser? Avant 
de tuer cet homme ou de le livrer aux soldats 
qui le colleraient au mur, ne serait-ce pas 
une joie profonde que de s'expliquer avec lui ? 

Comme le lieutenant entrait, il lui dit, de 
façon à être entendu de tous et surtoutdu major : 

— Mon lieutenant, je vous recommande ce 
misérable, qui n'est autre que le major Her- 
mann, un des chefs de l'espionnage allemand. 
J'ai les preuves sur moi. S'il m'arrivait mal- 
heur, qu'on ne l'oublie pas. Et, au cas où il 
faudrait battre en retraite. . . 

Le lieutenant sourit. 

— Hypothèse inadmissible. Nous ne battrons 
pas en retraite, pour la bonne raison que je 
ferais plutôt sauter la bicoque. Et, par consé- 
quent, le major Hermann sauterait avec nous. 
Donc, soyez tranquille. 

Les deux officiers se concertèrent sur les 
mesures de défense, et rapidement on se mit 
à l'œuvre. 

Avant tout, le pont de bateaux fut disloqué, 
des tranchées creusées sur le long du canal, 
et les mitrailleuses retournées. A son étage, . 
Paul fit transporter les sacs de terre d'une 
façade à l'autre et consolider, à Taide de 
poteaux placés en arcs-boutants. les parties de 
mur qui semblaient le moins solides. 



178 L: ECLAT D'OBUS 

A cinq heures et demie, sous la clarté des 
proj acteurs allemands , plusieurs obus tombèrent 
aux environs. L'un deux atteignit la maison. 
Les grosses pièces commençaient à balayer le 
chemin de halage. 

C'est par ce chemin que déboucha, un peu 
avant le jour, un détachement de cyclistes en- 
voyés en hâte. Bernard d'Ande ville les précé- 
dait. 

Il expliqua que deux compagnies et une 
section de sapeurs, devançant un bataillon 
complet, s'étaient mis en route, mais que, 
gênés par les obus ennemis, ils devaient longer 
les marais, en contre-bas et à l'abri du talus 
qui étayait le chemin de halage. Leur marche 
étant ainsi ralentie, il faudrait les attendre 
pour le moins une heure. 

— Une heure, dit le lieutenant, ce sera 
long. Mais c'est possible. Donc... 

Tandis qu'il donnait de nouveaux ordres et 
qu'il assignait leurs postes aux cj'clistes. Paul 
remonta, et il allait raconter à Bernard la 
capture du major Hermann lorsque son beau- 
frère lui annonça : 

— Tu sais, Paul, papa est ici avec moi ! 
Paul tressauta. 

— Ton père est ici ? Ton père est venu 
avec toi ? 

— Parfaitement, et de la manière la plus 
naturelle du monde. Figure-toi qu'il cherchait 
l'occasion depuis quelque temps déjà... Ah ! 
à propos, il a été nommé sous-lieutenant in- 
terprète. 

Paul n'écoutait pas. Il se disait seulement : 
«M. d'Andeville est là... M. d'Andeville, le 
mari de la comtesse Hermine. Il ne peut pus 



L ECLAT D'OBUS 179 

ne pas savoir, lui. Est-elle vivante Ou morte ? 
Ou bien a-t-il été jusqu'au bout la dupe d'une 
intrigante, etgarde-t-il à la disparue son sou- 
venir et sa tendresse ? Mais non, cela n'est pas 
croyable, puisquil y a cette photographie, 
faite quatre ans plus tard, et qui lui a été en- 
voyée, et envoyée de Berlin ! Donc il sait, et 
alors... » 

Paul était vivement troublé. Les révélations 
de l'espion Karl lui avaient montré tout à coup 
M. d'Andeville sous un jour étrange. Et voilà 
que les circonstances amenaient M. d'Andeville 
auprès de lui, à l'instant même où le major 
Hermann venait d'être capturé ! 

Paul se tourna vers la soupente. Le major 
ne bougeait pas, le visage collé contre la 
muraille. 

— Ton père est donc resté dehors ? dit Paul 
à son beau-frère, 

— Oui, il avait pris la bicyclette d'un 
homme qui a couru près de nous et qui a été 
légèrement blessé. Papa le soigne. 

— Va le chercher, et, si le lieutenant n^ 
voit pas d'inconvénient... 

Il fut interrompu par l'éclatement d'un shrap- 
nell dont les balles criblèrent les sacs entas- 
sés devant eux. Le jour se levait. On voyait 
une colonne ennemie surgir de l'ombre à mille 
mètres au plus. 

— Qu'on se. prépare ! cria d'en bas le lieute- 
nant. Et pas un coup de feu avant mon ordre. 
Que personne rie se montre!... 

Ce n'est qu'au bout d'un quart d'heure, et 
seulement durant quatre ou cinq minutes, 
que Paul et M. d'Andeville purent échanger 
quelques mots, d'une façon si heurtée d'ailleurs 



i8o VÉCLAT D'OBUS 

que Pauî|(ÉF'eut pas le loisir de se demander 
quelle attitude il prendrait en face du père 
d'Elisabeth. Le drame du passé, le rôle que le 
mari de 1» comtesse Hermine pouvait jouer 
dans ce drame, tout cela se mêlait en son es- 
prit avec la défense du blockhaus. Et, malgré 
l'affection qui les liait l'un à l'autre, leur poi- 
gnée de main fut presque distraite. 

Paul faisait boucher une petite fenêtre avec 
un matelas. Bernard avait son poste à l'autre 
bout de la salle. 

M. d'Ande ville dit à Paul : 

— Vous êtes sûr de tenir, n'est-ce pas ? 

— Absolument, puisqu'il le faut. 

— Oui, il le faut. J'étais à la division hier 
avec le général anglais auquel je suis attaché 
comme interprète, quand on a résolu cette 
attaque. La position, paraît-il, est de premier 
ordre, et il est indispensable qu'on s'y accroche. 
C'est alors que j'ai vu là l'occasion de vous 
revoir, Paul. Je connaissais la présence de 
votre réoiment. J'ai donc demandé à accom- 
pagner le contingent désigné pour... 

Nouvelle interruption. Un obus trouait le 
toit et crevait la façade opposée au canal. 

— Personne n'est touché? 

— Personne, répondit-on. 

Un peu après, M. d'Andevile reprenait : 

— Le plus curieux, c'est d'avoir retrouvé 
Bernard chez votre colonel, cette nuit. Vous 
pensez avec quelle joie je me suis mêlé aux 
cyclistes. C'était le seul moyen de rester un peu 
auprès de mon petit Bernard et de venir vous 
serrer la main... Et puis je n'avais pas de nou- 
velles de ma pauvre Elisabeth, et Bernard m'a 
raconté... 



L'ECLAT D'OBUS i8i 

— Ah! dit Paul vivement, Bernard vous a 
raconté tout ce qui s'est passé au château? 

— Du moins tout ce qu'il a pu savoir, et il y 
a bien des choses inexplicables sur lesquelles, 
selon lui, Paul, vous avez des données plus pré- 
cises. Ainsi, pourquoi Elisabeth est-elle restée 
à Ornequin? 

— C'est elle qui l'a voulu, répliqua Paul, et 
je n'ai été averti de sa décision que plus tard, 
par lettre. 

— Je sais. Mais pourquoi ne l'avez-vous pas 
emmenée, Paul? 

— En quittant Ornequin, j'ai pris toutes les 
dispositions nécessaires pour qu'elle pût s'en 
aller. 

— Soit. Mais vous n'auriez pas dû quitter 
Ornequin sans elle. Tout le mal vient de là. 

M. d'Andeville avait parlé avec une certaine 
rigueur, et, comme Paul se taisait, il insista : 

— Pourquoi n'avez-vous pas emmené Elisa- 
beth ? Bernard m'a dit qu'il y avait eu des choses 
très graves, que vous aviez fait allusion à des 
événements exceptionnels. Vous pourriez peut- 
être m'expliquer... 

Il semblait à Paul deviner en M. d'Ande- 
ville une hostilité sourde, et cela l'irritait 
d'autant plus de la part d'un homme dont la 
conduite lui paraissait maintenant si déconcer- 
tante. 

— Croyez-vous, lui dit-il, que ce soit le mo- 
ment? 

— Mais oui, mais oui, nous pouvons être 
séparés d'un moment à l'autre... 

Paul ne le laissa pas achever. Il se tourna 
brusquement vers lui et s'écria : 

— Vous avez raison, monsieur! C'est là une 



i82 L'ECLAT D'OBUS 

idée affreuse. Il serait effrayant que je ne pusse 
pas répondre à vos questions et que vous ne 
pussiez pas répondre aux miennes. Le sort 
d'Elisabeth Mépend peut-être des quelques 
phrases que nous allons prononcer. Caria vérité 
est entre nous. Un mot peut la mettre en lu- 
mière, et tout nous presse. Il faut parler dès 
maintenant, quoi qu'il arrive. 

Son émotion surprit M. d'Andeville qui lui 
dit : 

— Ne serait-il pas bon d'appeler Bernard? 

— Non! non! fit Paul, à aucun prix! C'est 
une chose qu'il ne doit pas connaître, puisqu'il 
s'agit... 

— Puisqu'il s'agit? questionna M. d'Ande- 
ville, de plus en plus étonné. 

Un homme tomba près d'eux, frappé ppr une 
balle. Paul se précipita : touché au 'front, 
l'homme était mort. Et deux balles encore péné- 
trèrent par une ouverture trop grande que Paul 
fit boucher en partie. 

M. d'Andeville, qui l'avait aidé, poursuivit 
l'entretien. 

— Vous disiez que Bernard ne doit pas 
entendre parce qu'il s'agit?... 

— Parce qu'il s'agit de sa mère, répondit 
Paul. 

M. d'Andeville s'exclama : 

— De sa mère? Comment! il s'agit de sa 
mère?... De ma femme? Je ne comprends pas... 

Par les meurtrières on apercevait trois co- 
lonnes ennemies qui s'avançaient, au-dessus des 
plaines innondées, sur des chaussées étroites 
convergeant vers le canal en face de la maison 
du passeur. 

— Quand ils seront à deux cents mètres du 



VÉCLAl D'OBUS 183 

canal, nous tirerons, dit le lieutenant comman- 
dant les volontaires, qui était venu inspecter 
les travaux de défense. Mais pourvu que leurs 
canons ne démolissent pas trop la bicoque î 

— Et nos renforts ? demanda Paul. 

— Ils seront là dans trente à quarante mi- 
nutes. En attendant, les 75 font de la bonne be- 
sogne. 

Dans l'espace les obus se croisaient. Il en 
tombait au milieu des colonnes allemandes. Il 
en tombait autour du blockhaus. 

Paul, courant de tous côtés, encourageait les 
hommes et leur donnait des conseils. 

De temps à autre, s'approchant de la sou- 
pente, il examinait le major Hermann. Puis il 
retournait à son poste. 

P?s une seconde il ne cessait de penser au 
devOiT qui lui incombait comme officier et 
comme combattant, et pas une seconde non 
plus à ce qu'il lui fallait dire à M. d'Andeville. 
Mais ces deux obsessions en se confondant lui 
enlevaient toute lucidité, et il ne savait com- 
ment s'expliquer avec son beau-père et com- 
ment débrouiller l'inexplicable situation. Plu- 
sieurs fois M. d'Andeville l'interrogea. Il ne 
répondit pas. 

La voix du lieutenant se fit entendre. 

— Attention !.. En joue!... Feu!... 

A quatre reprises le commandement fut 
répété. 

La colonne ennemie la plus proche, décimée 
par les balles, parut hésiter. 

Mais les autres la rejoignirent, et elle se re- 
forma. 

Deux obus allemands éclatèrent sur la mai- 
son. Le toit fut enlevé d'un coup, quelques 



i84 L'ECLAT D'OBUS 

mètres de la façade démolie, et trois hommes 
écrasés. 

A la tourmente une accalmie succéda. Mais 
Paul avait ^u si nettement la sensation du 
danger qui les menaçait tous qu'il lui fut 
impossible de se contenir plus longtemps. Se 
décidant soudain, il apostropha M. d'Andeville, 
et, sans plus chercher de préambules, il lui 
jeta : 

— Un mot avant tout... il faut que je sache... 
Etes-vous bien sûr que la comtesse d'Andeville 
soit morte? 

Et aussitôt il reprit : 

— Oui, ma question vous semble folle... 
Elle vous semble ainsi parce que vous ne savez 
rien. Mais je ne suis pas fou, et je vous de- 
mande d'y répondre comme si j'avais eu le 
temps de vous exposer tous les motifs qui la 
justifient. La comtesse Hermine est-elle morte? 

M. d'Andeville se domina, et, acceptant de se 
mettre dans l'état d'esprit que réclamait Paul, 
il prononça : 

— Existe-t-il une raison quelconque qui vous 
permettrait de supposer que ma femme est 
encore vivante? 

— Des raisons très sérieuses, j'oserais dire 
des raisons irréfutables. 

M. d'Andeville haussa les épaules et déclara 
d'une voix ferme : 

— Ma femme est morte dans mes bras. J'ai 
senti sous mes lèvres ses mains glacées, ce 
froid de la mort qui est si horrible quand on 
aime. Je l'ai enveloppée moi-même, suivant son 
désir, dans sa robe de mariée, et j'étais là quand 
on a cloué le cercueil. Et après? 

Paul l'écoutait en sonoeant : 



L ECLAT D'OBUS 185 

— Est-ce qu'il a dit la vérité? Oui, et néan- 
moins puis-je admettre?... 

— Après? répéta M. d'Andeville d'une voix 
plus impérieuse. 

— Après, reprit Paul, une autre question... 
celle-ci : le portrait qui se trouvait dans le bou- 
doir de la comtesse d'Andeville était-il son por- 
trait? 

— Evidemment, son portrait en pied... 

— La représentant, dit Paul, avec un fichu 
de dentelle noire autour des épaules ? 

— Oui, un fichu comme elle aimait à en 
porter. 

— Et que fermait par devant un camée en- 
cerclé d'un serpent d'or? 

— Oui, un vieux camée qui me venait de 
ma mère, et que ma femme ne quittait jamais. 

Un élan irréfléchi souleva Paul. Les affir- 
mations de M. d'Andeville lui semblaient des 
aveux, et tout frémissant de colère il scanda : 

— Monsieur, vous n'avez pas oublié que mon 
père a été assassiné, n'est-ce pas ? Nous en avons 
souvent parlé tous deux. C'était votre ami. Eh 
bien, la femme qui Ta assassiné et que jai vue, 
dont l'image est creusée dans mon cerveau, 
cette femme portait un fichu de dentelle noire 
autour des épaules, et un camée encerclé d'un 
serpent d'or. Et cette femme, j'ai retrouvé son 
portrait dans la chambre de votre femme... 
Oui, le soir de mes noces, j'ai vu son portrait... 
Comprenez- vous, maintenant?... Comprenez- 
vous? 

Entre les deux hommes la minute fut tra- 
gique. M. d'Andeville, les mains crispées autour 
de son fusil, tremblait. « Mais pourquoi tremble- 
t-il? se demandait Paul dont les soupçons 



i86 • UECLAT DOBUS 

grandissaient jusqu'à devenir une accusation 
véritable. Est-ce la révolte ou la rage d'être 
démasqué qui le fait frémir ainsi? Et dois-je le 
considérer comme le complice de sa femme ? 
Car enfin... » 

Il sentit son bras tordu par une étreinte vio- 
lente. M. d'Andeville balbutiait, livide : 

— Vous osez! Ainsi ma femme aurait assas- 
siné votre père!.,. Mais vous êtes ivre! Ma 
femme qui était une sainte devant Dieu et 
devant les hommes ! Et vous osez? Ah! je ne 
sais pas ce qui me retient de vous casser la 
figure. 

Paul se dégagea rudement. Tous deux secoués 
par une fureur que surexcitaient le vacarme 
du combat et la folie même de leur querelle, 
ils furent sur le point de se colleter pendant 
que les balles et les obus sifflaient autour deux. 

Un pan de mur encore s écroula. Paul donna 
des ordres, et, en même temps, il pensait au 
major Hermann qui était là dans un coin, et 
devant qui il aurait pu amener M. d'Andeville, 
comme un criminel que l'on confronte avec 
son complice. Pourquoi cependant n'agissait-il 
pas ainsi? 

Se souvenant tout à coup, il tira de sa poche 
la photographie de la comtesse H er ni i ne trouvée 
sur le cadavre de Tx^Uemand Rosenthal. 

— Et cela, dit-il, en la lui plaçant sous les 
yeux, vous savez ce que c'est que cela? La date 
est dessus : igo2. Et vous prétendez que la 
comtesse Hermine est morte? Hein! répondez; 
une photographie de Berlin, qui vous fut 
envoyer par votre femme quatre ans après 
sa mort ! 

M. d'Andeville chancela. On eût dit que toute 



L'ECLA.7 D'OBUS 187 

sa colère s'évanouissait et se changeait en une 
stupeur infinie. Paul brandissait devant lui la 
preuve accablante que constituait le morceau 
de carton. Et il l'entendit murmurer : 

— Qui m'a volé cela ? C'était dans mes 
papiers, à Paris... Mais aussi pourquoi ne 
l"ai-je pas déchirée?... 

Et. très bas, il articulait : 

— Oh ! Hermine , mon Hermine bien- 
aimée !... 

N'était-ce pas l'aveu? Mais alors que signi- 
fiait un aveu exprimé en ces termes et avec 
cette affirmation de tendresse pour une femme 
chargée de crimes et d'infamies ? 

Du rez-de-chaussée, le lieutenant hurla : 

— Tout le monde aux tranchées de Tavant, 
sauf dix hommes. Delroze, gardez les meilleurs 
tireurs, et feu à volonté ! 

Les volontaires, sous la conduite de Bernard, 
descendirent en hâte. Malgré les pertes subies, 
Tennemi approchait du canal. Déjà même, à 
droite et à gauche, des groupes de pionniers, 
constamment renouvelés, s'acharnaient à réu- 
nir les bateaux échoués sur la rive. Contre 
l'assaut imminent, le lieutenant des volontaires 
ramas ,/ ses hommes en première ligne, tan- 
dis qu, esHireurs de la maison avaient mis- 
sion, sous la rafale des obus, de tirer sans 
relâche. 

Un à un, cinq de ces tireurs tombèrent. 

Paul et M. d'xVnde ville se multipliaient, tout 
en se concertant sur les ordres à donner et sur 
les actes à accomplir. Il n'y avait point de 
chance, eu égard à la grande infériorité du 
nombre, que Ion pût résister. Mais peut-être 
pouvait-on tenir jusqu'à l'arrivée des renforts. 



i88 LECLAT D'OBUS 

ce qui eût assuré la possession du blockhaus. 

L'artillerie française, dans l'impossibilité 
d'un tir efficace parmi la mêlée des combat- 
tants, avait cessé le feu, tandis que les canons 
allemands gardaient toujours la maison comme 
objectif, et des obus éclataient à tous mo- 
ments. 

Un homme encore fut blessé, que l'on trans- 
porta jusqu'à la soupente auprès du major 
Hermann, et qui mourut presque aussitôt. 

Dehors la lutte s'engageait sur l'eau et dans 
l'eau même du canal, sur les barques et autour 
des barques. Corps à corps furieux, tumulte, 
cris de haine et cris de douleur, hurlements 
d'effroi et chants de victoire... la confusion 
était telle que Paul et M. d'Andeville avaient 
peine à placer leurs balles. 

Paul dit à son beau-père : 

— Je crains que nous succombions avant 
d'être secourus. Je dois donc vous prévenir que 
le lieutenant a pris ses dispositions pour faire 
sauter la maison. Comme vous êtes ici par 
hasard, sans mission qui vous donne le titre 
et les devoirs d'un combattant... 

— Je suis ici à titre de Français, riposta 
M. d'Andeville. Je resterai jusqu'à la dernière 
minute. 

— Alors peut-être aurons-nous le temps de 
finir. Ecoutez-moi, monsieur. Je tâcherai d'être 
bref. Mais si un mot, un seul mot vous éclai- 
rait, je vous demande de m'interrompra tout 
de suite. 

Il comprenait qu'il y avait entre eux des 
ténèbres incommensurables, et que, coupable 
ou non, complice ou dupe de sa femme. 
M. d'Andeville devait savoir des choses que 



L'ECLAT D'OBUS 189 

lui, Paul, ignorait, et que ces choses ne pou- 
vaient être précisées que par une exposition 
suffisante des événements. 

Il commença donc à parler. Il le fit posé- 
ment, calmement, tandis que M. d'Andeville 
écoutait en silence. Et ils ne cessaient de tirer, 
armant leurs fusils, épaulant, visant et rechar- 
geant avec tranquillité, comme s'ils étaient à 
Texercice. Autour deux et au-dessus d'eux, la 
mort poursuivait son œuvre implacable. 

Mais Paul avait à peine raconté son arrivée 
à Ornequin avec Elisabeth, son entrée dans la 
chambre close et son épouvante à la vue du 
portrait, qu'un obus énorme explosa sur leurs 
tètes et les éclaboussa de mitraille. 

Les quatre volontaires furent touchés. Paul 
tomba également, frappé au cou, et aussitôt, 
bien qu'il ne souffrît pas, il sentit que toutes 
ses idées sombraient peu à peu dans la brume 
sans qu'il pût les retenir. Il s y efforçait cepen- 
dant, et il avait encore, par un prodige de 
volonté, un reste d'énergie qui lui permettait 
certaines réflexions et certaines impressions. 
Ainsi vit-il son beau-père à genoux près de lui, 
et il réussit à lui dire : 

■ — Le journal d'Elisabeth. . . vous le trouverez 
dans ma valise, au campement... avec quelques 
pages écrites par moi... qui vous feront com- 
prendre... Mais d'abord il faut... tenez, cet 
officier allemand qui est là, attaché... c'est un 
espion... surveillez-le... tuez-le... sinon le 
10 janvier... Mais vous le tuerez, n'est-ce pas ? 

Paul ne pouvait plus articuler. D'ailleurs il 
s'apercevait que M. d'Andeville n'était pas à 
genoux pour l'écouter ou le soigner, mais que, 
atteint lui-même, le visage en sang, il se ployait 



190 L ECLAT D'OBUS 

en deux et, finalement s'accroupissait avec des 
plaintes de plus en plus sourdes. 

Dans la vaste pièce il y eut alors un grand 
calme au âelà duquel crépitaient les détona- 
tions des fusils. Les canons allemands ne 
tiraient plus. La contre-attaque de l'ennemi 
devait se poursuivre avec succès, et Paul, inca- 
pable d'un mouvement, attendait la formidable 
explosion annoncée par le lieutenant. 

Plusieurs fois il prononça le nom d'Elisabeth. 
Il pensait qu'aucun danger ne la menaçait dé- 
sormais, puisque le major Hermann allait 
mourir, lui aussi. D'ailleurs, son frère Bernard 
saurait bien la défendre. xMais, à la longue, 
cependant, cette sorte de quiétude s'évanouis- 
sait, se changeait en malaise, puis en tour- 
ment, et faisait place à une sensation dont 
chaque seconde aggravait la torture. Etait-ce 
un cauchemar, une hallucination maladive qui 
le hantait ? Cela se passait du côté de la sou- 
pente où il avait entraîné le major Hermann et 
où gisait le cadavre d'un soldat. Horreur! il 
lui semblait que le major avait coupé ses liens, 
qu'il se soulevait, et qu'il regardait autour de 
lui. 

De toutes ses forces Paul ouvrit ses yeux, 
et de toutes ses forces il exigea qu'ils demeu- 
rassent ouverts. 

Mais une ombre de plus en plus épaisse les 
voilait, et au travers de cette ombre il discer- 
nait, comme on voit la nuit un spectacle con- 
fus, le major qui se débarrassait de son man- 
teau, qui se penchait sur le cadavre, qui lui 
ôtait sa capote de drap bleu, qui s'en revêtait 
lui-même, qui mettait sur sa tète le képi du 
mort, s'entourait le cou de sa cravate, prenait 



L'ECLAT D'OBUS 191 

son fusil, sa baïonnette, ses cartouches, et qui, 
ainsi transformé, descendait les trois marches 
de bois. 

Vision terrible ! Paul aurait voulu douter et 
croire à l'apparition de quelque fantôme surgi 
de sa fièvre et de son délire. Mais tout lui 
attestait la réalité du spectacle. Et c'était pour 
lui la plus infernale des souffrances. Le major 
s'enfuyait ! 

Paul était trop faible pour envisager la situa- 
tion telle qu'elle se présentait. Le major son- 
geait-il à le tuer et à tuer M. d'Andeville ? Le 
major savait-il qu'ils étaient là, tous deux 
blessés, à portée de sa main ? Autant de ques- 
tions que Paul ne se posait pas. Une seule idée 
obsédait son cerveau défaillant : le major Her- 
mann s'enfuyait. Grâce à son uniforme il se 
mêlerait aux volontaires ! A la faveur de 
quelque signal, il rejoindrait les Allemands 1 
Et il serait libre ! Et il reprendrait contre Eli- 
sabeth son œuvre de persécution, son œuvre 
de mort ! 

Ah ! si l'explosion avait pu se produire ! Que 
la maison du passeur sautât, et le major était 
perdu... 

Dans son inconscience, Paul se rattachait 
encore à cet espoir. Cependant sa raison va- 
cillait. Ses pensées devenaient de plus en plus 
confuses. Rapidement, il s'enfonça parmi les 
ténèbres où l'on ne peut plus voir, où l'on ne 
peut plus entendre... 

Trois semaines plus tard, le général comman- 
dant en chef les armées descendait d'automo- 
bile devant le perron d'un vieux château du 
Boulonnais, transformé en hôpital militaire. 



192 L'ÉCLAT D'OBUS 

L'officier d'administration l'attendait à la 
porte. 

— Le sous-lieutenant Delroze est prévenu 
de ma visite ? 

— Oui, mon général. 

— Conduisez-moi dans sa chambre. 

Paul Delroze était levé, le cou enveloppé de 
linge, mais le visage calme et sans trace de 
fatigue. 

Très ému par la présence du grand chef dont 
l'énergie et le sang-froid avaient sauvé la 
France, il prit aussitôt la position militaire. 
Mais le général lui tendit la main et s'écria 
d'une bonne voix affectueuse : 

— Asseyez-vous, lieutenant Delroze... Je dis 
bien lieutenant, car c'est votre grade depuis 
hier. Non, pas de remerciements. Fichtre ! 
Nous sommes en reste avec vous. Et alors, 
déjà sur pied? 

— Mais oui, mon général. La blessure n'était 
pas bien grave. 

— Tant mieux. Je suis content de tous mes 
officiers. Mais, tout de même, un gaillard de 
votre espèce, cela ne se compte pas par 
douzaines. Votre colonel m'a remis sur vous 
un rapport particulier qui offre une telle suite j 
d'actions incomparables que je me demande si 
je ne ferai pas exception à la règle que je me 
suis imposée, et si je ne communiquerai pas 
ce rapport au public. 

— Non, mon général, je vous en prie. 

— Vous avez raison, mon ami. C'est la 
noblesse de l'héroïsme d'être anon5'^me, et c'est 
la France seule qui doit avoir pour le moment 
toute la gloire. Je me contenterai donc de 
vous citer une fois de plus à l'ordre de l'armée, 



L'ECLAT D'OBUS 193 

et de vous remettre la croix pour laquelle vous 
étiez déjà proposé. 

— Mon général, je ne sais comment... 

— En outre, mon ami, si vous désirez la 
moindre chose, j'insiste vivement auprès de 
vous pour que vous me donniez cette occasion 
de vous être personnellement agréable. 

Paul hocha la tète en souriant. Tant de 
bonhomie et des attentions si cordiales le 
mettaient à l'aise. 

— Et si je suis trop exioeant, mon général? 

— Allez-y ! 

— Eh bien, soit, mon général. J'accepte. Et 
voici ce que je demande. Tout d'abord un congé 
de convalescence de deux semaines, qui comp- 
tera du samedi 9 janvier, c'est-à-dire du jour 
où je quitterai l'hôpital. 

— Ce n'est pas une faveur. C'est un droit. 

— Oui, mon général. Mais ce congé, j'aurai 
le droit de le passer où je voudrai. 

— Entendu. 

— Bien plus, j'aurai en poche un permis de 
circulation écrit de votre main, mon général, 
permis qui me donnera toute latitude d'aller et 
de venir à travers les lignes françaises et de 
requérir toute assistance qui me serait utile. 

Le général regarda Paul un instant, puis pro- 
nonça : 

— Ce que vous me demandez là est grave, 
Delroze. 

— Je le sais, mon général. Mais ce que je 
veux entreprendre est grave aussi, 

— Soit. C'est entendu. Et après? 

— Mon général, le sergent Bernard d'Ande- 
ville, mon beau-frère, participait comme moi 
à l'affaire de la maison du passeur. Blessé- 
es 



194 VÉCLAT D'OBUS 

comme moi, il a été transporté dans ce même 
hôpital dont, selon toute probabilité, il pourra 
sortir en même temps que moi. Je voudrais 
qu'il eût le même congé et l'autorisation de 
m'accompâgner. 

— Entendu. Après ? 

— Le père de Bernard, le comte Stéphane 
d'Andeville, sous-lieutenant interprète auprès 
de l'armée anglaise, a été blessé également ce 
jour-là, à mes côtés. J'ai appris que sa ble.s- 
sure, quoique grave, ne met pas ses jours en 
danger, et qu'il a été évacué sur un hôpital 
anglais... j'ignore lequel. Je vous prierais de 
le faire venir dès qu'il sera rétabli, et de le 
garder dans votre çtat-major jusqu'à ce que je 
vi^ne vous rendre compte de la tâche que 
j'eii^treprends. 

— Accordé. C'est tout ? 

— A peu près tout, mon général. Il ne me 
reste plus qu'à vous remercier de vos bontés, en 
vous demandant une liste de vingt prisonniers 
français, retenus en Allemagne, auxquels vous 
prenez un intérêt spécial. Ces prisonniers se- 
ront libres d'ici à quinze jours au plus tard. 

— Hein ? 

Malgré tout son sang-froid, le général sem- 
blait un peu interloqué. Il répéta : 

— Libres d'ici à quinze jours ! Vingt prison- 
niers ! 

— Je m'y engage. 

— Allons donc ! 

— Il en sera comme je le dis. 

— Quel que soit le grade de ces prisonniers ? 
Quelle que soit leur situation sociale ? 

— Oui. mon général 

— Et par des moyens réguliers, avouables ? 



L ÉCLAT D'OBUS 195 

— Par des moyens à l'encontre desquels au- 
cune objection n'est possible. 

Le général regarda Paul de nouveau , en 
chef qui a l'habitude de juger les hommes et 
de les estimer à leur juste valeur. Il savait 
que celui-là n'était pas un hâbleur, mais un 
homme de décision et de réalisation, qui mar- 
chait droit devant lui et qui tenait ce qu'il pro- 
mettait. 

Il répondit : 

— C'est bien, mon ami. Cette liste vous sera 
remise demain. 



IV 

UN chef-d'œuvre 

DE LA KULTUR 

aiQ^|v:^E dimanche matin lo janvier, le lieute- 
6^ II^P nant Delroze et le sergent d'Andeville 
(^j^^ débarquaient en gare de Corvigny, 
allaient voir le commandant de place et, pre- 
nant une voiture, se faisaient conduire au châ- 
teau d'Ornequin. 

— Tout de même, dit Bernard en s'allon- 
geant dans la calèche, je ne pensais vraiment 
pas que les choses tourneraient de la sorte, 
lorsque je fus atteint d'un éclat de shrapnell 
entre l'Yser et la maison du passeur. Quelle 
fournaise à ce moment-là ! Tu peux me croire, 
Paul, si nos renforts n'étaient pas arrivés, cinq 
minutes déplus et nous étions fichus. C'est une 
rude veine ! 

— Oui, dit Paul, une rude veine ! Je m'en 
suis rendu compte le lendemain, en me réveil- 
lant dans une ambulance française. 

— Ce qui est vexant, par exemple, reprit 
Bernard, c'est l'évasion de ce bandit de major 
Hermann. Ainsi, tu l'avais fait prisonnier? Et 
tu l'as vu se dégager de ses liens et s'enfuir? 
Il en a du culot, celui-là ! Sois sûr qu'il aura 
réussi à se défiler sans encombre. 



V ECLAT D'OBUS 197 

Paul murmura : 

— Je n'en doute pas, et je ne doute pas non 
plus qu'il ne veuille mettre à exécution ses me- 
naces contre Elisabeth. 

— Bah ! Nous avons quarante-huit heures, 
puisqu'il donnait à son complice Karl, le 10 jan- 
vier comme date de son arrivée, et qu'il ne doit 
agir que deux jours après. 

— Et s'il agit dès aujourd'hui? objecta Paul 
d'une voix altérée. 

Malgré son angoisse, cependant, le trajet lui 
sembla rapide. 11 se rapprochait enfin, d'une 
façon réelle cette fois, du but dont chaque 
jour l'éloignait depuis quatre mois. Ornequin, 
c'était la frontière, et à quelques pas de la 
frontière se trouvait Ebrecourt. Les obstacles 
qui s'opposeraient à lui avant qu'il n'atteignît 
Ebrecourt, avant qu'il ne découvrît la retraite 
dElisabeth, et qu'il ne pût sauver sa femme, 
il n'y voulait pas songer. Il vivait. Elisabeth 
vivait. Entre elle et lui il n'y avait point d'obs- 
tacles. 

Le château d'Ornequin, ou plutôt ce qui en 
restait — car les ruines mêmes du château 
avaient subi en novembre un nouveau bom- 
bardement — servait de cantonnement à des 
troupes territoriales, dont les tranchées de 
première ligne longeaient la frontière. 

On se battait peu de ce côté, les adversaires, 
pour des raisons de tactique, n'ayant pas 
avantage à se porter trop en avant. Les dé- 
fenses s'équivalaient, et de part et d'autre, la 
surveillance était très active. 

Tels furent les renseignements que Paul 
obtint du lieutenant de territoriale avec lequel 
il déjeuna. 



igS L CLAT D'OBUS 

— Mon cher camarade, conclut l'officier, 
après que Paul lui eût confié l'objet de son en- 
treprise, je «uis à votre entière disposition; 
mais s'il s"agit de passer d'Ornequin à Ebre- 
court, soyez-en certain, vous ne passerez pas. 

— Je passerai. 

— Par la voie des airs, alors? dit l'officier 
en riant. 

— Non. 

— Donc, par une voie souterraine ? 

— Peut-être. 

— Détrompez-vous. Nous avons voulu exé- 
cuter des travaux de sape et de mine. Vaine- 
ment. Nous sommes ici sur un terrain de 
vieilles roches dans lequel il est impossible de 
creuser. 

Paul sourit à son tour. 

— Mon cher camarade, ayez l'obligeance de 
me donner, durant une heure seulement, quatre 
hommes solides, armés de pics et de pelles, et 
ce soir je serai à Ebrecourt. 

— Oh ! oh ! pour creuser dans le roc un tun- 
nel de dix kilomètres, quatre hommes et une 
heure de temps ! 

— Pas davantage. En outre, je demande le 
secret absolu, et sur la tentative, et sur les 
découvertes assez curieuses qu'elle ne peut 
manquer de produire. Seul, le général en chef 
en aura connaissance par le rapport que je 
dois lui faire. 

— Entendu. Je vais choisir moi-même mes 
quatre gaillards. Où dois-je vous les amener? 

— Sur la terrasse, près du donjon. 

Cette terrasse domine le Liseron d'une hau- 
teur de quarante à cinquante mètres, et. par 
suite d'un repli de la rivière, s'oriente exacte- 



L'ECLAT D'OBUS iqg 

ment face à Corvigny , dont on aperçoit au 
loin le clocher et les collines avoisinantes. Le 
donjon n'a plus que sa base énorme, que pro- 
lonofent les murs de fondation, mêlés de roches 
naturelles, qui soutiennent la terrasse. Un jar- 
din étend jusqu'au parapet ses massifs de lau- 
riers et de fusains. 

C'est là que Paul se rendit. Plusieurs fois il 
arpenta l'esplanade, se penchant au-dessus de 
la rivière et inspectant, sous leur manteau de 
lierre, les blocs écroulés du donjon. 

— Et alors, dit le lieutenant qui survint 
avec ses hommes, voilà votre point de départ? 
Je vous avertis que nous tournons le dos à la 
frontière. 

— Bah ! répondit Paul sur le même ton de 
plaisanterie, tous les chemins mènent à Berlin. 

Il indiqua un cercle qu'il avait tracé à l'aide 
de piquets, et, invitant les hommes à l'ouvrage : 

— Allez-y, mes amis. 

Ils attaquèrent, sur une circonférence de 
trois mètres environ, un sol végétal où ils 
creusèrent, en vingt minutes, un trou d'un 
mètre cinquante. A cette profondeur, ils ren- 
contrèrent une couche de pierres cimentées les 
unes avec les autres, et l'effort devint beau- 
coup plus difficile, car le ciment était d'une 
dureté incroyable , et on ne pouvait le dis- 
joindre qu'à l'aide de pics introduits dans les 
fissures. Paul suivait le travail avec une atten- 
tion inquiète, 

— Halte! cria-t-il au bout d'une heure. 

Il voulut descendre seul dans l'excavation 
et continua, dès lors, à creuser, mais lente- 
ment, et en examinant pour ainsi dire l'effet 
de chacun des coups qu'il portait. 



200 LECLAT D'OBUS 

— Ça y est, dit-il en se relevant. 

— Quoi ? lui demanda Bernard. 

— Le terrain où nous sommes n'est qu'un 
étage des vastes constructions qui avoisinaient 
autrefois le vieux donjon, constructions rasées 
depuis des siècles et sur lesquelles on a amé- 
nagé ce jardin. 

— Alors? 

— Alors, en déblayant le terrain, j'ai percé 
le plafond d'une des anciennes salles. Tenez, 

Il saisit une pierre, l'engagea au centre 
même de l'orifice plus étroit pratiqué par lui. 
et la lâcha. La pierre disparut. On entendit 
presque aussitôt un bruit sourd. 

— Il n'y a plus qu'à élargir Tentrée, Pendant 
ce temps nous allons nous procurer une 
échelle et de la lumière... le plus possible de 
lumière. 

— Nous avons des torches de résine, dit l'of- 
ficier. 

— Parfait. 

Paul ne s'était pas trompé. Lorsque l'échelle 
fut introduite et qu'il put descendre avec le 
lieutenant et avec Bernard, ils virent une salle 
de dimensions très vastes et dont les voûtes 
étaient soutenues par des piliers massifs qui la 
divisaient, comme une église irrégulière, en 
deux nefs principales et en bas côtés plus étroits. 

Mais tout de suite Paul attira l'attention de 
ses compagnons sur le sol même de ces deux nefs. 

— Un solen béton. remarquez-le... Et, tenez, 
comme je m'y attendais, voici deux rails qui 
courent dans la longueur d'une des travées!... 
Et voici deux autres rails dans l'autre travée ! 

— Mais enfin, quoi, qu'est-ce que cela veut 
dire? s'écrièrent Bernard et le lieutenant. 



V ECLAT D'OBUS 201 

— Cela veut dire tout simplement, déclara 
Paul, que nous avons devant nous l'explication 
évidente du grand mystère qui entoure la prise 
de Corvigny et de ses deux forts. 

— Comment ? 

— Corvigny et ses deux forts furent démolis 
en quelques minutes, n'est-ce pas ? D'où ve- 
naient ces coups de canon, alors que Corvigny 
se trouve à six lieues de la frontière, et qu'au- 
cun canon ennemi n'avait franchi la frontière ? 
Ils venaient d'ici, de cette forteresse souter- 
raine. 

— Impossible ! 

— Voici les rails sur lesquels on manœuvra 
les deux pièces géantes qui effectuèrent le bom- 
bardement. 

— Voyons ! On ne peut pas bombarder du 
fond d'une caverne ! Où sont les ouvertures ? 

— Les rails vont nous y conduire. Eclaire- 
nous bien, Bernard. Tenez, voici une plate- 
forme montée sur pivots. Elle est de taille, 
qu'en dites-vous? Et voici l'autre plate-forme. 

— Mais les ouvertures ? 

— Devant toi, Bernard. 

— C'est un mur... 

— C'est le mur qui, avec le roc même de la 
colline, soutient la terrasse au-dessus du Li- 
seron, face à Corvigny, Et dans ce mur deux 
brèches circulaires ont été pratiquées, puis re- 
bouchées par la suite. On distingue très nette- 
ment la trace encore visible, presque fraîche, 
des remaniements exécutés. 

Bernard et le lieutenant n'en revenaient pas. 

— Mais c'est un travail énorme ! prononça 
l'officier. 

— Colossal 1 répondit Paul ; mais n'en soyez 



202 L'ECLAl D'OBUS 

pas trop surpris, mon cher camarade. Voilà 
seize ou dix-sept ans, à ma connaissance, qu'il 
est commencé. En outre, comme je vous l'ai 
dit, une partie de l'ouvrage était faite, puisque 
nous nous trouvons dans les salles inférieures 
des anciennes constructions d'Ornequin et qu'il 
a suffi de les retrouver et de les arranger selon 
le but auquel on le destinait. Il y a quelque 
chose de bien plus colossal. 

— Qui est? 

— Qui est le tunnel qu'il leur a fallu cons- 
truire pour amener ici leurs deux pièces. 

— Un tunnel ? 

— Dame ! par où voulez-vous qu'elles soient 
venues ? Suivons les rails en sens inverse et 
nous allons y arriver. 

De fait, un peu en arrière, les deux voies fer- 
rées se rejoignaient et ils aperçurent l'orifice 
béant d'un tunnel, large de deux mètres cin- 
quante environ et d'une hauteur égale. Il s'en- 
fonçait sous terre, en pente très douce. Les 
parois étaient en briques. Aucune humidité ne 
suintait des murs et le sol lui-même était ab- 
solument sec. 

— Ligne d'Ebrecourt, dit Paul en riant. Onze 
kilomètres à l'abri du soleil. Et voilà comment 
fut escamotée la place forte de Corvigny. Tout 
d'abord quelques milliers d'hommes ont passé, 
qui ont égorgé la petite garnison d'Ornequin 
et les postes de la frontière, puis qui ont con- 
tinué leur chemin vers la ville. En même temps 
les deux canons monstrueux étaient amenés, 
montés et pointés sur des emplacements repérés 
d'avance. Leur besogne accomplie, ils s'en al- 
laient et l'on rebouchait les trous. Tout cela 
n'avait pas duré deux heures. 



LECLAT D'OBUS 203 

— Mais pour ces deux heures décisives, dit 
Bernard, le roi de Prusse a travaillé dix-sept 
ans ! 

— Et il arrive, conclut Paul, qu'en réalité 
c'est pour nous qu'il a travaillé, le roi de Prusse. 

— Bénissons-le, et en route ! 

— Voulez-vous que mes hommes vous accom- 
pagnent? proposa le lieutenant. 

— Merci. Il est préférable que nous allions 
seuls, mon beau-frère et moi . Si cependant l'en- 
nemi avait démoli son tunnel, nous reviendrions 
chercher du secours. Mais cela m'étonnerait. 
Outre qu'il avait pris toutes ses précautions 
pour que Ton ne pût en découvrir l'existence, 
il l'aura conservé pour le cas où lui-mèrne devrait 
s'en servir de nouveau. 

Ainsi donc, à trois heures de l'après-midi, les 
deux beaux-frères s'eng-ageaient dans le tunnel 
impérial, selon le mot de Bernard. Ils étaient 
bien armés, pourvus de provisions et de muni- 
tions, et résolus à mener l'aventure jusqu'au 
bout. 

Presque aussitôt, c'est-à-dire deux cents 
mètres plus loin, la lumière de leur lanterne de 
poche leur montra les marches d'un escalier 
qui remontait à leur droite. 

— Bifurcation numéro i, nota Paul. D'après 
mon calcul il y en a pour le moins trois. 

— Et cet escalier mène... ? 

— Evidemment au château. Et si tu me 
demandes dans quelle partie du château, je te 
répondrai : dans la chambre du portrait. C'est 
incontestablement par là que le major Hermann 
est venu au château le soir de l'attaque. Son 
compliceKarU'accompagnait. Voyant nosnoms 
inscrits sur le mur, ils ont poignardé ceux qui 



204 U ECLAT D OBUS 

dormaient dans cette chambre. C'était le soldat 
Gériflour et son camarade. 
Bernard d'Andeville s'arrêta. 

— Ecoute, Paul, depuis tantôt tu me stupé- 
fies. Tu agis avec une divination et une clair- 
voyance ! allant droit à sa place où il faut creuser, 
racontant ce qui s'est produit comme si tu en 
avais été le témoin, sachant tout et prévoyant 
tout. En vérité je ne te connaissais pas de pa- 
reils dons ! As-tu fréquenté Sherlock Holmes ? 

— Pas même Arsène Lupin, dit Paul, se 
remettant en marche. Seulement] ai été malade 
et j'ai réfléchi. Certains passages du journal 
d'Elisabeth, où elle parle de ses découvertes 
troublantes, m'ont donné l'éveil. Je me suis 
demandé pourquoi les Allemands avaient accu- 
mulé tant de mesures destinées à faire le vide 
autour du château. Et ainsi, de fil en aiguille, 
de déduction en déduction , interrogeant le passé 
et le présent, me souvenant de ma rencontre 
avec l'empereur d'Allemagne et de beaucoup 
de choses qui se relient d'elles-mêmes les unes 
aux autres, j'en suis arrivé à me dire qu'il de 
vait y avoir, entre les deux côtés de la fron- 
tière, une communication secrète aboutissant 
exactement à l'endroit d'où l'on pouvait tirer 
sur Corvign5^ A priori, cet endroit me sembla 
devoir être la terrasse, et j'en fus tout à fait 
sûr quand je vis tantôt, sur cette terrasse, un 
arbre mort, enveloppé de lierre, auprès duquel 
Elisabeth crut entendre des bruits souterrains. 
Dès lors je n'avais plus qu'à me mettre à l'ou- 
vrage. 

— Et ton but? demanda Bernard. 

— Je n'en ai qu'un, la délivrance d'Elisabethj 

— Ton plan ? 



L'ECLAT D'OBUS 205 

— Je n'en ai pas. Tout dépendra des circon- 
stances, mais j'ai la conviction que je suis dans 
la bonne voie. 

De fait toutes ses hypothèses se vérifiaient. 
Au bout de dix minutes ils parvinrent à un 
carrefour où s'embranchait, vers la droite, un 
autre tunnel muni également de rails. 

— Seconde bifurcation, dit Paul, route de 
Corvigny. C'est par là que les Allem^ands ont 
marché vers la ville pour surprendre nos troupes 
avant même qu'elles se fussent rassemblées, et 
c'est par là que passa la paysanne qui t'aborda 
le soir. L'issue doit se trouver à quelque dis- 
tance de la ville, dans une ferme peut-être ap- 
partenant à cette soi-disant paysanne. 

— Et la troisième bifurcation ? dit Bernard. 

— La voici, répliqua Paul. 

— C'est encore un escalier. 

— Oui, et je ne doute pas qu'il ne conduise 
à la chapelle. Comment ne pas supposer, en 
effet, que, le jour où mon père a été assassiné, 
l'empereur d'Allemagne venait examiner les 
travaux commandés par lui et exécutés sous les 
ordres de la femme qui l'accompagnait ? Cette 
chapelle, que les murs du parc n'entouraient 
pas alors, est évidemment l'un des débouchés 
du réseau clandestin dont nous suivons l'artère 
principale. 

De ces ramifications Paul en avisa deux au- 
tres encore qui, d'après leur emplacement et 
leur direction, devaient aboutir aux environs de 
la frontière, complétant ainsi un merveilleux 
système d'espionnage et d'envahissement. 

— C'est admirable, disait Bernard. Voilà de 
la « kultur », ou je ne m'y connais pas. On 
voit que ces gens-là ont le sens de la guerre. 



2o6 L'ECLAT D'OBUS 

L'idée de creuser pendant vingt ans un tunnel 
destiné au bombardement possible d'une petite 
place forte ne viendrait jamais à un Français, i 
Il faut pour cela un degré de civilisation auquel f 
nous ne pouvons prétendre. Ah ! les bougres ! 
Son enthousiasme s'accrut encore lorsqu'il 
eut remarqué que le tunnel était muni à -a 
partie supérieure de cheminées d'aération. ^1; i s 
à la fin Paul lui recommanda de se taire ou ùe 
parler à voix basse. 

— Tu penses bien que, s'ils ont jugé utile de 
conserver leurs lignes de communication, ils I 
ont dû faire en sorte que cette ligne ne pût ' 
servir aux Français, Ebrecourt n'est pas loin. 
Peut-être y a-t-il des postes d'écoute, des sen- 
tinelles placées aux bons endroits. Ces gens-là 
ne laissent rien au hasard. 

Ce qui donnait du poids à l'observation de 
Paul, c'était la présence, entre les rails, de ces 
plaques de fonte qui recouvrent les fourneaux 
de mine préparés d'avance et qu'une étincelle 
électrique peut faire exploser. La première 
portait le numéro 5, la seconde le numéro 4, et 
ainsi de suite. Ils les évitaient soigneusement, 
et leur marche en était ralentie, car ils n'osaient 
plus allumer leurs lanternes que par brèves 
saccades. 

Vers 7 heures, ils entendirent, ou plutôt il 
leur sembla entendre, les rumeurs confuses que 
propagent à la surface du sol la vie et le mou- 
vement. Ils en éprouvèrent une grande émo- 
tion, La terre allemande s'étendait au-dessus 
d'eux, et l'écho leur apportait des bruits pro- 
voqués par la vie allemande. 

— C'est tout de même curieux, observa Paul, , 
que ce tunnel ne soit pas mieux surveillé et] 



L'ECLAT D'OBUS 207 

qu'il nous soit possible d'aller aussi loin sans 
encombre. 

— Un mauvais point pour eux, dit Bernard; 
la « kultur » est en défaut. 

Cependant des souffles plus vifs couraient 
le long des parois. L'air du dehors pénétrait 
par bouffées fraîches, et ils aperçurent soudain 
dans l'ombre une lumière lointaine. Elle ne 
bougeait pas. Tout paraissait calme autour 
d'elle, comme si c'eût été un de ces signaux 
fixes que l'on plante aux abords des voies 
ferrées. 

En s'approchant ils se rendirent compte que 
c'était la lumière .d'une ampoule électrique, 
qu'elle se trouvait à l'intérieur d'une baraque 
établie à la sortie même du tunnel, et que la 
clarté se projetait sur de grandes falaises 
blanches et sur des montagnes de sable et de 
cailloux. 

Paul murmura : 

— Ce sont des carrières . En plaçant ici l'entrée 
de leur tunnel, cela leurpermettait de poursuivre 
les travaux en temps de paix sans éveiller l'at- 
tention. Sois sûr que l'exploitation de ces soi- 
disant carrières se faisait discrètement, dans 
une enceinte fermée où l'on parquait les ou- 
vriers. 

— Quelle « kultur » ! répéta Bernard. 

Il sentit la main de Paul qui lui serrait vio- 
lemment le bras. Quelque chose avait passé 
devant la lumière, comme une silhouette qui 
se dresse et qui s'abat aussitôt. 

Avec d'infinies précautions ils rampèrent jus- 
qu'à la baraque et se relevèrent à moitié de 
façon que leurs yeux atteignissent la hauteur 
des vitres. 



2o8 LECLAT D'OBUS 

Il y avait là une demi-douzaine de soldats, 
tous couchés, et pour mieux dire vautrés les uns 
sur les autres, parmi les bouteilles vides, les 
assiettes sales, les papiers gras et les détritus 
de charcuterie. 

C'étaient les gardiens du tunnel. Ils étaient 
ivres -morts. 

— Toujours la « kultur », dit Bernard. 

— Nous avons de la chance, répliqua Paul, 
et je m'explique maintenant le manque de sur- 
veillance : c'est dimanche aujourd'hui. 

Une table portait un appareil de télégra- 
phie. Un téléphone s'accrochait au mur. et 
Paul remarqua, sous une plaque de verre 
épaisse, un tableau qui contenait cinq manettes 
de cuivre, lesquelles correspondaient évidem- 
ment par des fils électriques avec les cinq 
fourneaux de mine préparés dans le tunnel. 

En s'éloip-nant, Bernard et Paul continuèrent 
de suivre les rails au creux d un étroit défilé 
taillé dans le roc, qui les conduisit à un espace 
découvert où brillaient une multitude de lu- 
mières. Tout un village s'étendait devant eux, 
composé de casernes et habité par des soldats 
dont ils voyaient les allées et venues. Ils le 
contournèrent. Un bruit d'automobile et les 
clartés violentes de deux phares les attiraient, 
et ils aperçurent, après avoir franchi une palis- 
sade et traversé des fourrés darbustes, une 
grande villa tout illuminée. 

L'automobile s arrêta devant un perron où se 
trouvaient des laquais et un poste de soldats. 
Deux officiers et une dame vêtue de fourrures 
en descendirent. Au retour, la lueur des phares 
éclaira un vaste jardin clos par des murailles 
très hautes. 



L'ECLAT D'OBUS 209 

— C'est bien ce que je supposais, dit Paul. 
Nous avons ici la contre- partie du château d'Or- 
nequin. Au point de départ comme au point 
d'arrivée, une enceinte solide qui permet de 
travailler à l'abri des regards indiscrets. Si la 
station est en plein air ici, au lieu d'être en 
sous-sol comme là-bas, du moins les carrières, 
les chantiers, les casernes, les troupes de gar- 
nison, la villa de l'état-major, le jardin, les 
remises, tout cet organisme militaire se trouve 
enveloppé par des murailles et gardé sans 
aucun doute par des postes extérieurs. C'est ce 
qui explique que l'on puisse circuler à l'inté- 
rieur aussi facilement. 

Ace moment, une seconde automobile amena 
trois officiers et rejoignit la première du côté 
des remises. 

— Il y a fête, remarqua Bernard. 

Ils résolurent d'avancer le plus possible, ce 
à quoi les aida l'épaisseur des massifs plantés 
le long de l'allée qui entourait la maison. 

Ils attendirent assez longtemps, puis, des 
clameurs et des rires venant du rez-de-chaussée, 
par derrière, ils en conclurent que la salle du 
festin se trouvait là et que les convives se met- 
taient à table. Il y eut des chants, des éclats de 
voix. Dehors, aucun mouvement. Le jardin 
était désert. 

— L'endroit est tranquille, dit Paul. Tu 
vas me donner un coup de main et rester 
caché. 

— Tu veux monter au rebord d'une des fe- 
nêtres? Mais les volets? 

— Ils ne doivent pas être bien solides. La 
lumière filtre au milieu. 

— Enfin, quel est ton but? Il n'y a aucune 



210 L'ECLAT D'OBUS 

raison pour s'occuper de cette maison plutôt 
que d'une autre. 

— Si. Tu m'as rapporté toi-même, d'aprèsles 
dires dun blessé, que le prince Conrad s'est 
installé d"àns une villa aux environs d'Ebre- 
court. Or, la situation de celle-ci au milieu 
d'une sorte de camp retranché et à l'entrée du 
tunnel me paraît tout au moins une indica- 
tion... 

— Sans compter cette fête qui a des allures 
vraiment princières. dit Bernard en riant. Tu 
as raison. Escalade. 

Ils traversèrent l'allée. Avec l'aide de Ber- 
nard, Paul put aisément saisir la corniche qui 
formait le soubassement de l'étage et se hisser 
jusqu'au balcon de pierre. 

— Ça y est, dit-il. Retourne là-bas, et, en 
cas d'alerte, un coup de sifflet. 

Ayant enjambé le balcon, il ébranla peu à 
peu l'un des volets en passant les doigts, puis la 
main, par la fente qui les séparait, et il réussit 
à tirer l'anneau de fermeture. 

Les rideaux croisés à l'intérieur lui permet- 
taient d'agir sans être vu, mais, mal croisés 
dans le haut, ils laissaient un triangle par lequel 
lui, il pourrait voira condition de monter sur le 
balcon. 

C'est ce qu'il fit. Alors il se pencha et re- 
garda. 

Et le spectacle qui s'ofFrit à ses yeux fut tel 
et le frappa dun coup si horrible que ses jambes 
se mirent à trembler sous lui... 




V 

LE PRINCE CONRAD S' AMUSE 



)NE table, une table qui s'allong-e paral- 
^ lèlement aux trois fenêtres de la pièce. 
Un incroyable entassement de bou- 
teilles, de carafons et de verres, laissant à peine 
de place aux assiettes de gâteaux et de fruits. 
Des pièces montées soutenues par des bouteilles 
de Champagne. Une corbeille de fleurs dressée 
sur des bouteilles de liqueur. 

Vingt convives, dont une demi-douzaine de 
femmes en robe de bal. Le reste, des officiers 
somptueusement chamarrés et décorés. 

Au milieu, donc face aux fenêtres, le prince 
Conrad, présidant le festin, avec une dame à 
sa droite et une dame à sa gauche. Et c'est la 
vue de ces trois personnes, réunies par le plus 
invraisemblable défi à la logique même des 
choses, qui fut pour Paul un supplice incessam- 
ment renouvelé. 

Que l'une des deux femmes se trouvât là, à 
droite du prince impérial, toute rigide en sa 
robe de laine marron, un fichu de dentelle noire 
dissimulant à demi ses cheveux courts, cela 
s'expliquait. Mais l'autre femme, vers qui le 
prince Conrad se tournait avec une affectation 
de galanterie si grossière, cette femme que Paul 



212 L ECLAT D OBUS 

regardait de ses yeux terrifiés et qu'il eût voulu 
étrangler, à pleines mains, cette femme que 
faisait-elle là ? Que faisait Elisabeth au milieu 
d'officiers avinés et d'Allemands plus ou moins 
équivoques, à côté du prince Conrad, à côté de 
la monstrueuse créature qui le poursuivait de 
sa haine? 

La comtesse Hermine d'Andeville! Elisabeth 
d'Andeville ! La mère et la fille ! Il n'y avait 
pas un seul argument plausible qui permît à 
Paul de donner un autre titre aux deux com- 
pagnes du prince. Et, ce titre, un incident lui 
fournissait toute sa valeur d'affreuse réalité, un 
moment après, lorsque le prince Conrad se 
levait, une coupe de Champagne à la main, et 
hurlait : 

— Hoch! hoch ! hoch! Je bois à notre amie 
vigilante! Hoch ! hoch ! hoch! à la santé de la 
comtesse Hermine ! 

Les mots épouvantables étaient prononcés, 
et Paul les entendit, 

— Hoch ! hoch ! hoch ! vociféra le troupeau 
des convives. A la comtesse Hermine! 

La comtesse saisit une coupe, la vida d'un trait 
et se mit à dire des paroles que Paul ne put pas 
percevoir, tandis que les autres s'efforçaient 
d'écouter avec une ferveur que rendaient plus 
méritoire les copieuses libations. 

Et, elle aussi, Elisabeth écoutait. 

Elle était vêtue d'une robe grise que Paul lui 
connaissait, toute simple, très montante, et dont 
les manches descendaient jusqu'à ses poignets. 

Mais autour du cou pendait, sur le corsage, 
un merveilleux collier de grosses perles à 
quatre rangs, et ce collier, Paul ne le connais- 
sait point. 



L'ÉCLAT D'OBUS 213 

— La misérable ! la misérable ! balbutia- 
t-il. 

Elle souriait. Oui, il vit sur les lèvres de la 
jeune femme un sourire provoqué par des mots 
que le prince Conrad lui dit en s'inclinant vers 
elle. 

Et le prince eut un accès de gaîté si bruyant 
que la comtesse Hermine, qui continuait à 
parler, le rappela au silence d'un coup d'éven- 
tail sur la main. 

Toute la scène était effrayante pour Paul, et 
une telle souffrance le brûlait qu il n'eut plus 
qu'une idée : s'en aller, ne plus voir, aban- 
donner la lutte, et chasser de sa vie, comme de 
son souvenir, l'épouse abominable. 

— C'est bien la fille de la comtesse Her- 
mine, pensait-il avec désespoir. 

Il allait partir, lorsqu'un petit fait le retint. 
Elisabeth portait à ses yeux un mouchoir chif- 
fonné dans le creux de sa main, et furtivement 
essuyait une larme prête à couler. 

En même temps il s'aperçut qu'elle était 
affreusement pâle, non point d'une pâleur fac- 
tice, qu'il avait attribuée jusqu'ici à la crudité 
de la lumière, mais de la pâleur même de la 
mort. Il semblait que tout le sang s'était retiré 
de son pauvre visage. Et quel triste sourire, 
au fond, que celui qui tordait ses lèvres en 
réponse aux plaisanteries du prince ! 

— Mais alors, que fait-elle ici ? se demanda 
Paul. N'ai-je pas le droit de la croire coupable, 
et de croire que c'est le remords qui lui arrache des 
larmes ? Le désir de vivre, la peur, les menaces, 
l'ont rendue lâche, et aujourd'hui elle pleure. » 

Il continuait de l'injurier, mais une grande 
pitié l'envahissait peu à peu pour celle qui 



214 ■ L ECLAT D'OBUS 

n'avait pas eu la force de supporter les intolé- 
rables épreuves. 

Cependant la comtesse Hermine achevait 
son discours. Elle but de nouveau, coup sur 
coup, en jetant son verre derrière elle après 
chaque rasade. Les officiers et leurs femmes 
limitaient. Les hoch enthousiastes s'entre- 
croisaient et, dans un accès d'ivresse patrio- 
tique, le prince se leva et entonna le Dcutsch- 
land iiber Ailes que les autres reprirent 
avec une sorte de frénésie. 

Elisabeth avait posé ses coudes sur la table 
et ses mains contre sa figure, comme si elle 
eût voulu s'isoler. Mais le prince, toujours 
debout et braillant, lui saisit les bras et les 
écarta brutalement. 

— Pas de simagrées, la belle ! 

Elle eut un geste de répulsion qui le mit hors 
de lui. 

— Quoi! quoi! bn c rouspète », et puis ne 
dirait-on pas qu'on pleurniche ! Ah ! madame 
en a de bien bonnes ! Mais, palsambleu 1 que 
vois-je? Le verre de madame est encore plein ! 

11 attrapa le verre et, tout en tremblant, 
l'approcha des lèvres d'Elisabeth. 

— A ma santé, petite. A la santé du sei- 
gneur et maître! Eh bien! On refuse?... Je 
comprends. On ne veut plus de Champagne. A 
bas le Champagne ! C'est du vin du Rhin qu'il 
te faut, n'est-ce pas, la gosse? Tu te rappelles 
la chanson de ton pays : « Nous l'avons eu 
votre Rhin allemand II a tenu dans notre 
verre... » Le vin du Rhin! 

D'un seul mouvement les officiers s'étaient 
dressés et vociféraient : « Die Wacht ai)i 
Rhein. » « Ils ne lauront pas, le Rhin aile- 



UECLAT D'OBUS 215 

mand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris, 
comme des corbeaux avides... » 

— Ils ne l'auront pas, repartit le prince 
exaspéré, mais tu en boiras, toi, la petite ! 

On avait rempli une autre coupe. De nou- 
veau, il voulut contraindre Elisabeth à la por- 
ter à ses lèvres, et, comme elle le repoussait, 
il lui parla tout bas, à l'oreille, tandis que le 
liquide éclaboussait la robe de la jeune femme. 

Tout le monde s'était tu, dans l'attente de 
ce qui allait se passer, Elisabeth, plus pâle 
encore, ne bougeait pas. Penché sur elle, le 
prince montrait un visage de brute qui, tour à 
tour, menace, et supplie, et ordonne, et outrage. 
Vision écœurante ! Paul aurait donné sa vie 
pour qu'Elisabeth, dans un sursaut de révolte, 
poignardât Tinsulteur, Mais elle renversa la 
tète, ferma les yeux, et, défaillante, acceptant 
le calice, elle but quelques gorgées. 

Le prince jeta un cri de triomphe en bran- 
dissant la coupe, puis, goulûment, il y porta 
ses lèvres au même endroit et la vida d'un trait. 

— Hoch ! Hoch ! proféra-t-il. Debout, les 
camarades ! Debout sur vos chaises et un pied 
sur la table ! Debout, les vainqueurs du monde ! 
Chantons la force allemande ! Chantons la 
galanterie allemande ! « Ils ne l'auront pas le 
libre Rhin allemand, aussi longtemps que de 
hardis jeunes gens feront la cour aux jeunes 
filles élancées. » Elisabeth, j'ai bu le vin du 
Rhin dans ton verre. Elisabeth, je connais ta 
pensée. Pensée d'amour, mes camarades ! Je 
suis le maître ! Oh! Parisienne... Petite femme 
de Paris.,. C'est Paris qu'il nous faut... Oh! 
Paris! Oh! Paris... 

Il titubait, La coupe s'échappa de ses mains 



2i6 L'ECLAT D'OBUS 

et se brisa contre le goulot d'une bouteille. Il 
tomba à genoux sur la table, dans un fracas 
d'assiettes et de verres cassés, empoigna un 
flacon de Ijqueur, et s'écroula par terre en bal- 
butiant : 

— Il nous faut Paris... Paris et Calais... 
C'est papa qui Ta dit... L'Arc de Triomphe... 
Le café Anglais... Le grand Seize... Le Moulin- 
Rouge ! . . . 

Le tumulte cessa d'un coup. La voix impé- 
rieuse de la comtesse Hermine commanda : 

— Qu'on s'en aille ! Que chacun rentre chez 
soi ! Plus vite que cela, messieurs, s'il vous 
plaît. 

Les officiers et les dames s'esquivèrent rapi- 
dement. Dehors, sur l'autre façade de la maison, 
plusieurs coups de sifflet retentirent. Presque 
aussitôt des automobiles arrivèrent des remises. 
Le départ général eut lieu. 

Cependant la comtesse avait fait un signe 
aux domestiques, et. montrant le prince 
Conrad : 

— Portez-le dans sa chambre. 

En un tour de main, le prince fut enlevé. 

Alors, la comtesse Hermine s'approcha 
d'Elisabeth. 

Il ne s'était pas écoulé cinq minutes depuis 
l'effondrement du prince sous la table, et, après 
le vacarme de la fête, c'était maintenant le 
grand silence dans la pièce en désordre où les 
deux femmes se trouvaient seules. 

Elisabeth avait de nouveau enfoui sa tête 
entre ses mains, et elle pleurait abondamment 
avec des sanglots qui lui convulsaient les 
épaules. La comtesse Hermine s'assit auprès 
d'elle et la toucha légèrement au bras. 



L'ÉCLAT D'OBUS 217 

Les deux femmes se regardèrent sans un 
mot. Etrange regard, chez l'une et chez l'autre, 
chargé dune haine égale. Paul ne les quittait 
pas des yeux. A les observer l'une et l'autre, 
il ne pouvait pas douter qu'elles ne se fussent 
déjà vues, et que les paroles qui allaient être 
échangées ne fussent la suite et la conclusion 
d'explications antérieures. Mais quelles expli- 
cations ? Et que savait Elisabeth au sujet de la 
comtesse Hermine ? Acceptait-elle comme sa 
mère cette femme qu'elle considérait avec tant 
d'aversion ? 

Jamais deux êtres ne s'étaient distingués par 
une physionomie plus différente et surtout par 
une expression qui indiquât des natures plus 
opposées. Et pourtant, combien était fort le 
faisceau des preuves qui les liait l'une à l'autre ! 
Ce n'étaient plus des preuves, mais les élé- 
ments d'une réalité si vivante que Paul ne son- 
geait même pas à les discuter. Le trouble de 
M. d'Andeville en présence de la photogra- 
phie de la comtesse, photographie prise à 
Berlin quelques années après la mort simulée 
de la comtesse, ne montrait-il pas d'ailleurs 
que M. d'Andeville était complice de cette 
mort simulée, complice peut-être de beaucoup 
d'autres choses ? 

Et alors Paul en revenait à la question que 
posait l'angoissante rencontre de la mère et de 
la fille : que savait Elisabeth de tout cela ? 
Quelles clartés avait-elle réussi à se faire sur 
cetensemble monstrueux de hontes, d'infamies, 
de trahisons et de crimes? Accusait-elle sa 
mère ? Et, se sentant écrasée sous le poids des 
forfaits, la rendait-elle responsable de sa propre 
lâcheté ? 



2i8 L ÉCLAT D'OBUS 

— Oui, oui, évidemment, sedisaitPaul, mais 
pourquoi tant de haine ? Il y a entre elles une 
haine queja mort seule pourrait assouvir. Et 
le désir du meurtre est peut-être plus violent 
dans les yeux d'Elisabeth que dans les yeux 
mêmes de celle qui est venue pour la tuer. 

Paul éprouvait cette impression de façon si 
aiguë qu'il s'attendait vraiment à ce que l'une 
ou l'autre agît sur-le-champ, et qu'il cherchait 
le moyen de secourir Elisabeth. Mais il se pro- 
duisit une chose tout à fait imprévue. La com- 
tesse Hermine sortit de sa poche une de ces 
grandes cartes topographiques dont se servent 
les automobilistes, la déplia, posa son doigt 
sur un point, suivit le tracé rouge d'une route 
jusqu'à un autre point, et, là, s'arrètant, pro- 
nonça quelques mots qui parurent bouleverser 
de joie Elisabeth. 

Elle agrippa le bras de la comtesse et se mit 
à parler fiévreusement avec des rires et des 
sanglots, tandis que la comtesse hochait la tète 
en ayant l'air de dire : 

— C'est entendu... Nous sommes d'accord... 
tout se passera comme vous le désirez... 

Paul crut qu'Elisabeth allait baiser la main 
de son ennemie, tellement elle semblait débor- 
der d'allégresse et de reconnaissance, et il se 
demandait anxieusement dans quel nouveau 
piège tombait la malheureuse, lorsque la com- 
tesse se leva, marcha vers une porte, et l'ou- 
vrit. 

Ayant fait un signe, elle revint. 

Quelqu'un entra, vêtu d'un uniforme. 

Et Paul comprit. L'homme que la comtesse 
Hermine introduisait, c'était l'espion Karl, 
son complice, l'exécuteur de ses desseins, celui 



L ÉCLAT D'OBUS 219 

qu'elle chargeait de tuer Elisabeth. L'heure de 
la jeune femme avait sonné. 

Karl s'inclina. La comtesse Hermine le pré- 
sentait, puis, montrant la route et les deux 
points de la carte, elle lui expliqua ce qu'on 
attendait de lui. 

Il tira sa montre et eut un mouvement 
comme pour promettre : 

— Ce sera fait à telle heure. 

Aussitôt, Elisabeth, sur une invitation de la 
comtesse, sortit. 

Bien que Paul n'eût pas entendu un seul 
mot de ce qui s'était dit, cette scène rapide 
prenait pour lui le sens le plus clair et le plus 
terrifiant. La comtesse, usant de ses pouvoirs 
illimités, et profitant de ce que le prince Con- 
rad dormait, proposait à Elisabeth un plan de 
fuite, sans doute en automobile et vers un point 
des régions voisines désigné d'avance. Elisa- 
beth acceptait cette délivrance inespérée. Et la 
fuite aurait lieu sous la direction et sous la pro- 
tection de Karl ! 

Le piège était si bien tendu et la jeune 
femme, affolée de souff"rance, s'y précipita 
avec tant de bonne foi que les deux complices, 
restant seuls, se regardèi-ent en riant. En vé- 
rité, la besogne s'accomplissait trop facilement 
et il n'y avait point de mérite à réussir dans 
de pareilles conditions. 

Il y eut alors entre eux, avant même toute 
explication, une courte mimique, deux gestes, 
pas plus, mais d'un cynisme infernal. Les 
yeux fixés sur la comtesse, l'espion Karl en- 
tr'ouvrit son dolman et tira à demi, hors de la 
gaine qui le retenait, un poignard. La comtesse 
fit un signe de désapprobation et tendit au mi- 



220 L'ECLAT D'OBUS 

sérable un petit flacon qu'il empocha en répon- 
dant d'un haussement d'épaules : 

— Comme vous voulez ! Cela m'est égal. 
Et, assisTun prèsde Tautre, ils s'entretinrent 

avec animation, la comtesse donnant ses ins- 
tructions que Karl approuvait ou discutait. 

Paul eut la sensation que, s'il ne maîtrisait 
pas son effroi, s'il n'arrêtait pas les battements 
désordonnés de son cœur, Elisabeth était per- 
due. Pour la sauver, il fallait avoir un cerveau 
d'une lucidité absolue, et prendre, au fur et à 
mesure des circonstances, sans réfléchir et 
sans hésiter, d'immédiates résolutions. 

Or, ces résolutions, il ne pouvait les prendre 
qu'au hasard et peut-être à contre-sens, puis- 
qu'il ne connaissait pas réellement les plans 
de l'ennemi. Néanmoins, il arma son revolver. 

Il supposait alors que la jeune femme, une 
fois prête à partir, rentrerait dans la salle et 
s'en irait avec l'espion ; mais, au bout d'un 
moment, la comtesse frappa sur un timbre et 
dit quelques mots au domestique qui se pré- 
senta. Le domestique sortit. Paul entendit 
deux coups de sifflet, puis le ronflement d'une 
automobile dont le bruit se rapprochait. 

Karl regardait dans le couloir par la porte 
entr'ouverte. Il se tourna vers la comtesse 
comme s'il eût dit : 

— La voilà... Elle descend... 

Paul comprit alors qu'Elisabeth s'en allait 
directement vers l'automobile où Karl la re- 
joindrait. En ce cas, il fallait agir et sans retard. 

Une seconde, il resta indécis. Profiterait-il 
de ce que Karl était encore là pour faire irrup- 
tion dans la salle et pour le tuer à coups de 
revolver ainsi que la comtesse Hermine ? 



L'ECLAT n OBUS 221 

C'était le salut d'Elisabeth, puisque seuls les 
deux bandits en voulaient à son existence. 

Mais il redouta Téchec d'une tentative aussi 
audacieuse, et, sautant du balcon, il appela 
Bernard. 

— Elisabeth part en automobile. Karl est 
avec elle et doit l'empoisonner. Suis-moi... le 
revolver au poing... 

— Que veux-tu faire ? 

— Nous verrons. 

Ils contournèrent la villa en se glissant 
parmi les baissons qui bordaient l'allée. D'ail- 
leurs, ces parages étaient déserts. 

— Ecoute, dit Bernard. Une automobile qui 
s'en va... 

Paul, très inquiet d'abord, protesta : 

— Mais non, mais non, c'est le bruit du 
moteur. 

De fait, quand il leur fut possible d'aperce- 
voir la façade principale, ils virent devant le 
perron une limousine autour de laquelle étaient 
groupés une douzaine de soldats et de domes- 
tiques, et dont les phares illuminaient l'autre 
partie du jardin, laissant dans l'ombre l'endroit 
où se trouvaient Paul et Bernard. 

Une femme descendit les marches du perron 
et disparut dans l'automobile. 

— Elisabeth, dit Paul. Et voici Karl... 
L'espion s'arrêta sur la dernière marche et 

donna au soldat qui servait de chauffeur des 
ordres que Paul entendit par bribes. 

Le départ approchait. Encore une minute 
et, si Paul ne s'y opposait pas, l'automobile 
emportait l'assassin et sa victime. Minute hor- 
rible, car Paul Delroze sentait tout le danger 
d'une intervention qui n'aurait même point l'a- 



222 L'ECLAT D'OBUS 

vantage d'être efficace, puisque la mort de Karl 
n'empêcherait pas la comtesse Hermine de 
poursuivre ses projets. 
Bernard murmura : 

— Tun'ascependantpas l'intention d'enlever 
Elisabeth ? Il y a là tout un poste de faction- 
naires, 

— Je ne veux qu'une chose : abattre Karl. 

— Et après ? 

— Après? On s'empare de nous. Il y a in- 
terrogatoire, enquête, scandale... Le prince 
Conrad se mêle de l'affaire. 

— Et on nous fusille. Je t'avoue que ton 
plan,., 

— Peux-tu m'en proposer un autre? 

Il s'interrompit. L'espion Karl, très en 
colère, invectivait contre son chauffeur et Paul 
saisit ces paroles : 

— Bougre d'idiot ! Tu n'en lais jamais 
d'autres ! Pas d'essence. Crois-tu que nous en 
trouverons cette nuit? Où y en a-t-il de l'es- 
sence ? A la remise ? Cours-y, andouille. Et ma 
fourrure? Tu l'as oubliée également? Au ga- 
lop ! Rapporte-la. Je vais conduire moi-même. 
Avec un abruti de ton espèce, on risque trop... 

Le soldat se mit à courir. Et, aussitôt. Paul 
constata que, pour aller lui-même jusqu'à la 
remise dont on discernait les lumières, il n'au- 
rait pas à s'écarter des ténèbres qui le proté- 
geaient. 

— Viens, dit-il à Bernard, j'ai mon idée que 
tu vas comprendre. 

Leur pas assourdis par l'herbe d'une pelouse, 
ils gagnèrent les communs réservés aux écu- 
ries et aux garages d'autos, et où ils purent 
pénétrer sans que leur silhouette fût aperçue 



L'ÉCLAT D OBUS 223 

de l'extérieur. Le soldat se trouvait dans un 
arrière-magasin dont la porte était ouverte. 
De leur cachette ils le virent qui décrochait 
d'une patère une énorme peau de bique qu'il 
jeta sur son épaule, puis qui prenait quatre 
bidons d'essence. Ainsi chargé, il sortit du 
magasin et passa devant Paul et Bernard. 

Le coup fut vivement exécuté. Avant même 
qu'il eût le temps de pousser un cri, il était 
renversé, immobilisé et pourvu d'un bâillon. 

— Voilà qui est fait, dit Paul. Maintenant 
donne-moi son manteau et sa casquette. 
J'aurais voulu m'épargner ce déguisement. 
Mais qui veut la fin... 

— Alors, demanda Bernard, turisques l'aven- 
ture? Et si Karl ne reconnaît pas son chauf- 
feur ? 

— Il ne pensera même pas à le regarder. 

— Mais s'il t'adresse la parole ? 

— Je ne répondrai pas. D'ailleurs, dès que 
nous serons hors de l'enceinte, je n'ai plus 
rien à redouter de lui. 

— Et moi ? 

— Toi, attache soigneusement ton prison- 
nier et enferme-le dans quelque réduit. Ensuite 
retourne dans les massifs, derrière la fenêtre 
au balcon. J'espère t'y rejoindre avec Elisabeth 
vers le milieu de la nuit, et nous n'aurons 
qu'à prendre tous trois la route du tunnel. Si 
par hasard tu ne me voyais pas revenir... 

— Eh bien ? 

— Eh bien va-t'en seul, avant que le jour 
ne se lève. 

— Mais... 

Paul s'éloignait déjà. Il était dans cette dis- 
position d'esprit où l'on ne consent même plus 



224 L'ECLAT D'OBUS 

à réfléchir aux actes que l'on a décidé d'ac- 
complir. Du reste, les événements semblaient 
lui donner raison. Karl le reçut avec des in- 
jures, mais sans prêter la moindre attention à 
ce comparse pour lequel il n'avait pas assez de 
mépris. I^'espion enfila sa peau de bique, s'as- 
sit au volant, et mania les leviers tandis que 
Paul s'installait à côté de lui. 

La voiture s'ébranlait déjà quand une voix, 
qui venait du perron, ordonna : 

— Karl ! Karl ! 

Paul eut un instant d'inquiétude. C'était la 
comtesse Hermine. 

Elle s'approcha de l'espion et lui dit tout 
bas, en français : 

— Je te recommande, Karl... Mais ton chauf- 
feur ne comprend pas le français, n'est-ce pas ? 

— A peine l'allemand, Excellence. C'est une 
brute. Vous pouvez parler. 

— Voilà. Ne verse que dix gouttes du flacon, 
sans quoi... 

— Convenu, Excellence. Et puis ? 

— Tu m'écriras dans huit jours si tout s'est 
bien passé. Ecris-moi à notre adresse de Paris, 
et pas avant, ce serait inutile. 

— Vous retournez donc en France, Excel- 
lence? 

— Oui. Mon projet est mûr. 

— Toujours le même? 

— Oui Le temps paraît favorable. Il pleut 
depuis plusieurs jours, et l'état-major m'a pré- 
venue qu'il allait agir de son côté. Donc je 
serai là-bas demain soir et il suffira d'un coup 
de pouce... 

— Oh ! ça, d'un coup de pouce, pas davan- 
tage. J'y ai travaillé moi-même et tout est au 



LÉCLAT D'OBUS 225 

point. Mais vous m'avez parlé d'un autre pro- 
jet, pour compléter le premier, et j'avoue que 
celui-là... 

— Il le faut, dit-elle. La chance tourne contre 
nous. Si je réussis, ce sera la fin de la série 
noire. 

— Et vous avez le consentement de l'empe- 
reur? 

— Inutile. Ce sont là de ces entreprises dont 
on ne parle pas. 

— Celle-ci est dangereuse et terrible, Excel- 
lence. 

— Tant pis. 

- — Pas besoin de moi, là-bas. Excellence? 

— Non. Débarrasse-nous de la petite. Pour 
l'instant cela suffit. Adieu. 

— Adieu, Excellence. 
L'espion débraya ; l'auto partit. 

L'allée qui encerclait la pelouse centrale 
conduisait devant un pavillon qui commandait 
la grille du jardin et qui servait au corps de 
garde. De chaque côté s'élevaient les hautes 
murailles de l'enceinte. 

Un officier sortit du pavillon. Karl jeta le 
mot de passe : « Hohenstaufen ». La grille fut 
ouverte et l'auto s'élança sur une grande 
route qui traverse d'abordla petite ville d'Ebre- 
court et serpente ensuite au milieu de collines 
basses. 

Ainsi Paul Delroze, à onze heures du soir, 
se trouvait seul, dans la campagne déserte, 
avec Elisabeth et avec l'espion Karl. Qu'il 
parvînt à maîtriser l'espion, et de cela il ne 
doutait point, Elisabeth serait libérée. Il n'y 
aurait plus alors qu'à revenir, à pénétrer dans 

15 



226 L'ECLAT D'OBUS 

la villa du prince Conrad, grâce au mot de 
passe, et à retrouver Bernard. L'entreprise 
achevée, et complétée selon les desseins de 
Paul, le tunnel les ramènerait tous trois au 
château d'Ornequin. 

Paul s'abandonna donc à la joie qui l'enva- 
hissait. Elisabeth était là, sous sa protection, 
Elisabeth dont le courage certes avait fléchi 
sous le poids des épreuves, mais à laquelle il 
devait son indulgence puisqu'elle était malheu- 
reuse par sa faute à lui. Il oubliait, il voulait 
oublier toutes les vilaines phases du drame, 
pour ne songer qu'au dénouement proche, au 
triomphe, à la délivrance de sa femme. 

Il observait attentivement la route, afin de 
ne pas se perdre au retour, et il combinait le 
plan de son attaque, la fixant à la première 
halte qu'on serait obligé de faire. Résolu à ne 
pas tuer l'espion, il l'étourdirait d'un coup de 
poing et, après l'avoir terrassé et ligoté, il le 
jetterait dans quelque taillis. 

On rencontra un bourg important, puis 
deux villages, puis une ville où il fallut 
s'arrêter et montrer les papiers de la voiture. 

Après, ce fut encore la campagne, et une 
série de petits bois dont les arbres s'illumi- 
naient au passage. 

A ce moment, la lumière des phares faiblis- 
sant, Karl ralentit l'allure. 

Il grogna : 

— Double brute, tu ne sais même pas en- 
tretenir tes phares! As-tu remis du carbure ? 

Paul ne répondit pas . Karl continua de 
maugréer. Puis il freina en jurant : 

— Tonnerre d'imbécile ! Plus moyen d'avan- 
cer... AUon.s, secoue-toi et rallume. 



L ÉCLAT D OBUS ^ 227 

Paul sauta du siège, tandis que l'auto se 
rangeait sur le bord de la route. Le moment 
était venu d'agir. 

11 s'occupa d'abord du phare, tout en sur- 
veillant les mouvements de l'espion et en 
ayant soin de se tenir en dehors des projec- 
tions lumineuses. Karl descendit, ouvrit la 
portière de la limousine, engagea une conver- 
sation que Paul n'entendit pas. Puis il remonta 
ensuite le long de la voiture. 

— Eh bien, l'abruti, en finiras-tu ? 

Paul lui tournait le dos, très attentif à son 
ouvrage et guettant la seconde propice où l'es- 
pion, avançant de deux pas, serait à sa 
portée. 

Une minute s'écoula. Il serra les poings. 
Il prévit exactement le geste nécessaire, et il 
allait l'exécuter, lorsque soudain il fut saisi 
par derrière, à bras-le-corps, et renversé sans 
avoir pu offrir la moindre résistance. 

— Ah! tonnerre ! s'écria l'espion en le main- 
tenant sous son genou, c'est donc pour ça que 
tu ne répondais pas?... lime semblaitaussi que 
tu avais une drôle d'attitude à côté de moi... 
Et puis je n'y pensais pas... C'est à l'instant, 
la lanterne qui t'a éclairé de profil. Ah çà ! 
mais qu'est-ce que c'est que ce gaillard ? Un 
chien de Français, peut-être? 

Paul s'était raidi, et il crut un moment 
qu'il lui serait possible d'échapper à l'étreinte. 
L'effort de l'adversaire fléchissait, il le domi- 
nait peu à peu, et il s'exclama : 

— Oui, un Français, Paul Delroze, celui que 
tu as voulu tuer autrefois, le mari d Elisabeth, 
de ta victime... Oui, c'est moi, et je sais qui tu 
es... le faux Belge Laschen, l'espion Karl. 



228 L ECLAT D'OBUS 

Il se tut. L'espion, qui n'avait faibli que 
pour tirer un poignard de sa ceinture, levait 
l'arme sur lui. 

— Ah! Paul Delroze... Tonnerre de Dieu, 
l'expédition sera fructueuse... Les deux l'un 
après l'autre... le mari... la femme... Ah! tu 
es venu te fourrer entre mes griffes... Tiens! 
attrape, mon garçon... 

Paul vit au-dessus de son visage l'éclair 
d'une lame qui brillait : il ferma les yeux en 
prononçant le nom d'Elisabeth... 

Une seconde encore, et puis, coup sur coup, 
il y eut trois détonations. En arrière du groupe 
formé par les deux adversaires, quelqu'un 
tirait. 

L'espion poussa un juron abominable. Son 
étreinte se desserra. L'arme tomba, et il s'abat- 
tit à plat ventre en gémissant : 

— Ah ! la sacrée femme... la sacrée femme... 
J'aurais dû l'étrangler dans l'auto... je me 
doutais bien que ça arriverait... 

Plus bas il bégaya : 

— J'y suis en plein ! Ah ! la sacrée femme, 
ce que je souffre !... 

Il se tut. Quelques convulsions. Un hoquet 
d'agonie, et ce fut tout. 

D'un bond, Paul s'était dressé. Il courut 
vers celle qui l'avait sauvé, et qui tenait 
encore à la main son rev^olver. 

— Elisabeth ! dit-il, éperdu de joie. 

Mais il s'arrêta, les bras tendus. Dans 
l'ombre, la silhouette de cette femme ne lui 
semblait pas être celle d'Elisabeth, mais une 
silhouette plus haute et plus forte. 

Il balbutia avec une angoisse infinie : 

— Elisabeth... Est-ce toi ?... Est-ce bien toi?... 



L'ECLAT U OBUS 229 

Et, en même temps, il avait l'intuition pro- 
fonde de la réponse qu'il allait entendre. 

— Non, dit la femme, M""" Delroze est par- 
tie un peu avant nous, dans une autre automo- 
bile. Karl et moi nous devions la rejoindre 

Paul se souvint de cette automobile dont il 
avait bien cru en effet percevoir le ronflement 
lorsqu'il contournait la villa avec Bernard. 
Cependant, comme les deux départs avaient 
eu lieu à quelques minutes d'intervalle tout 
au plus, il ne perdit pas courage et s'écria : 

— Alors, vite, dépêchons-nous. En accélé- 
rant l'allure, il est certain qu'on les rattra- 
pera... 

Mais la femme objecta aussitôt : 

— Les rattraper? C'est impossible, les deux 
automobiles suivent des routes différentes. 

— Qu'importe, si elles se dirigent vers le 
même but. Où conduit-on M""^ Delroze ? 

— Dans un château qui appartient à la 
comtesse Hermine. 

— Et ce château se trouve ?... 

— Je ne sais pas. 

— Vous ne savez pas ? Mais c'est effrayant. 
Vous savez son nom tout au moins? 

— Karl ne me l'a pas dit. Je l'ignore. 




VI 

LA LUTTE 
IMPOSSIBLE 



^ANS la détresse immense où ces der- 
}^p niers mots le précipitèrent, Paul 

^^^ éprouva, ainsi qu'au spectacle de la 
fête donnée par le prince Conrad, le besoin 
d'une réaction immédiate. Certes tout espoir 
était perdu. Son plan, qui consistait à utiliser 
le passage du tunnel avant que l'éveil ne fût 
donné, son plan s'écroulait. En admettant 
qu'il parvînt à rejoindre Elisabeth et à la 
délivrer, ce qui devenait invraisemblable, à 
quel moment ce fait se produirait-il ? Et 
comment, après cela, échapper à l'ennemi et 
rentrer en France? 

Non, il avait contre lui désormais l'espace 
et le temps. Sa défaite était de celles après 
quoi il n'y a plus qu'à se résigner et à attendre 
le coup de grâce. 

Cependant il ne broncha point. Il compre- 
nait qu'une défaillance serait irréparable. 
L'élan qui l'avait emporté jusqu'ici devait 
se poursuivre sans relâche et avec plus de 
fougue encore. 

Il s'approcha de l'espion. La femme était 
penchée sur le corps et l'examinait à la lueur 



L ECLAT D'OBUS 331 

d'une des lanternes qu'elle avait décrochée. 

— Il est mort, n'est-ce pas ? dit-il. 

— Oui, il est mort. Deux balles l'ont atteint 
dans le dos. 

Elle murmura d'une voix altérée : 

— C'est horrible, ce que j'ai fait. Voilà que 
je l'ai tué, moi ! Ce n'est pas un meurtre, mon- 
sieur, n'est-ce pas? Et j'en avais le droit ?.,. 
Tout de même, c'est horrible... Voilà que j'ai 
tué Karl ! 

Son visage, jeune encore et assez joli, bien 
que très vulgaire, était décomposé. Ses yeux 
ne semblaient pas pouvoir se détacher du 
cadavre, 

— Qui ètes-vous ? demanda Paul. 
Elle répondit avec des sanglots : 

— J'étais son amie... mieux que cela, ou 
plutôt pis que cela... Il m'avait juré qu'il 
m'épouserait... Mais les serments de Karl!... 
Un tel menteur, monsieur, un tel lâche !... 
Ah! tout ce que je sais de lui... Moi-même, 
peu à peu, à force de me taire, je devenais sa 
complice. C'est qu'il me faisait si peur! Je ne 
l'aimais plus, mais je tremblais et j'obéis- 
sais... Avec quelle haine, à la fin!... et comme 
il la sentait, cette haine ! Il me disait souvent : 
« Tu es bien capable de m'égorger un jour ou 
l'autre ». Non, monsieur... J'y pensais bien, 
mais jamais je n'aurais eu le courage. C'est 
seulement tout à l'heure, quand j'ai vu qu'il 
allait vous frapper... et surtout quand j'ai 
entendu votre nom... 

— Mon nom, pourquoi? 

— Vous êtes le mari de M°" Delroze. 

— Et alors ? 

— Alors je la connais. Pas depuis longtemps, 



232 L'ECLAT D'OBUS 

depuis aujourd'hui. C'est ce matin que Karl, 
venant de Belgique, a passé par la ville où 
j'habite et m'a emmenée chez le prince Conrad. 
Il s'agissait de servir comme femme de chambre 
une dame française que nous devions conduire 
dans un château. J'ai compris ce que cela vou- 
lait dire. Là encore, il me fallait être complice, 
inspirer confiance... Et puis j'ai vu cette dame 
française... je l'ai vue pleurer... et elle est si 
douce, si bonne, qu'elle m'a retourné le cœur. 
J'ai promis de la secourir... Seulement je ne 
pensais pas que ce serait de cette façon, en 
tuant Karl... 

Elle se releva brusquement et prononça d'un 
ton âpre : 

— Mais il le fallait, monsieur. Cela ne pou- 
vait pas être autrement, car j'en savais trop sur 
son compte. Lui ou moi... C'est lui... tant mieux, 
et je ne regrette rien... Il n'y avait pas au 
monde un pareil misérable, et, avec des gens 
de son espèce, il ne faut pas hésiter. Non, je ne 
regrette rien. 

Paul lui dit : 

— Il était dévoué à la comtesse Hermine, 
n'est-ce pas? 

Elle frissonna et baissa la voix pour ré- 
pondre. 

— Ah ! ne parlons pas d'elle, je vous en sup- 
plie. Celle-là est plus terrible encore, et elle vit 
toujours, elle ! Ah ! si jamais elle me soupçonne ! 

— Qui est cette femme? 

— Est-ce qu'on sait? Elle va et vient, elle est 
maîtresse partout où elle se trouve... On lui 
obéit ainsi qu'à l'empereur. Tout le monde la 
redoute. C'est comme son frère... 

— Son frère? 



L ECLAT D'OBUS 233 

— Oui, le major Hermann. 

— Hein ! vous dites que le major Hermann 
est son frère? 

— Certes, d'ailleurs il suffit de le voir. C'est 
la comtesse Hermine elle-même! 

— Mais vous les avez vus ensemble? 

— Ma foi... je ne me rappelle plus... Pour- 
quoi cette question? 

Le temps était trop précieux pour que Paul 
insistât. Ce que cette femme pouvait penser de 
la comtesse Hermine importait peu. 

Il lui demanda : 

— Elle demeure bien chez le prince? 

— Actuellement, oui.... Le prince habite au 
premier étage, par derrière ; elle, au même étage, 
mais par devant. 

— Si je lui fais dire que Karl, victime d'un 
accident, m'envoie, moi, son chauffeur, la pré- 
venir, me recevra-t-elle? 

— Assurément. 

— Connaît-elle le chauffeur de Karl, celui 
dont j'ai pris la place? 

— Non. C'est un soldat que Karl a emmené 
de Belgique. 

Paul réfléchit un instant, puis reprit : 

— Aidez-moi. 

Ils poussèrent le cadavre vers le fossé de la 
route, l'y descendirent et le recouvrirent de 
branches mortes. 

— Je retourne à la villa, dit-il. Quant à vous, 
marchez jusqu'à ce que vous rencontriez un 
groupe d'habitations. Eveillez les gens et ra- 
contez l'assassinat de Karl par son chauffeur 
et votre fuite. Le temps de prévenir la police. 
de vous interroger, de téléphoner à la villa, 
c'est plus qu'il n'en faut. 



234 L'ÉCLAT D OBUS 

Elle s'effraya : 

— Mais la comtesse Hermine? 

— Ne craignez rien de ce côté. En admettant 
que je ne la réduise pas à l'impuissance, com- 
ment pourrait-elle vous soupçonner, puisque 
l'enquête rejettera tout sur moi seul? D'ailleurs 
nous n'avons pas le choix. 

Et, sans plus l'écouter, il remit la voiture en 
mouvement, saisit le volant, et, malgré les 
prières effarées de la femme, il partit. 

Il partit avec autant d'ardeur et de décision 
que s'il se pliait aux exigences d'un projet nou- 
veau dont il eût iixé tous les détails et connu 
l'efficacité certaine. 

— Je vais voir la comtesse, se disait-il. Et 
alors, soit que, inquiète sur le sort de Karl, 
elle veuille que je la conduise auprès de lui, 
soit qu'elle me reçoive dans une pièce quel- 
conque de la villa, je l'oblige par n'importe quel 
procédé à me révéler le nom du château qui sert 
de prison à Elisabeth. Je l'oblige à me donner 
le moyen de la délivrer et de la faire évader. 

Mais comme tout cela était vague ! Que d'obs- 
tacles! Que d'impossibilités! Comment suppo- 
ser que les circonstances seraient dociles au 
point de rendre la comtesse aveugle et de la 
priver ensuite de tout secours? Une femme de 
son envergure n'était pas de celles qui se lais- 
sent berner par des mots et soumettre par des 
menaces. 

N'importe ! Paul n'acceptait pas le doute. Au 
bout de son entreprise, il y avait le succès et, 
pour y atteindre plus vite, il forçait l'allure, 
jetant son auto comme une trombe à travers la 
campagne et ralentissant à peine au passage 
des bourgs et des villes. 



LÉCLAT D'OBUS 235 

— « Hohenstaufen », cria-t-ilàla sentinelle 
plantée devant le poste de l'enceinte. 

L'officier de garde, après l'avoir interrogé, le 
renvoya au sous-officier du poste qui station- 
nait près du perron. Celui-là seul avait libre 
accès dans la villa et, par lui, la comtesse serait 
prévenue. 

— Bien, dit Paul, je vais d'abord mettre 
mon auto à la remise. 

Une fois arrivé il éteignit ses phares, et, 
comme il se dirigeait vers la villa, il eut l'idée, 
avant de se rendre auprès du sous-officier, de 
chercher Bernard et de se renseigner sur ce que 
son beau-frère avait pu surprendre. 

Il le trouva derrière la villa, dans les massifs 
groupés en face de la fenêtre au balcon. 

— Tu es donc seul? lui demanda Bernard 
anxieusement. 

— Oui, l'affaire est manquée. Elisabeth a été 
emmenée par une première auto. 

— C'est terrible, ce que tu me dis là! 

— Oui, mais le mal est réparable. 

— Comment? 

— Je ne sais pas encore. Parlons de toi. Où 
en es-tu? Et le chauffeur? 

— En sûreté. Personne ne le découvrira... du 
moins pas avant ce matin, lorsque d'autres 
chauffeurs viendront aux remises. 

— Bien. En dehors de cela? 

— Une patrouille dans le parc, il y a une 
heure. J'ai pu me dissimuler. 

— Et puis? 

— Et puis j'ai poussé une pointe jusqu'au 
tunnel. Les hommes commençaient à se remuer. 
D'ailleurs il y a quelque chose qui les a remis 
d'aplomb, et rudement! 



236 U ÉCLAT D'OBUS 

— Quoi? 

— L'irruption d'une certaine personne de 
notre connaissance, la femme que j 'ai rencontrée 
à Corvigny, celle qui ressemble si furieusement 
au major Hermann... 

— Elle faisait une ronde? 

— Non, elle partait... 

— Oui, je sais, elle doit partir. 

— Elle est partie. 

— Voyons, ce n'est pas croyable, son départ 
pour la France n'était pas immédiat. 

— J'ai assisté à ce départ. 

— Mais où? Quelle route? 

— Eh bien, et le tunnel ? Crois-tu qu'il ne serve 
plus à rien, ce tunnel? Elle a pris ce chemin-là, 
et sous mes yeux, et dans des conditions émi- 
nemment confortables... un wagonnet conduit 
par un mécanicien et actionné par l'électri- 
cité. Sans doute, puisque le but de son voyage 
était, comme tu le dis, d'aller en France, on 
l'aura aiguillée sur l'embranchement de Corvi- 
gny. Il y a deux heures de cela. J'ai entendu le 
wagonnet revenir. 

La disparition de la comtesse Hermine était 
pour Paul un nouveau coup. Comment dès 
lors retrouver et comment délivrer Elisabeth? 
A quel fil se rattacher parmi les ténèbres où 
chacun de ses efforts aboutissait à un dé- 
sastre ? 

Il se raidit, tendant les ressorts de sa volonté 
et résolu à continuer l'entreprise jusqu'au succès 
complet. 

Il demanda à Bernard. 

— Tu n'as rien remarqué d'autre? 

— Rien du tout. 

— Pas d'allées et venues? 



V ECLAT D'OBUS 237 

— Non. Les domestiques se sont couchés. Les 
lumières ont été éteintes. 

— Toutes les lumières? 

— Sauf une, cependant. Tiens, là, sur nos 
tètes. 

C'était au premier étage, et à une fenêtre 
située au-dessus de la fenêtre par laquelle Paul 
avait assisté au souper du prince Conrad. Il 
reprit : 

— Cette lumière s'est-elle allumée pendant 
que j'étais monté sur le balcon? 

— Oui, vers la fin. 
Paul murmura : 

— D'après mes renseignement, ce doit être 
la chambre du prince Conrad. Lui aussi, il est 
ivre, et il a fallu le monter. 1 

— J'ai vu des ombres, en effet, à ce moment- 
là, et depuis tout est immobile. 

— Evidemment, il cuve son Champagne. Ah ! 
si l'on pouvait voir!... pénétrer dans cette 
chambre ! 

— Facile, dit Bernard. 

— Par où? 

— Par la pièce voisine, qui doit être le cabi- 
net de toilette, et dont on a laissé ]a fenêtre 
entrouverte, sans doute pour donner un peu 
d'air au prince. 

— Mais il faudrait une échelle... 

— J'en connais une, accrochée au mur de la 
remise. La veux-tu? 

— Oui, oui, dit Paul, vivement. Dépêche- 
toi. 

Dans son esprit, toute une nouvelle combi- 
naison se formait, reliée d'ailleurs à ses pre- 
mières dispositions de combat, et qui lui sem- 
blait maintenant capable de le mener au but. 



238 L ECLAT D'OBUS 

Il s'assura donc que les abords de la villa, à 
droite et à gauche, étaient déserts, et qu'aucun 
des soldats du poste ne s'écartait du perron, 
puis, dès que Bernard fut de retour, il planta 
l'échelle dans l'allée et l'appuya au mur. 

Ils montèrent. 

La fenêtre entr'ouverte était bien celle du 
cabinet de toilette. La lumière de la chambre 
voisine l'éclairait. Aucun bruit ne venait de 
cette chambre que le bruit d'un ronflement 
sonore. Paul avança la tète. 

En travers de son lit, vêtu de son uniforme 
dont le plastron était souillé de taches, affalé 
comme un mannequin, le prince Conrad dor- 
mait. Il dormait si profondément que Paul ne 
se gêna pas pour examiner la chambre. Une 
petite pièce en guise de vestibule la séparait 
du couloir, ce qui dressait entre la chambre et 
le couloir deux portes dont il poussa les verrous 
et ferma les serrures à double tour. Ainsi ils 
se trouvaient seuls avec le prince Conrad, sans 
qu'on pût rien entendre de l'intérieur, 

— Allons-y, dit Paul, lorsqu'ils se furent 
distribué la besogne. 

Et il appliqua sur le visage du prince une 
serviette roulée dont il essayait de lui entrer 
les extrémités dans la bouche, pendant que 
Bernard, à l'aide d'autres serviettes, entortillait 
les jambes et les poignets. Cela s'exécuta silen- 
cieusement. De la part du prince aucune résis- 
tance, aucun cri. Il avait ouvert les yeux et 
regardait ses agresseurs avec l'air d'un homme 
qui ne comprend d'abord rien à ce qui lui arrive, 
mais qu'une peur de plus en plus forte envahit 
au fur et à mesure qu'il a conscience du dan- 
srer. 



V ÉCLAT D'OBUS 239 

-~- Pas brave, l'héritier de Guillaume, ricana 
Bernard. Quelle frousse! Voyons, jeune homme, 
il faut se remettre d'aplomt). Où est votre fla- 
con de sels? 

Paul avait fini par lui introduire dans la 
bouche la moitié de la serviette. 

— Maintenant, dit-il, partons. 

— Que veux-tu faire? demanda Bernard. 

— L'emmener. 
■— Où? 

— En France. 

— En France? 

— Parbleu ! Nous le tenons ; qu'il nous serve ! 

— On ne le laissera pas sortir. 

— Et le tunnel? 

— Impossible ! La surveillance est trop active 
maintenant. 

— Nous verrons bien. 

Il saisit son revolver et le braqua sur le prince 
Conrad. 

— Ecoutez-moi. Vous avez les idées trop 
embrouillées pour comprendre mes questions. 
Mais un revolver, ça se comprend tout seul, 
n'est-ce pas? C'est un langage très clair, même 
pour quelqu'un qui est ivre et qui tremble de 
peur. Eh bien, si vous ne me suivez pas tran- 
quillement, si vous essayez de vous débattre et 
de faire du bruit, si mon camarade et moi nous 
sommes en péril un seul instant, vous êtes 
flambé. Le browning dont vous sentez le canon 
sur votre tempe vous fera sauter la cervelle. 
Nous sommes d'accord? 

Le prince remua la tète. 

— Parfait, conclut Paul. Bernard, délie ses 
jambes, mais attache-lui les bras autour du 
corps... Bien... En route. 



240 LECLAT D'OBUS 

La descente s'effectua dans les meilleures 
conditions, et ils marchèrent au milieu des 
massifs jusqu'à la palissade qui séparait le 
jardin du vaste enclos réservé aux casernes. 
Là ils se passèrent le prince d'un côté à l'autre, 
comme un paquet, puis, en suivant le même che- 
min qu'à l'arrivée, ils parvinrent aux carrières. 

Outre que la nuit était suffisamment claire 
pour qu'ils pussent se diriger, ils apercevaient 
devant eux une lueur épandue qui devait mon- 
ter du corps de garde établi à l'entrée du tunnel. 
En effet, dans le poste, toutes les lumières 
étaient allumées, et les hommes, debout en 
dehors de la baraque, buvaient du café. 

Devant le tunnel, un soldat déambulait, le 
fusil sur l'épaule. 

— Nous sommes deux, souffla Bernard. Ils 
sont six, et, au premier coup de feu. ils seront 
rejoints par les quelques centaines de Boches 
qui cantonnent à cinq minutes d'ici. La lutte 
est un peu inégale, qu'en dis-tu? 

Ce qui aggravait la difficulté j usqu'à la rendre 
insurmontable, c'est qu'ils n'étaient pas deux 
en réalité, mais trois, et que leur prisonnier 
constituait pour eux la gêne la plus terrible. 
Avec lui, impossible de courir, impossible de 
fuir. Il fallait s'aider de quelque stratagème. 

Lentement, prudemment, afin qu'aucune 
pierre ne roulât sous leurs pas ou sous les pas 
du prince, ils décrivirent, en dehors de l'espace 
éclairé, un circuit qui les amena, au bout d'une 
heure, à proximité même du tunnel, sur les 
pentes rocheuses contre lesquelles s'appuyaient 
ses premiers contreforts. 

— Reste là, dit Paul, — et il parlait très 
bas, mais de manière que le prince entendît. 



LÉCLAT D'OBUS 241 

— reste là et retiens bien mes instructions. Tout 
d'abord, tu te charges du prince... revolver au 
poing et la main gauche fixée à son collet. S'il 
se rebiffe, tu lui casses la tête. Tant pis pour 
nous, mais tant pis pour lui également. De 
mon côté, je retourne à une certaine distance 
de la baraque et j'attire les cinq hommes du 
poste. Alors, ou bien l'homme qui monte la 
garde, là en-dessous, se joint à ses camarades 

— auquel cas tu passes avec le prince — ou 
bien, fidèle à sa consigne, il ne bouge pas — 
auquel, cas tu tires sur lui, tu le blesses... et 
tu passes. 

— Oui, je passe, mais les Boches courent 
après moi. 

— Evidemment. 

— Et ils nous rattrapent. 

— Ils ne vous rattraperont pas. 

— Tu en es sûr ? 

— Certain. 

— Du moment que tu l'affirmes... 

— Donc, c'est compris. Et vous aussi, dit 
Paul au prince, c'est compris, n'est-ce pas ? La 
soumission absolue, sans quoi, une imprudence, 
un malentendu peuvent vous coûter la vie. 

Bernard dit à l'orielle de son beau-frère : 

— J'ai ramassé une corde, je vais la lui 
attacher autour du cou, et, à la moindre incar- 
tade, un petit geste sec le rappellera au senti- 
ment de la réalité. Seulement, Paul, je te pré- 
viens que, s'il lui prend la fantaisie de se 
débattre, je suis incapable de le tuer... comme 
ça... froidement... 

— Sois tranquille... il a trop peur pour se 
débattre. Il te suivra comme un chien jusqu'à 
l'autre bout du tunnel. 

16 



242 L ÉCLAT D'OBUS 

— Et alors, une fois arrivé? 

— Une fois arrivé, enferme-le dans les ruines 
d'Ornequin, mais sans révéler son nom à per- 
sonne. 

— Et toi, Paul ? 

— Ne t'occupe pas de moi. 

— Cependant... 

— Le risque est le même pour nous deux, 
La partie que nous allons jouer est effroyable, 
et il y a bien des chances pour que nous la per- 
dions. Mais, si nous la gagnons, c'est le salut 
d'Elisabeth. Donc, allons-y de tout cœur. A 
bientôt, Bernard. En dix minutes tout doit être 
réglé, dans un sens ou dans l'autre. 

Ils s'embrassèrent longuement, et Paul 
s'éloigna. 

Paul l'avait annoncé, cet effort suprême ne 
pouvait réussir qu'à force d'audace et de promp- 
titude, et il fallait l'exécuter ainsi qu'on exécute 
une manœuvre désespérée. 

Encore dix minutes, et c'était le dénouement 
de l'aventure. Encore dix minutes, et il serait 
victorieux ou fusillé. 

Tous les actes qu'il accomplit dès ce mo- 
ment furent aussi ordonnés et méthodiques 
que s'il avait eu le temps d'en préparer avec 
soin le déclenchement et d'en assurer l'inévi- 
table succès, alors que, en réalité, ce fut une 
série de décisions isolées qu'il prenait au fur 
et à mesure des circonstances les plus tra- 
giques. 

Il gagna par un détour, et en se maintenant 
sur les pentes des monticules que formait l'ex- 
ploitation de sable, le défilé qui mettait en 
communication les carrières et le camp réservé 
à la garnison. Sur le dernier de ces monticules 



L ECLAT D'OBUS 243 

le hasard lui fit heurter un bloc de pierre qui 
vacilla. A tâtons, il se rendit compte que ce 
bloc retenait derrière lui tout un amoncellement 
de sable et de cailloux. 

— Voilà ce qu'il me faut, se dit-il, sans même 
réfléchir. 

D'un coup de pied violent, il ébranla la 
masse qui, aussitôt, suivant le creux d'un ravin, 
se précipita dans le défilé avec le fracas d'un 
éboulement. 

D'un bond, Paul sauta parmi les pierres, 
s'étendit à plat ventre et se mit à crier au 
secours, comme s'il eût été victime d'un acci- 
dent. 

De l'endroit où il gisait, on ne pouvait, à 
cause des sinuosités du défilé, l'entendre des 
casernes, mais le moindre appel devait porter 
jusqu'à la baraque dutunnel, qui n'était distante 
que de cent mètres au plus. Et. de fait, les 
hommes du poste accoururent aussitôt. 

11 n'en compta pas moins de cinq, qui s'em- 
pressèrent autour de lui et le relevèrent, tout 
en l'interrogeant. D'une voix à peine intelli- 
gible, il fit au sous-officier des réponses incohé- 
rentes, haletantes, d'où l'on pouvait conclure 
qu'il était envoyé par le prince Conrad à la 
recherche de la comtesse Hermine. 

Paul sentait bien que son stratagème n'avait 
aucune chance de réussir au delà d'un temps 
très limité, mais toute minute gagnée était d'un 
prix inestimable, puisque Bernard en profitait 
pour agir de son côté contre le sixième homme 
en faction devant le tunnel et pour s'enfuir avec 
le prince Conrad. Peut-être même cet homme 
allait-il venir lui aussi... Ou bien peut-être 
Bernard se débarrasserait-il de lui sans faire 



244 LECIAT D'OBUS 

usage de son revolver et par conséquent sans 
attirer l'attention. 

Et Paul, haussant peu à peu la voix, bredouil- 
lait des explications contuses auxquelles le 
sous-officier s'irritait de ne rien comprendre, 
lorsqu'un c»up de feu claqua là-bas, suivi de 
deux autres détonations. 

Sur le moment le sous-officier hésita, ne 
sachant pas très bien d'où venait le bruit. Les 
hommes, s'écartant de Paul, prêtèrent l'oreille. 
Alors il passa au milieu d'eux et partit en 
avant sans qu'ils se rendissent compte, dans 
l'obscurité, que c'était lui qui s'éloignait. Puis 
au premier détour il se mit à courir, et en 
quelques bonds atteignit la baraque. 

D'un coup d'œil, il aperçut, à trente pas de 
lui, devant l'orifice du tunnel, Bernard qui 
luttait avec le prince Conrad, lequel essayait 
de s'échapper. Près d'eux, la sentinelle traînait 
à terre en gémissant. 

Paul eut la vision très exacte de ce qu'il fallait 
faire. Porter assistance à Bernard et tenter avec 
lui le risque d'une évasion, aurait été de la folie, 
puisque leurs adversaires les eussent fatalement 
rejoints, et qu'en tout cas le prince Conrad eût 
été délivré. Non, l'essentiel était d'arrêter la 
ruée des hommes du poste, dont les ombres 
déjà apparaissaient au sortir du défilé, et de 
permettre à Bernard d'en finir avec le prince. 

A moitié caché par la baraque, il tendit vers 
eux son revolver et cria : 

— Halte ! 

Le sous-officier n'obéit pas et pénétra dans 
la zone éclairée. Paul tira. L'Allemand tomba, 
mais blessé seulement, car il se mit à com- 
mander d'une voix sauvage : 



V ÉCLAT D'OBUS «45 

— En avant ? Sautez dessus ! En avant donc, 
tas de froussards ! 

Les hommes ne bougeaient pas. Paul em- 
poigna un fusil dans le faisceau qu'ils avaient 
formé près de la baraque, et, tout en les ajus- 
tant, il put, d'un regard jeté en arrière, cons- 
tater que Bernard, enfin maître du prince Con- 
rad, l'entraînait dans les profondeurs du tunnel. 

— Il ne s'agit plus que de tenir cinq minutes, 
pensa Paul, afin que Bernard aille aussi loin 
que possible. 

Et il était si calme à ce moment qu'il les 
eût comptées, les minutes, au battement régu- 
lier de son pouls. 

— En avant! Sautez dessus! En avant! ne 
cessait de proférer le sous-officier qui, sans 
aucun doute, s'il n'avait pu reconnaître le 
prince Conrad, avait discerné la silhouette de 
deux fugitifs. 

A genoux, il tira un coup de revolver sur 
Paul. Celui-ci lui cassa le bras d'une balle. 
Mais le sous-officier vociféra de plus belle : 

— En avant ! Il y en a deux qui ont fichu 
le camp par le tunnel ! En avant! Voilà du 
renfort ! 

C'était une demi-douzaine de soldats des 
casernes, accourus au bruit des détonations. 
Paul, qui avait réussi à pénétrer dans la ba- 
raque, cassa le carreau d'une lucarne et tira 
trois fois. Les soldats se mirent à l'abri, mais 
d'autres arrivèrent, prirent les ordres du sous- 
officier, puis se dispersèrent, et Paul les vit 
qui escaladaient les pentes voisines afin de le 
tourner. Il tira encore quelques coups de fusil. 
A quoi bon ! Tout espoir dune résistance plus 
longue disparaissait. 



246 L ÉCLAT D'OBUS 

Il s'obstina néanmoins, tenant ses adver- 
saires à distance, tirant sans relâche et gagnant 
ainsi du temps jusqu'aux limites du possible. 
Mais il s'aperçut que la manœuvre de l'en- 
nemi avait pour but, après l'avoir tourné, de 
se diriger vers le tunnel et de donner lâchasse 
aux fugitifs... 

Paul se cramponnait. Il avait réellement 
conscience de chaque seconde qui s'écoulait, 
de chacune de ces secondes inappréciables qui 
augmentaient la distance où se trouvait Ber- 
nard. 

Trois hommes s'engouffrèrent dans l'orifice 
béant, puis quatre, puis cinq. 

En outre, les balles commençaient à pleu- 
voir sur la baraque. 

Paul calculait : 

— Bernard doit être à six ou sept cents 
mètres. Les trois hommes qui le poursuivent 
sont à cinquante mètres... à soixante-quinze 
maintenant. Tout va bien. 

Une masse serrée d'Allemands s'en venait 
sur la baraque. Il était évident que l'on ne 
croyait pas que Paul y fût seul enfermé, tel- 
lement il multipliait ses efforts. Cette fois il 
n'y avait plus qu'à se rendre. 

— Il est temps, pensa-t-il, Bernard est en 
dehors de la zone dangereuse. 

Brusquement, il se précipita vers le tableau 
qui contenait les manettes correspondant aux 
fourneaux de mine pratiqués dans le tun- 
nel, d'un coup de crosse fit voler la vitre en 
éclats, et rabattit la première et la seconde de 
ces manettes. 

Il sembla que la terre frémissait. Un gron- 
dement de tonnerre roula sous le tunnel, et se 



L ECLAT D'OBUS 247 

propagea long-uement, comme un écho qui 
rebondit. 

Entre Bernard d'Andeville et la meute qui 
cherchait à l'atteindre la route était barrée. 
Bernard pouvait emmener tranquillement en 
France le prince Conrad. 

x-Vlors Paul sortit de la cabane, en levant les 
bras et en criant d'une voix joyeuse: 

— Camarade ! Camarade ! 

Dix hommes l'entouraient déjà, et un officier 
qui les commandait hurla, fou de rage : 

— Qu'on le fusille 1... Tout de suite... tout 
de suite... qu'on le fusille!... 




VII 

LA LOI DU 
VAINQUEUR 

Il brutalement qu'on le traitât, Paul 
n'opposa pas la moindre résistance. 
Tandis qu'on le collait, avec une vio- 
lence exaspérée, contre une partie verticale de 
la falaise, il continuait en lui-même ses cal- 
culs : 

— Il est mathématiquement certain que les 
deux explosions se sont produites à des dis- 
tances de trois cents et quatre cents mètres. 
Donc, je puis admettre également comme 
certain que Bernard et le prince Conrad se 
trouvaient au delà, et que les hommes qui 
leur donnaient la chasse se trouvaient en 
deçà. Donc tout est pour le mieux. 

Docilement, avec une sorte de complaisance 
ironique, il se prêtait aux préparatifs de son 
exécution, et, déjà, les douze soldats qui en 
étaient chargés, s'alignant sous la vive lumière 
d'un projecteur électrique, n'attendaient plus 
qu'un ordre. Le sous-officier qu'il avait blessé 
au début du combat se traîna jusqu'à lui et 
grinça : 

— Fusillé !... Fusillé !... Sale Franzose .. 
Il répondit en riant : 



L'ECLAT D'OBUS 249 

— Mais non, mais non, les choses ne vont 
pas si vite que cela. 

— Fusillé, répéta l'autre. Le herr leutnant 
l'a dit. 

— Eh bien quoi ! qu'est-ce qu'il attend, le 
herr leutnant? 

Le lieutenant faisait une rapide enquête à 
l'entrée du tunnel. Les hommes qui s," y étaient 
engouffrés revinrent en courant, à demi as- 
phyxiés par les gaz de l'explosion . Quant au fac- 
tionnaire dont Bernard avait dû se débarrasser, 
il perdait son sang en telle abondance qu'il 
fallut renoncer à tirer de lui de nouveaux ren- 
seignements. 

C'est à ce moment que des nouvelles arri- 
vèrent des casernes. On venait d'apprendre 
par une estafette envoyée de la villa que le 
prince Conrad avait disparu, et l'on mandait 
aux officiers de doubler les postes et de faire 
bonne garde, surtout aux abords du tunnel. 

Certes Paul avait escompté cette diversion, 
ou toute autre du même genre qui suspendrait 
son exécution. Le jour commençait à poindre, 
et il supposait bien que, le prince Conrad ayant 
été laissé ivre-mort dans sa chambre, un de 
ses domestiques devait avoir mission de veil- 
ler sur lui. Ce domestique, trouvant les portes 
fermées, avait donné l'alarme. D'où les recher- 
ches immédiates. 

Mais la surprise, pour Paul, ce fut que l'on 
ne soupçonnât point l'enlèvement du prince 
par la voie du tunnel. Le factionnaire évanoui 
ne pouvait parler. Les hommes ne s'étaient pas 
rendu compte que, sur les deux fugitifs aperçus 
de loin, l'un des deux entraînait l'autre. Bref, 
on crut le prince assassiné. Ses agresseurs 



250 VECLAT DOBUS 

avaient dû jeter son cadavre dans quelque 
coin des carrières, puis s'étaient enfuis. Deux 
d'entre eux avaient réussi à s'échapper. On 
tenait le troisième. Et, pas une seconde, on 
n'eut ridée d'une entreprise dont l'audace, 
justement, dépassait l'imagination. 

En tout cas, il ne pouvait plus être question 
de fusiller Paul sans une enquête préalable, et 
sans que les résultats de cette enquête fussent 
communiqués en haut lieu. 

On le conduisit à la villa, où, après l'avoir 
débarrassé de sa capote allemande et fouillé 
minutieusement, on l'enferma dans une 
chambre sous la protection de quatre gaillards 
solides. 

Il y demeura plusieurs heures à somnoler, 
ravi de ce repos dont il avait grandement 
besoin, et fort tranquille du reste, puisque 
Karl étant mort, la comtesse Hermine absente, 
Elisabeth à l'abri, il n'y avait qu'à s abandon- 
ner au cours normal des événements. 

Vers dix heures, il reçut la visite d'un géné- 
ral qui tenta de l'interroger, et qui, ne recevant 
aucune réponse satisfaisante, se mit en colère, 
mais avec une certaine réserve où Paul démêla 
cette sorte de considération que l'on éprouve 
pour les criminels de marque. 

— Tout va bien, se dit-il. Cette visite n'est 
qu'une étape et m'annonce la venue d'un 
ambassadeur plus sérieux, quelque chose 
comme un plénipotentiaire. 

D'après les paroles du général, il comprit 
que l'on continuait à chercher le corps du 
prince. On le cherchait d'ailleurs aussi en 
dehors de l'enceinte, car un nouveau fait, la 
découverte et les révélations du chauffeur 



L'ECLAl D'OBUS 251 

emprisonné dans la remise par Paul et par 
Bernard, de même que le départ, et le retour 
de l'automobile, signalés par les postes, éten- 
daient singulièrement le champ des investiga- 
tions. 

A midi, on servit à Paul un repas substan- 
tiel. Les égards augmentaient. Il y eut de la 
bière et du café. 

— Je serai peut-être fusillé, pensait-il, 
mais dans les règles, et pas avant que l'on 
sache exactement quel est le mystérieux per- 
sonnage que l'on a l'honneur de fusiller, les 
raisons de son entreprise, et les résultats obte- 
nus. Or, moi seul peux donner les renseigne- 
ments. Donc... 

Il sentait si nettement la force de sa position 
et la nécessité où l'adversaire se trouvait de 
contribuer au succès de son plan qu'il ne 
s'étonna point d'être conduit, une heure plus 
tard, dans un petit salon de la villa, en pré- 
sence de deux personnages chamarrés qui le 
firent fouiller une fois encore, puis attacher 
avec un luxe de précautions insolite. 

— C'est au moins, se dit-il, le chancelier de 
l'empire qui se dérange en ma faveur. . . à moins 
que... 

Au fond de lui, étant donné les circon- 
stances, il ne pouvait s'empêcher de prévoir 
une intervention plus puissante même que 
celle du chancelier, et lorsqu'il entendit, sous 
les fenêtres de la villa, une automobile s'ar- 
rêter, lorsqu'il constata le trouble des deux 
personnages chamarrés, il fut convaincu que 
ses calculs recevaient une éclatante confirma- 
tion. 

Tout était prêt. Avant même que l'appari- 



252 L ECLAT D OBUS 

tion ne se produisît, les deux personnages se 
guindèrent en posture militaire, et les soldats, 
plus raides encore, prirent un air de manne- 
quins. 

La porte s'ouvrit. 

L'entré© se fit en coup de vent, dans un cli- 
quetis de sabre et d'éperons. Tout de suite 
l'homme qui arrivait ainsi donnait l'impression 
de la hâte fiévreuse et du départ imminent. 
Ce qu'il venait accomplir, il n'avait le temps 
de l'accomplir qu'en un nombre restreint de 
minutes. 

Un geste : tous les assistants défilèrent. 

L'empereur et l'officier français restaient l'un 
en face de l'autre. 

Et aussitôt l'empereur articula d'une voix fu- 
rieuse : 

— Qui étes-vous? Qu'ètes-vous venu faire ? 
Où sont vos complices? Sur l'ordre de qui 
avez- vous agi? 

Il était difficile de reconnaître en lui l'image 
qu'offraient ses photographies ou les dessins des 
journaux, tellement la figure avait vieilli, 
masque ravagé maintenant, creusé de rides, 
barbouillé d'une teinte jaunâtre. 

Paul tressaillait de haine, non pas tant d'une 
haine personnelle suscitée par le souvenir 
de ses propres souffrances que d'une haine 
faite d'horreur el de mépris pour le plus grand 
criminel qui se pût imaginer. Et, malgré sa 
volonté absolue de ne pas s'écarter des formules 
d'usage et des règles du respect apparent, il 
répondit : 

— Qu'on me détache! 

L'empereur sursauta. C'était certes la pre- 
mière fois qu'on lui parlait ainsi, et il s'écria : 



V ECLAT D'OBUS 253 

~ Mais vous oubliez qu'il suffit d'un mot 
pour qu'on vous fusille ! Et vous osez ! Des 
conditions ! . . . 

Paul garda le silence. L'empereur allait et 
venait, la main à la poignée de son sabre 
qu'il laissait traîner sur le tapis. Deux fois il 
s'arrêta et regarda Paul, et, comme celui-ci ne 
sourcillait pas, il repartait avec un surcroît 
d'indignation. 

Et tout à coup il pressa le bouton d'un timbre 
électrique. 

— Qu'on le détache! ordonna-t-il à ceux qui 
se précipitèrent à son appel. 

Délivré de ses liens, Paul se dressa et rec- 
tifia la position comme un soldat devant un 
supérieur. 

De nouveau la pièce se vida. Alors l'empereur 
s'approcha, et, tout en laissant entre Paul et 
lui le rempart d'une table, il demanda, la voix 
toujours rude : 

— Le prince Conrad ? 
Paul répondit : 

— Le prince Conrad n'est pas mort, sire, il 
se porte bien. 

— Ah! fit le kaiser visiblement soulagé. 

Et il reprit, évitant encore d'attaquer le fond 
du sujet : 

— Cela ne change pas les choses en ce qui 
vous concerne : agression... espionnage... Sans 
compter le meurtre d'un de mes meilleurs ser- 
viteurs... 

— L'espion Karl, n'est-ce pas, sire? En le 
tuant, je n'ai fait que me défendre contre lui. 

— Mais vous l'avez tué? Donc, pour ce 
meurtre et pour le reste, vous serez passé par 
les armes. 



254 L ECLAT D'OBUS 

— Non, sire. La vie du prince Conrad répond 
de la mienne. 

L'empereur haussa les épaules. 

— Si le prince Conrad est vivant on le trou- 
vera. 

— Non^ sire, on ne le trouvera pas. 

— Il n'y a pas de retraite en Allemagne où 
l'on puisse le soustraire à mes recherches, 
affirma-t-il en frappant du poing. 

— Le prince Conrad n'est pas en Allemagne, 
sire. 

— Hein? Qu'est-ce que vous dites ? 

— Je dis que le prince Conrad n'est pas en 
Allemagne, sire. 

— Où est-il en ce cas? 

— En France. 

— En France ! 

— Oui, sire, en France, au château d'Orne- 
quin, sous la garde de mes amis. Si demain 
soir, à six heures, je ne les ai pas rejoints, le 
prince Conrad sera livré à l'autorité militaire. 

L'empereur sembla suffoqué, au point que 
sa colère en fut brisée net et qu'il ne chercha 
même pas à dissimuler la violence du coup. 
Toute l'humiliation, tout le ridicule qui rejail- 
lirait sur lui, sur sa dynastie et sur l'empire, 
si son fils était prisonnier, l'éclat de rire du 
monde entier à cette nouvelle, l'insolence que 
donnerait à l'ennemi la possession d'un tel 
otage, tout cela apparut dans son regard in- 
quiet et dans ses épaules qui se courbèrent. 

Paul sentit le frisson de la victoire. Il tenait 
cet homme aussi solidement que Ton tient sous 
son genou le vaincu qui vous demande grâce, 
et l'équilibre des forces en présence était si 
bien rompu en sa faveur que les yeux mêmes 



I 



L ÉCLAT D'OBUS 255 

du kaiser, se levant sur lui, donnèrent à Paul 
l'impression de son triomphe. 

L'empereur entrevoyait les phases du drame 
qui s'était joué au cours de cette nuit, l'arrivée 
par le tunnel, l'enlèvement par le tunnel, l'ex- 
plosion des mines provoquée pour assurer la 
fuite des agresseurs. 

Et la hardiesse folle de l'aventure le con- 
fondait. 

Il murmura : 

— Qui êtes-vous? 

Paul se départit un peu de son attitude 
rigide. Une de ses mains se posa frémissante 
sur la table qui les séparait, et il prononça 
gravement : 

— Il y a seize ans, sire, une fin d'après-midi 
du mois de septembre... 

— Hein ! Que signifie ?. . . articula l'empereur, 
interloqué par ce préambule. 

— Vous m'avez questionné, sire, je dois 
vous répondre. 

Et il recommença, avec la même gravité : 

— Il a seize ans, sire, une fin d'après-midi 
du mois de septembre, vous avez visité sous la 
conduite d'une personne... comment dirais-je? 
d'une personne chargée de votre service d'es- 
pionnage, les travaux du tunnel d'Ebrecourt à 
Corvigny. A l'instant même où vous sortiez 
d'une petite chapelle située dans les bois d'Or- 
nequin, vous avez fait la rencontre de deux 
Français, le père et le fils... Vous vous rap- 
pelez, sire?... il pleuvait... et cette rencontre 
vous fut si désagréable qu'un mouvement d hu- 
meur vous échappa. Dix minutes plus tard, la 
dame qui vous accompagnait revint, et voulut 
entraîner un des Français, le père, sur le ter- 



256 L'ECLA T D'OBUS 

ritoire allemand, sous le prétexte d'une entre- 
vue avec vous Le Français refusa. La femme 
Tassassina sous les yeux de son fils. Il s'appe- 
lait Delroze. C'était mon père. 

Le kaiser avait écouté avec une stupeur 
croissante". Il sembla à Paul que la teinte de 
son visage se mêlait de plus de bile encore. 
Cependant il tint bon sous le regard de Paul. 
Pour lui, la mort de ce M. Delroze était un 
de ces incidents minimes auquel un empereur 
ne s'attarde pas. S'en souvenait-il seulement ? 

Refusant donc de s'expliquer sur un crime 
qu'il n'avait certainement pas ordonné, mais 
dont son indulgence pour la criminelle le ren- 
dait complice, il se contenta, après un silence, 
de laisser tomber ces mots : 

— La comtesse Hermine est responsable de 
ses actes, 

— Et elle n'en est responsable que devant 
elle-même, remarqua Paul, puisque la justice 
de son pays n'a pas voulu qu'on lui demandât 
compte de celui-là. 

L'empereur haussa les épaules, en homme 
qui dédaigne de discourir sur des questions de 
morale allemande et de politique supérieure. 
Il consulta sa montre, sonna, prévint que son 
départ aurait lieu dans quelques minutes, et. 
se retournant vers Paul : 

— Ainsi, dit-il, c'est pour venger la mort de 
votre père que vous avez enlevé le prince Con- 
rad? 

— Non, sire, cela c'est une affaire entre la 
comtesse Hermine et moi, mais avec le prince 
Conrad j'ai autre chose à régler. Lors de son 
séjour au château d'Ornequin, le prince Conrad 
a poursuivi de ses assiduités une jeune femme 



L'ECLAl D'OBUS 257 

qui habitait ce château. Rebuté par elle, il l'a 
emmenée comme prisonnière, ici, dans sa villa. 
Cette jeune femme porte mon nom. Je suis 
venu la chercher. 

A l'attitude de l'empereur, il était évident 
qu'il ignorait tout de cette histoire et que les 
frasques de son fils l'importunaient singuliè- 
rement. 

— Vous êtes sûr? fit-il. Cette dame est ici.' 

— Elle y était hier soir, sire. Mais la com- 
tesse Hermine, ayant résolu de la supprimer, 
a confié ma femme à l'espion Karl avec mis- 
sion de soustraire la malheureuse auxrecherches 
du prince Conrad et de l'empoisonner. 

— Mensonge! Mensonge abominable! s'écria 
l'empereur. 

— Voici le flacon remis par la comtesse Her- 
mine à l'espion Karl. 

— Après? Après? commanda le kaiser d'une 
voix irritée. 

— Après, sire? L'espion Karl étant mort, 
et l'endroit où se trouvait ma femme ne m'étant 
pas connu, je suis revenu ici. Le prince Conrad 
dormait. Avec un de mes amis, je l'ai des- 
cendu de sa chambre et expédié en France par 
le tunnel. 

— Vous avez fait cela ? 

— J'ai fait cela, sire. 

— Et sans doute, en échange de la liberté 
du prince Conrad, vous demandez la liberté de 
votre femme ? 

— Oui, sire. 

— Mais, s'exclama l'empereur, j'ignore où 
elle est, moi ! 

— Elle est dans un château qui appartient à 
la comtesse Hermine. Réfléchissez un instant, 

17 



258 L'ECLAT D'OBUS 

sire... un château auquel on arrive en quelques 
heures d'automobile, donc situé à cent cin- 
quante, deux cents kilomètres au plus. 

Taciturne, l'empereur frappait la table avec 
le pommeau de son sabre, à petits coups ra- 
geurs . ^ 

— C'est tout ce que vous demandez? dit-il. 

— Non, sire. 

— Quoi encore ? 

— La liberté de vingt prisonniers français 
dont la liste m'a été remise par le général 
commandant les armées françaises. 

Cette fois l'empereur se dressa, d'un bond. 

— Vous êtes fou ! Vingt prisonniers, et des 
officiers sans doute ? Des chefs de corps, des 
généraux ! 

— La liste comprend aussi des simples sol- 
dats, sire. 

L'empereur nel'écoutaitpas. Sa fureur s'ex- 
primait par des gestes désordonnés et par des 
interjections incohérentes. Il foudro3''ait Paul 
du regard. L'idée de subir la loi de ce petit lieu- 
tenant français, captif, et qui pourtant parlait 
en maître, devait lui sembler terriblement dé- 
sagréable. Au lieu de châtier l'insolent ennemi, 
il fallait discuter avec lui et baisser la tête sous 
l'outrage de ses propositions ! Mais que faire ? 
Aucune issue ne s'offrait. Il avait comme ad- 
versaire un homme que la torture même n'eût 
pas fléchi. 

Et Paul reprit : 

— Sire, la liberté de ma femme contre la 
liberté du prince Conrad, le marché serait vrai- 
ment trop inégal. Que vousimporte à vous. sire, 
que ma femme soit captive ou libre ? Non. il 
est équitable que la libération du prince Conrad 



VECLAT D'OBUS 259 

soit l'objet d'un échange qui la justifie... Et 
vingt prisonniers français, ce n'est pas trop... 
Du reste, il est inutile que cela ait lieu publi- 
quement. Les prisonniers rentreront en France 
un par un, si vous le préférez, comme échangés 
contre des prisonniers allemands de même 
grade... de sorte que... 

Quelle ironie dans ces paroles conciliantes 
destinées à adoucir l'amertume de la défaite 
et à dissimuler, sous l'apparence d'une conces- 
sion, le coup porté à l'orgueil impérial ! Paul 
goûtait profondément la saveur de telles mi- 
nutes. Il avait l'impression de ceque cethomme, 
à qui une déception d'amour-propre relative- 
ment si petite infligeait un si grand tourment, 
devait souffrir, par ailleurs, de voir Tavortement 
de son plan gigantesque et de se sentir écrasé 
sous le poids formidable du destin. 

— Allons, pensa Paul, je suis bien vengé, 
et ce n'est que le commencement de ma ven- 
geance. 

La capitulation était proche. L'empereur 
déclara : 

— Je verrai... je donnerai des ordres. 
Paul protesta : 

— Il serait dangereux d'attendre, sire, La 
capture du prince Conrad pourrait être connue 
en France... 

— Eh bien, dit l'empereur, ramenez le prince 
Conrad, et le jour même votre femme vous 
sera rendue. 

Mais Paul fut impitoyable. Il exigeait qu'on 
lui fît entière confiance. 

— Sire, je ne pense pas que les choses doivent 
se passer ainsi. Ma femme se trouve dans la 
situation la plus horrible qui soit, et son exis- 



26o L'ECLAT D'OBUS 

tence même est en jeu. Je demande à être con- 
duit immédiatement près d'elle. Ce soir, elle 
et moi, nous serons en France. Il est indispen- 
sable que nous y soyons ce soir. 

Il répéta ces mots du ton le plus ferme, et 
il ajouta : ^ 

— Quant aux prisonniers français, sire, leur 
remise sera effectuée dans les conditions qu'il 
vous plaira de préciser. En voici la liste avec 
leur lieu d'internement. 

Paul saisit un crayon et une feuille de 
papier. Dès qu'il eut fini, l'empereur lui arra- 
cha la liste des mains, et aussitôt sa figure se 
convulsa. Chacun des noms, pour ainsi dire, 
le secouait de rage impuissante. Il froissa la 
feuille et la réduisit en boule comme s'il était 
résolu à rompre tout accord. 

Mais soudain, à bout de résistance, d'un 
mouvement brusque, où il y avait une hâte 
fiévreuse d'en finir avec toute cette histoire 
exaspérante, il appuya par trois fois sur la son- 
nerie électrique. 

Un officier d'ordonnance entra vivement et 
se planta devant lui. 

L'empereur réfléchit encore quelques ins- 
tants. 

Puis il commanda : 

— Conduisez le lieutenant Delroze en auto- 
mobile au château de Hildensheim, d'où vous 
le ramènerez avec sa femme aux avant-postes 
d'Ebrecourt. Huit jours plus tard, vous le ren- 
contrerez à ce même point de nos lignes. Il 
sera accompagné du prince Conrad, et vous 
des vingt prisonniers français dont les noms 
sont inscrits sur cette liste. L'échange se fera 
d'une manière discrète, que vous fixerez avec 



L'ÉCLAT D'OBUS 261 

le lieutenant Delroze. Voilà. Vous me tiendrez 
au courant par des rapports personnels. 

Cela fut jeté d'un ton saccadé, autoritaire, 
comme une série de mesures que l'empereur 
eût prises de lui-même, sans subir la moindre 
pression et par le simple effet de sa volonté 
impériale. 

Ayant ainsi réglé cette affaire, il sortit, la 
tête haute, le sabre vainqueur et l'éperon 
sonore. 

— Une victoire de plus à son actif. Quel 
cabotin! pensa Paul, qui ne put s'empêcher 
de rire, au grand scandale de Tofficier d'ordon- 
nance. 

Il entendit l'auto de l'empereur qui dé- 
marrait. 

L'entrevue n'avait pas duré dix minutes. 

Un moment après, lui même, il s'en allait 
et roulait sur la route de Hildensheim. 




VIII 

l'éperon 132 



'^ HEUREUX voyage ! Et avec quelle 
2^^ allégresse Paul Delroze l'accomplit ! 
Enfin il touchait au but, et ce n'était 
pas cette fois une de ces entreprises hasardeuses 
au bout desquelles il n'y a si souvent que la 
plus cruelle^ des déceptions, mais le dénoue- 
ment logique et la récompense de ses efforts. 
L'ombre même d'une inquiétude ne pouvait 
l'effleurer. Il est des victoires — et celle qu'il 
venait de remporter sur Tempereur était de ce 
nombre — qui entraînent à leur suite la sou- 
mission de tous les obstacles. Elisabeth se 
trouvait au château de Hildensheim, et il se 
dirigeait vers ce château sans que rien pût s'op- 
poser à son élan. 

A la clarté du jour, il lui sembla reconnaître 
les paysages qui se cachaient à lui dans les 
ténèbres de la nuit précédente, tel village, tel 
bourg, telle rivière côtO)'ée. Et il vit la suc- 
cession des petits bois. Et il vit le fossé près 
duquel il avait lutté avec l'espion Karl. 

Il ne lui fallut guère plus d'une heure encore 
pour arriver sur une colline que dominait la 
forteresse féodale de Hildensheim. De larges 
fossés la précédaient, enjambés par un pont- 



VÉCLAT D'OBUS 263 

levis. Un concierge soupçonneux se présenta, 
mais quelques mots de l'officier ouvrirent les 
portes toutes grandes. 

Deux domestiques accoururent du château, 
et, sur une question de Paul, ils répondirent 
que la dame française se promenait du côté de 
l'étang. 

Il se fit indiquer le chemin et dit à l'of- 
ficier : 

— J'irai seul. Nous repartirons aussitôt. 

Il avait plu. Un pâle soleil d'hiver, se glissant 
entre les gros nuages, éclairait des pelouses et 
des massifs. Paul longea des serres, franchit 
un groupe de rochers artificiels doù s'échappait 
le mince filet d'une cascade qui formait, dans 
un cadre de sapins noirs, un vaste étang égayé 
de cygnes et de canards sauvages. 

A l'extrémité de cet étang, il y avait une 
terrasse ornée de statues et de bancs de pierre. 

Elisabeth était là. 

Une émotion indicible bouleversa Paul. 
Depuis la veille de la guerre, Elisabeth était 
perdue pour lui. Depuis ce jour-là elle avait 
subi les épreuves les plus affreuses, et les 
avait subies pour cette seule raison qu'elle 
voulait apparaître aux yeux de son mari 
comme une femme sans reproche, fille d'une 
mère sans reproche. 

Et voilà qu'il la retrouvait à une heure où 
aucune des accusations lancées contre la com- 
tesse Hermine ne pouvait être écartée, et où 
Elisabeth elle-même, par sa présence au souper 
du prince Conrad, avait suscité en Paul une 
telle indignation. 

Mais comme tout cela était loin déjà ! Et 
comme cela comptait peu ! L'infamie du prince 



204 VECLA T D'OBUS 

Conrad, les crimes de la comtesse Hermine, 
les liens de parenté qui pouvaient unir les deux 
femmes, toutes les luttes que Paul avait sou- 
tenues, toutes ses angoisses, toutes ses révoltes, 
toutes ses haines... autant de détails insi- 
gnifiants, ^maintenant qu'il apercevait à vingt 
pas de lui sa bien-aimée malheureuse. Il ne 
songea plus qu'aux larmes quelle avait versées 
et il n'aperçut plus que sa silhouette amaigrie, 
frissonnante sous la bise d'hiver. 

Il s'approcha. Son pas grinça sur le galet de 
l'allée, et la jeune femme se retourna. 

Elle n'eut pas un geste. Il comprit, à l'expres- 
sion de son regard, qu'elle ne le voyait pas, en 
réalité, mais qu'il était pour elle comme un 
fantôme qui surgit des brumes du rêve, et que 
ce fantôme devait bien souvent flotter devant 
ses yeux hallucinés. 

Elle lui sourit même un peu, et si tristement 
que Paul joignit les mains et fut près de s'age- 
nouiller. 

— Elisabeth... Elisabeth .. balbutia-t-il. 

Alors elle se redressa et porta la main à son 
cœur, et elle devint plus pâle encore qu'elle ne 
l'était la veille au soir, entre le prince Conrad 
et la comtesse Hermine. L'image sortait des 
brumes. La réalité se précisait en face d'elle 
et dans son cerveau. Cette fois elle voyait Paul ! 

Il se précipita, car il lui semblait qu'elle allait 
tomber. Mais elle fit un effort sur elle-même, 
tendit les mains pour qu'il n'avançât point, et 
le regarda profondément, comme si elle eût 
voulu pénétrer jusqu'aux ténèbres mêmes de 
son âme et savoir ce qu'il pensait. 

Paul ne bougea plus, tout palpitant d'amour. 

Elle murmura : 



L'ECLAT D OBUS 265 

— Ah ! je vois que tu m'aimes... tu n'as pas 
cessé de m'aimer... maintenant j'en suis sûre. 

Elle gardait cependant les bras tendus comme 
un obstacle, et lui-même ne cherchait pas à 
avancer. Toute leur vie et tout leur bonheur 
étaient dans leur regard, et, tandis que leurs 
yeux se mêlaient éperdument, elle continua : 

— Ils m'ont dit que tu étais prisonnier. C'est 
donc vrai? Ah ! ce que je les ai suppliés pour 
qu'on me conduisît auprès de toi ! Ce que je me 
suis abaissée ! J'ai dû même m'asseoir à leur 
table, et rire de leurs plaisanteries, et porter 
des bijoux, des colliers de perles qu'ils m'im- 
posaient. Tout cela pour te voir !.. Et ils pro- 
mettaient toujours... Et puis, enfin, cette nuit 
on m'a emmenée jusqu'ici, et j'ai cru qu'ils 
s'étaient joués de moi une fois encore... ou 
bien que c'était un piège nouveau... ou bien 
qu'ils se décidaient enfin à me tuer... Et puis 
te voilà ! . . . Te voilà ! . . . toi, mon Paul chéri ! . . . 

Elle lui saisit la figure entre ses deux mains 
et, tout à coup, désespérée : 

— Mais tu ne vas pas t'en aller encore ? De- 
main seulement, n'est-ce pas? Ils ne te repren- 
nent pas à moi, comme cela, après quelques 
minutes? Tu restes, n'est-ce pas? Ah ! Paul, je 
n'ai plus de courage... Ne me quitte plus... 

Elle fut très étonnée de le voir qui souriait. 

— Qu'est-ce que tu as, mon Dieu? Comme 
tu as l'air d'être heureux ! 

Il se mita rire et, cette fois, l'attirant contre 
lui avec une autorité qui n'admettait point de 
résistance, il lui baisa les cheveux, et le front, 
et les joues, et les lèvres, et il disait : 

— Je ris parce qu'il n'y a pas autre chose à 
faire que de rire et de t'embrasser. Je ris aussi 



2b6 L'ECLAT D'OBUS 

parce que je me suis imaginé des tas d'histoires 
absurdes... Oui, figure-toi, ce souper hier soir... 
je t'ai aperçue de loin, et j'ai souffert la mort... 
Je t'ai accusée de je ne sais quoi... Faut-il être 
bête ! 

Elle ne Comprenait pas sa gaieté, et elle ré- 
péta : 

— Comme tu es heureux ! Comment se peut- 
il que tu sois si heureux ? 

— Il n'y a aucune raison pour que je ne le 
sois pas, dit Paul toujours en riant. Voyons, 
réfléchis... On se retrouve tous les deux, à la 
suite de malheurs auprès desquels ceux qui ont 
frappé la famille des Atrides ne comptent pas. 
Nous sommes ensemble, rien ne peut plus 
nous séparer, et tu ne veux pas que je sois 

"content ? 

— Rien ne peut donc plus nous séparer ? dit- 
elle tout anxieuse. 

— Evidemment. Est-ce donc si étrange ? 

— Tu restes avec moi? Nous allons vivre 
ici? 

— Ah ! non, alors... En voilà une idée ! Tu 
vas faire tes paquets en deux temps, trois mou- 
vements, et nous filons. 

— Où? 

— Où? Mais en France. Tout bien pesé, il 
n'y a encore que là que l'on se sente à l'aise. 

Et, comme elle l'observait avec stupeur, il lui 
dit : 

— Allons, dépêchons-nous. L'auto nous at- 
tend et j'ai promis à Bernard... oui. ton frère 
Bernard, je lui ai promis que nous le rejoin- 
drions cette nuit... Tu es prête? Ah çà mais, 
pourquoi cet air d'effarement ? Il te faut des 
explications ? Mais, ma chérie adorée, nous en 



V ECLAT D'OBUS 267 

avons pour des heures et des heures à nous 
expliquer tous deux. Tu as tourné la tête à un 
prince impérial... Et puis tu as été fusillée... 
Et puis... et puis... Enfin, quoi! Dois-je de- 
mander main-forte pour que tu me suives ? 

Elle comprit soudain qu'il parlait sérieuse- 
ment, et elle lui dit, sans le quitter des ye\x^ : 

— C'est vrai ? nous sommes libres ? 

— Entièrement libres. 

— Nous rentrons en France ? 

— Directement. 

— Nous n'avons plus rien à craindre ? 

— Rien. 

Alors elle eut une brusque détente. A son 
tour elle se mit à rire, dans un de ces accès de 
joie désordonnés où Ton se laisse aller à toutes 
les oramineries et à tous les enfantillagres. Pour 
un peu, elle eût chanté, elle eût dansé. Et ses 
larmes coulaient, cependant. Et elle balbutiait : 

— '- Libre!... C'est fini!... Ai-je souffert?... 
Mais non . . . Ah ! tu savais que j 'ai été fusillée ? 
Eh bien, je te le jure, ça n'est pas si terrible... 
Je te raconterai cela, et tant d'autres choses !... 
Toi aussi, tu me raconteras... Mais comment 
as-tu réussi ? Tu es donc plus fort qu'eux ? Plus 
fort que l'ineffable Conrad, plus fort que l'em- 
pereur? Mon Dieu, que c'est drôle ! Mon Dieu, 
que c'est drôle !... 

Elle s'interrompit et, lui prenant le bras avec 
une violence subite : 

— Allons-nous-en, mon chéri. C'estde la folie 
de rester ici une seconde de plus. Ces gens-là 
sont capables de tout. Il n'y a pas de promesses 
qui tiennent pour eux. Ce sont des fourbes, des 
criminels. Allons-nous-en... Allons-nous-en... 

Ils partirent. 



268 U ECLAT D'OBUS 

Aucun incident ne troubla leur voyage. Le 
soir ils arrivaient aux lignes du front, en face 
d'Ebrecourt. 

L'officier d'ordonnance, qui avait tous pou- 
voirs, fit allumer un réflecteur, et lui-même, 
après avoir ordonné qu'on agitât un drapeau 
blanc, conduisit Elisabeth et Paul à l'officier 
français qui se présenta. 

Celui-ci téléphona aux services de l'arrière. 
Une automobile fut envoyée. 

A neuf heures, Elisabeth et Paul s'arrêtaient 
à la grille d'Ornequin, et Paul faisait demander 
Bernard, au-devant duquel il se rendit : 

— C'est toi, Bernard? lui dit-il. Ecoute-moi. 
et soyons brefs. Je ramène Elisabeth. Oui, elle 
estici dans l'auto. Nous partons pourCorvigny, 
et tu viens avec nous. Pendant que je vais cher- 
cher ma valise et la tienne, toi donne les ordres 
nécessaires pour que le prince Conrad soit sur- 
veillé de près. Il est en sûreté, n'est-ce pas ? 

— Oui. 

— Alors dépêchons. Il s'agit de rejoindre la 
femme que tu as vue la nuit dernière au mo- 
ment où elle entrait dans le tunnel Puisqu'elle 
est en France, donnons-lui la chasse. 

— Ne crois-tu pas, Paul, que nous trouve- 
rions plutôt sa piste en retournant nous-mêmes 
dans le tunnel et en cherchant l'endroit où il 
débouche aux environs de Corvigny? 

— Du temps perdu. Nous en sommes à un 
moment de la lutte où il faut brûler les étapes. 

— Voyons, Paul, la lutte est finie puisque 
Elisabeth est sauvée. 

— La lutte ne sera pas finie tant que cette 
femme vivra. 

— Mais enfin, qui est-ce? 



L ÉCLAT D'OBUS zbg 

Paul ne répondit pas. 

... A dix heures ils descendaient tous trois 
devant la station de Corvigny. Il n'y avait plus 
de train. Tout le monde dormait. Sans se re- 
buter, Paul se rendit au poste militaire, réveilla 
Tadjudant de service, fit venir le chef de gare, 
fit venir la buraliste, et réussit, après une en- 
quête minutieuse, à établir que, le matin même 
de ce lundi, une femme avait pris un billet 
pour Château-Thierry, munie d'un sauf-conduit 
en règle au nom de M™*" Antonin. Aucune autre 
femme n'était partie seule. Elle portait l'uni- 
forme de la Croix-Rouge. Son signalement, 
comme taille et comme visage, correspondait à 
celui de la comtesse Hermine. 

— C'est bien elle, déclara Paul, lorsqu'il se 
fut installé à l'hôtel voisin, ainsi qu'Elisabeth 
et que Bernard, pour y passer la nuit. C'est 
bien elle. Elle ne pouvait s'en aller de Corvign}' 
que par là. Et c'est par là que demain matin 
mardi, à la même heure qu'elle, nous nous en 
irons. J'espère qu'elle n'aura pas le temps de 
mettre à exécution le projet qui l'amène en 
France. En tout cas l'occasion est unique pour 
nous. Profitons-en. 

Et comme Bernard répétait : 

— Mais enfin, qui est-ce? 
Il répliqua : 

— Qui est-ce ? Elisabeth va te le dire. Nous 
avons une heure devant nous pour nous expli- 
quer sur certains points, et puis on se reposera, 
ce dont nous avons besoin tous les trois. 

Le lendemain, ce fut le départ. 
La confiance de Paul était inébranlable. Bien 
qu'il ne sût rien des intentions de la comtesse 



270 L'ECLAT D'OBUS 

Hermine, il était sûr de marcher dans la bonne 
voie. De fait, à plusieurs reprises, ils eurent 
la preuve qu'une infirmière delà Croix-Rouge, 
voyageant seule et en première classe, avait 
passé la veille par les mêmes stations. 

Ils descendirent à Château-Thierry vers la 
fin de rai5rès-midi. Paul s'informa. La veille 
au soir, une automobile de la Croix-Rouge, 
qui attendait devant la gare, avait emmené 
l'infirmière. Cette automobile, si l'on s'en 
rapportait à l'examen de ses papiers, faisait 
le service d'une des ambulances établies en 
arrière de Soissons, mais on ne pouvait préci- 
ser le lieu exact de cette ambulance. 

Le renseignement suffisait à Paul. Soissons, 
c'était la ligne même de la bataille. 

— Allons-y, dit-il. 

L'ordre qu'il possédait, signé du général en 
chef, lui donnait tous les pouvoirs nécessaires 
pour réquisitionner une automobile et pour 
pénétrer dans la zone de combat. Ils arrivaient 
à Soissons au moment du dîner. 

Les faubourgs, bombardés et ravagés, étaient 
déserts. La ville elle-même semblait en grande 
partie abandonnée. Mais, à mesure qu ils ap- 
prochaient du centre, une certaine animation 
se remarquait dans les rues. Des compagnies 
passaient à vive allure. Des canons et des 
caissons filaient au trot de leurs attelages, et 
dans l'hôtel qu'on leur indiqua sur la Grande 
Place, et où logeait un certain nombre d'offi- 
ciers, il y avait de l'agitation, des allées et 
venues, et comme un peu de désordre. 

Paul et Bernard se firent mettre au courant. 
Il leur fut répondu que. depuis plusieurs jours, 
on attaquait avec succès les pentes situées en 



VÉCLAT D'OBUS 271 

face de Soissons, de l'autre côté de T Aisne. 
L'avant-veille, des bataillons de chasseurs et 
de Marocains avaient pris d'assaut l'éperon 132. 
La veille, on maintenait les positions conquises 
et l'on enlevait les tranchées de la dent de 
Crouy. 

Or, au cours de la nuit précédente, au mo- 
ment même où l'ennemi contre-attaquait vio- 
lemment, il se produisit un fait assez bizarre. 
L'Aisne, grossissant à la suite des pluies 
abondantes, débordait et emportait tous les 
ponts de Villeneuve et de Soissons. 

La crue de l'Aisne était normale, mais, si 
forte qu'elle fût, elle n'expliquait pas la rup- 
ture des ponts, et cette rupture, coïncidant 
avec la contre-attaque allemande, et qui sem- 
blait provoquée par des mo5^ens suspects que 
l'on tâchait d'éclaircir, avait compliqué la situa- 
tion des troupes françaises en rendant presque 
impossible l'envoi de renforts. Toute la jour- 
née, on s'était maintenu sur l'éperon, mais 
difficilement et avec beaucoup de pertes. En ce 
moment on ramenait sur la rive droite de 
l'Aisne une partie de l'artillerie. 

Paul et Bernard n'eurent pas une seconde 
d'hésitation. Dans tout cela ils reconnaissaient 
la main de la comtesse Hermine. Rupture des 
ponts, attaques allemandes, les deux événe- 
ments se produisant la nuit même de son arri- 
vée, comment douter qu'ils ne fussent la con- 
séquence d'un plan conçu par elle et dont 
l'exécution, préparée pour l'époque où les 
pluies grossiraient l'Aisne, prouvait la colla- 
boration de la comtesse et de l'état-major 
ennemi. 

D'ailleurs, Paul se rappelait les phrases 



372 U ECLAT D'OBUS 

qu'elle avait échangées avec l'espion Karl 
devant le perron de la villa du prince Conrad. 

— Je vais en France... tout est prêt. Le 
temps est favorable et l'état-major m'a préve- 
nue... Donc j'y serai demainsoir... et il suffira 
d'un coup de pouce. 

Le coup^de pouce elle l'avait donné. Tous les 
ponts, préalablement travaillés par l'espion 
Karl ou par des agents à sa solde, s'étaient 
effondrés. 

— Evidemment, c'est elle, dit Bernard, Et 
alors, si c'est elle, pourquoi ton air inquiet ? 
Tu devrais te réjouir au contraire, puisque 
maintenant nous sommes logiquement sûrs de 
l'atteindre. 

— Oui,maisratteindrons-nousàtemps?Dans 
sa conversation avec Karl elle a prononcé 
une autre menace qui me semble beaucoup 
plus grave, et dont je t'ai rapporté également 
les termes : « La chance tourne contre nous... 
Si je réussis, ce sera la fin de la série noire ». 
Et comme son complice lui demandait si elle 
avait le consentement de l'empereur, elle a 
répondu : « Inutile. L'entreprise est de celles 
dont on ne parle pas ». Tu comprends bien, 
Bernard, qu'il ne s'agit pas de l'attaque alle- 
mande ni de la rupture des ponts, — cela, c'est 
de bonne guerre, et l'empereur est au courant, 
— non, il s'agit d'autre chose qui doit coïn- 
cider avec les événements et leur donner leur 
signification complète. Cette femme ne peut 
pas croire qu'une avance d'un kilomètre ou 
deux soit un incident capable de mettre fin à 
ce qu'elle appelle la série noire. Alors, quoi ? 
Qu'y a-t-il? Je l'ignore. Et c'est la raison de 
mon angoisse. 



L ÉCLAT D'OBUS 273 

Toute cette soirée et toute la journée du 
mercredi treize, Paul les employa en investiga- 
tions dans les rues de la ville ou sur les bords 
de l'Aisne. Il s'était mis en relations avec l'au- 
torité militaire. Des officiers et des soldats par- 
ticipaient à ses recherches. Ils fouillèrent plu- 
sieurs maisons et interrogèrent plusieurs des 
habitants, 

Bernard s'était offert à raccompagner, mais 
il avait refusé obstinément : 

— Non. Il est vrai que cette femme ne te 
connaît pas, mais il ne faut pa,s qu'elle voie 
ta sœur. Je te demande donc de rester avec 
Elisabeth, de l'empêcher de sortir, et de veiller 
sur elle sans une -seconde de répit, car nous 
avons affaire à l'ennemi le plus terrible qui soit. 

Le frère et la sœur vécurent donc toutes les 
heures de cette journée collés aux vitres de 
leurs fenêtres. Paul revenait prendre ses repas 
en hâte. Il était tout frémissant d'espoir, 

— Elle est là, disait-il. Elle a dû quitter, 
ainsi que ceux qui l'ont accompagnée en auto, 
son déguisement d'infirmière, et elle se tapit 
au fond de quelque trou, comme une araignée 
derrière sa toile. Je la vois, le téléphone à la 
main, et donnant des ordres à toute une bande 
d'individus, terrés comme elle, et comme elle 
invisibles. Mais, son plan, je commence à le 
discerner, et j'ai sur elle un avantage, c'est 
qu'elle se croit en sécurité. Elle ignore la mort 
de son complice Karl, Elle ignore mon entrevue 
avec le kaiser. Elle ignore la délivrance d'Eli- 
sabeth. Elle ignore notre présence ici. Je la 
tiens, l'abominable créature. Je la tiens. 

Les nouvelles de la bataille, cependant, ne 
s'amélioraient pas. 

18 



274 L ECLAT D'OBUS 

Le mouvement de repli continuait sur la 
rive gauche. A Crouy, l'àpreté des pertes et 
l'épaisseur de la boue arrêtaient l'élan des 
Marocains. Un pont de bateaux, hâtivement 
construit, s'en allait à la dérive. 

Lorsque Paul reparut, vers six heures du 
soir, un peu de sang dégouttait sur sa manche. 
Elisabeth s'effraya. 

— Ce n'est rien, dit-il en riant. Une égrati- 
gnure que je me suis faite, je ne sais où. 

— Mais ta main, regarde ta main. Tu sai- 
gnes ! 

— Non, ce n'est pas mon sang. Ne t'inquiète 
pas. Tout va bien. 

Bernard lui dit : 

— Tu sais que le général en chef est à 
Soissons depuis ce matin ? 

— Oui, il paraît... Tant mieux. J'aimerais 
à lui offrir l'espionne et sa bande. Ce serait un 
beau cadeau. 

Durant une heure encore il s'éloigna. Puis 
il revint et se fit servir à dîner. 

— Maintenant tu semblés sûr de ton fait, 
observa Bernard. 

— Est-on jamais sûr? Cette femme est le 
diable en personne. 

— Mais tu connais son repaire ? 

— Oui. 

— Et tu attends quoi ? 

— Neuf heures. Jusque-là je me repose. Un 
peu avant neuf heures, réveillez-moi. 

Le canon ne cessait de tonner dans la nuit 
lointaine. Parfois un obus tombait sur la ville 
avec un grand fracas. Des troupes passaient 
en tous sens. Puis il y avait des silences où 
les bruits de la guerre semblaient suspendus, 



V ECLAT D'OBUS 275 

et c'étaient ces minutes-là peut-être qui pre- 
naient la signification la plus redoutable. 

Paul s'éveilla de lui-même. 

Il dit à sa femme et à Bernard : 

— Vous savez, vous êtes de l'expédition. Ce 
sera dur, Elisabeth, très dur. Es-tu certaine de 
ne pas faiblir ? 

— Oh ! Paul... Mais toi-même, comme tu es 
pâle ! 

— Oui, dit-il, un peu d'émotion. Non point 
à cause de ce qui va se passer. . . Mais, jusqu'au 
dernier moment, et malgré toutes les précau- 
tions prises, j'aurai peur que l'adversaire ne se 
dérobe. 

— Cependant.. . 

— Eh ! oui, une imprudence, un mauvais 
hasard qui donne l'éveil, et tout est à recom- 
mencer... Qu'est-ce que tu fais donc, Bernard? 

— Je prends mon revolver ? 

— Inutile. 

— Quoi ! fit le jeune homme, on ne va donc 
pas se battre dans ton expédition ? 

Paul ne répondit pas. Selon son habitude il 
ne s'exprimait qu'en agissant ou après avoir 
agi. Bernard prit son revolver. 

Le dernier coup de neuf heures sonnait lors- 
qu'ils traversèrent la Grande-Place, parmi des 
ténèbres que trouait çà et là un mince rayon 
de lumière surgi d'une boutique close. 

Au parvis de la cathédrale, dont ils sentirent 
au-dessus d'eux l'ombre géante, un groupe de 
soldats se massait. 

Paul, ayant lancé sur eux le feu d'une lan- 
terne électrique, dit- à celui qui les comman- 
dait : 

— Rien de nouveau, sergent? 



276 U ÉCLAT D'OBUS 

— Rien, mon lieutenant. Personne n'est 
entré dans la maison et personne n'en est sorti. 

Le sergent siffla légèrement. Vers le milieu 
de la rue, deux hommes se détachèrent de 
l'obscurité qui les enveloppait et se rabattirent 
sur le grojipe. 

— Aucun bruit dans la maison ? 

— Aucun, sergent. 

— Aucune lumière derrière les volets ? 

— Aucune, sergent. 

Alors Paul se mit en marche, et, tandis que 
les autres, se conform.ant à ses instructions, le 
suivaient sans faire le moindre bruit, lui il 
avançait résolument, comme un promeneur 
attardé qui rejoint son domicile. 

Ils s'arrêtèrent devant une étroite maison, 
dont on distinguait à peine le rez-de-chaussée 
dans le noir de la nuit. La porte s'élevait au 
haut de trois degrés. Paul la heurta quatre fois 
à petits coups. En même temps il tirait une 
clef de sa poche et ouvrait. 

Dans le vestibule il ralluma sa lanterne 
électrique, et, ses compagnons observant tou- 
jours le même silence, il se dirigea vers une 
glace qui partait des dalles mêmes du vesti- 
bule. 

Après avoir frappé cette glace de quatre 
petits coups, il la poussa en appuyant sur le 
côté. Elle masquait l'orifice d'un escalier qui 
descendait au sous-sol et dans la cage duquel 
il envoya aussitôt de la lumière. 

Cela devait être un signal, le troisième signal 
convenu, car d'en bas une voix, une voix fémi- 
nine, mais rauque, éraillée, demanda : 

— C'est vous, père Walter? 

Le moment était venu d'agir. Sans répondre, 



L'ECLAT D'OBUS 277 

Paul dégringola l'escalier en quelques bonds. 

Il arriva juste à l'instant où une porte mas- 
sive se refermait et où l'accès de la cave allait 
être barré. 

Une pesée violente. .. Il entra. 

La comtesse Hermine était là, dans la pé- 
nombre, immobile, hésitante. 

Puis, soudain, elle courut à l'autre bout de 
la cave, saisit un revolver sur une table, se 
retourna et tira. 

Le ressort claqua. Mais il n'y eut aucune 
détonation. 

Trois fois elle recommença et les trois fois il 
en fut de même. 

— Inutile d'insister, ricana Paul. L'arme a 
été déchargée. 

La comtesse eut un cri de rage, ouvrit le 
tiroir de la table, et, prenant un autre revol- 
ver, tira coup sur coup quatre fois. Aucune 
détonation. 

— Rien à faire, dit Paul en riant, celui-là 
aussi a été déchargé, et pareillement celui qui 
est dans le second tiroir, et pareillement toutes 
les armes de la maison. 

Et, comme elle regardait avec stupeur, sans 
comprendre, atterrée de son impuissance, il 
salua et, se présentant, il prononça simple- 
ment ces deux mots qui voulaient tout dire : 

— Paul Delroze. 



28o L'ECLAT D'OBUS 

a une grande affection pour Elisabeth, et c'est 
justice, car elle est charmante, et si aimable! 
Je l'aime beaucoup, en vérité! 

Paul et Bernard eurent un même geste, qui les 
eût jetés sur la comtesse s'ils n'avaient réussi à 
contenir leur haine. Paul écarta son beau-frère 
dont il sentait l'exaspération, et, répondant au 
défi de l'adversaire sur un ton aussi allèofre : 

— Mais oui. je sais.,, j'étais là... J'ai même 
assisté à son départ. 

— Vraiment? 

— Vraiment. Votre ami Karl m'a offert une 
place dans son automobile. 

— Dans son automobile? 

• — Parfaitement, et nous sommes tous partis 
pour votre château de Hildensheim... une bien 
belle demeure que j'aurais eu plaisir à visiter 
plus à fond... Mais le séjour en est dangereux, 
souvent mortel... de sorte que... 

La comtesse le regardait avec une inquiétude 
croissante. Que voulait-il dire? Comment sa- 
vait-il ces choses? 

Elle voulut l'effrayer à son tour, afin de voir 
clair dans le jeu de l'ennemi, et prononça d'une 
voix âpre : 

— En effet, le séjour en est souvent mortel. 
On respire là un air qui n'est pas bon pour tout 
le monde... 

— Un ail" empoisonné... 

— Justement. 

— Et vous craignez pour Elisabeth? 

— Ma foi, oui. Ea santé de cette pauvre petite 
est déjà compromise, et je ne serai tranquille... 

— Que quand elle sera morte, n'est-ce pas ? 
Elle laissa passer quelques secondes, puis 



LECLAT D'OBUS 281 

répliqua très nettement, de façon que Paul 
comprît bien la portée de ses paroles : 

— Oui, quand elle sera morte... ce qui ne 
peut pas beaucoup tarder. . . si ce n'est déjà fait. 

Il y eut un assez long silence. Unefois deplas, 
en face de cette femme, Paul éprouvait le même 
besoin de meurtre, le même besoin d'assouvir sa 
haine. Il fallait que cela fût. Son devoir était de 
tuer, et c'était un crime que de n'y pas obéir. 

Elisabeth restait dans l'ombre, debout à trois 
pas en arrière. 

Sans un mot, lentement, Paul se retourna 
de son côté, leva le bras, pressa le ressort de 
sa lanterne, et la dirigea vers la jeune femme, 
dont le visage demeura ainsi en pleine lumière. 

Jamais Paul, en accomplissant ce geste, 
n'eût pensé que l'effet en dût être si violent 
sur la comtesse Hermine. Une femme comme 
elle ne pouvait se tromper, se croire le jouet 
d'une hallucination ou la dupe d'une ressem- 
blance. Non. Elle admit sur-le-champ que 
Paul avait délivré sa femme, et qu'Elisabeth 
était là devant elle. Mais comment un aussi 
formidable événement était-il possible? Elisa- 
beth, que, trois jours auparavant, elle avait 
laissée entre les mains de Karl... Elisabeth, 
qui, à l'heure actuelle, devait être morte ou 
prisonnière dans une forteresse allemande dont 
plus de deux millions de soldats interdisaient 
l'approche... Elisabeth était là? En moins de 
trois jours elle avait échappé à Karl, elle avait 
fui le château de Hildensheim, elle avait tra- 
versé les lignes de deux millions d'Allemands? 

La comtesse Hermine, le visage décomposé, 
s'assit devant cette table qui lui servait de 
rempart, et, rageusement, colla ses poings 



282 LECLAT D'OBUS 

crispés contre ses joues. Elle comprenait la 
situation. Il ne s'agissait plus de plaisanter ni 
de provoquer. Il ne s'agissait plus d"un marché 
à débattre. Dans la partie effroyable qu'elle 
jouait, toute chance de victoire lui manquait 
subitement^. Elle devait subir la loi du vain- 
queur, et le vainqueur c'était Paul Delroze! 
Elle balbutia : 

— Où voulez-vous en venir? Quel est votre 
but? M'assassiner? 

11 haussa les épaules. 

— Nous ne sommes pas de ceux qui assas- 
sinent. Vous êtes là pour être jugée. La peine 
que vous aurez à subir sera la peine qui vous 
sera infligée à la suite d'un débat légal, où vous 
pourrez vous défendre. 

Elle fut secouée d'un tremblementet protesta : 

— Vous n'avez pas le droit de me juger, 
vous n'êtes pas des juges. 

La peur, ce sentiment qu'elle semblait igno- 
rer jusqu'ici, la peur montait en elle. 
Tout bas, elle répéta : 

— Vous n'êtes pas des juges... je proteste... 
Vous n'avez pas le droit. 

A ce moment, il y eut, du côté de l'escalier, 
un certain tumulte. Une voix cria : « Fixe ! » 

Presque aussitôt la porte, qui restait entre- 
bâillée, fut poussée et livra passage à trois 
officiers couverts de leurs grands manteaux. 

Paul alla vivement à leur rencontre et les 
fit asseoir sur des chaises, dans la partie où la 
lumière ne pénétrait pas. 

Un quatrième survint. Reçu par Paul, celui- 
là s'assit plus loin, à l'écart. 

Elisabeth et Bernard se tenaient l'un près 
de l'autre. 



VÉCLAT D'OBUS 283 

Paul reprit sa place en avant, sur le côté de 
la table, et debout. Et il dit gravement : 

— Nous ne sommes pas des juges, en effet, 
et nous ne voulons pas prendre un droit qui ne 
nous appartient pas. Ceux qui vous jugeront, 
les voici. Moi, j'accuse. 

Le mot fut articulé d'une façon âpre et cou- 
pante, avec une énergie extrême. 

Et tout de suite, sans hésitation, comme s'il 
eût bien établi d'avance tous les points du 
réquisitoire qu'il allait prononcer, et prononcer 
d'un ton où il ne voulait montrer ni haine ni 
colère, il commença : 

— Vous êtes née au château de Hildensheim, 
dont votre grand-père était régisseur et qui fut 
donné à votre père après la guerre de 1870. Vous 
vous appelez réellement Hermine, Hermine 
de HohenzoUern. Ce nom de Hohenzollern, 
votre père s'en faisait gloire, bien qu'il n'y eût 
pas droit, mais la faveur extraordinaire que lui 
marquait le vieil empereur empêcha qu'on le 
lui contestât jamais. Il fit la campagne de 70 
comme colonel, et s'y distingua par une cruauté 
et une rapacité inouïes. Toutes les richesses 
qui ornent votre château de Hildensheim pro- 
viennent de France et, pour comble d'effron- 
terie, sur chaque objet se trouve une note qui 
établit son lieu d'origine et le nom du proprié- 
taire à qui il fut volé. En outre, dans le ves- 
tibule, une plaque de marbre porte en lettres 
d'or le nom de tous les villages français brûlés 
par ordre de Son Excellence le colonel comte 
de Hohenzollern. Le kaiser est venu souvent 
dans ce château. Toutes les fois qu'il passe 
devant la plaque de marbre, il salue. 

La comtesse écoutait distraitement. Cette 



284 LECLAT D OBUS 

histoire devait lui paraître d'une importance mé- 
diocre. Elle attendait qu il fût question d'elle. 

Paul continua : 

— Vous avez hérité de votre père deux sen- 
timents qui dominent toute votre vie, un amour 
effréné pour^cette dynastie de HohenzoUern à 
qui il semble que le hasard d'un caprice 
impérial, ou plutôt royal, ait rattaché votre 
père, et une haine féroce, sauvage contre cette 
France à laquelle il regrettait de ne pas avoir 
fait assez de mal. L'amour delà dynastie, vous 
l'avez concentré tout entier, aussitôt femme, 
sur celui qui la représente actuellement, et, 
cela, à un tel point qu'après avoir eu l'espoir 
invraisemblable de monter sur le trône, vous 
lui avez tout pardonné, même son mariage, 
même son ingratitude, pour vous dévouer à 
lui, corps et âme. Mariée par lui à un prince 
autrichien qui mourut on ne sait pas comment, 
puis à un prince russe qui mourut on ne sait 
pas non plus comment, partout vous avez tra- 
vaillé pour l'unique grandeur de votre idole. 
Au moment où la guerre entre l'Angleterre et 
le Transvaal fut déclarée, vous étiez au Trans- 
vaal. Au moment de la guerre russo-japonaise, 
vous étiez au Japon. Vous étiez partout, à 
Vienfie lorsque le prince Rodolphe fut assas- 
siné ; à Belgrade lorsque le roi Alexandre et 
la reine Draga furent assassinés. Mais je n'in- 
sisterai pas davantage sur votre rôle... diplo- 
matique. J'ai hâte d'arriver à votre œuvre de 
prédilection, celle que vous avez poursuivie 
depuis vingt ans contre la France. 

Une expression méchante, presque heureuse, 
contracta le visage de la comtesse Hermine. 
Vraiment oui, c'était son œuvre de prédi- 



L'ECLAT D'OBUS 285 

lection. Elle y avait emploj'^é toutes ses forces 
et toute sa perverse intelligence. 

— Et même, rectifia Paul, je n'insisterai pas 
non plus sur la besogne gigantesque de pré- 
paration et d'espionnage que vous avez dirigée. 
Jusque dans un village du Nord, au sommet 
d'un clocher, j'ai trouvé l'un de vos complices 
armé d'un poignard à vos initiales. Tout ce 
qui s'est fait, c'est vous qui l'avez conçu, orga- 
nisé, exécuté. Les preuves que j'ai recueillies, 
les lettres de vos correspondants comme vos 
lettres à vous, sont déjà entre les mains du 
tribunal. Mais ce que je veux mettre spécia- 
lement en lumière, c'est la partie de votre 
effort qui concerne le château d'Ornequin. 
D'ailleurs ce ne sera pas long. Quelques faits 
reliés par des crimes. Voilà tout. 

Un silence encore. La comtesse prêtait 
l'oreille avec une sorte de curiosité anxieuse. 
Paul articula : 

— C'est en 1894 que vous avez proposé à 
l'empereur le percement d'un tunnel d'Ebre- 
court à Corvign}^. Après études faites par les 
ingénieurs, il fut reconnu que cette œuvre 
« colossale » n'était possible et ne pourrait 
être efficace que si l'on entrait en possession 
du château d'Ornequin. Le propriétaire de ce 
château était justement d'une très mauvaise 
santé. On attendit. Comme il ne se pressait 
pas de mourir, vous êtes venue à Corvigny. Huit 
jours plus tard, il mourait. Premier crime. 

— Vous mentez ! Vous mentez ! cria la com- 
tesse. Vous n'avez aucune preuve. Je vous 
défie de donner la preuve. 

Paul continua, sans répondre : 

— Le château fut mis en vente, et, chose 



286 LECLAT D'OBUS 

inexplicable, sans la moindre publicité, en 
cachette pour ainsi dire. Or, il arriva ceci, 
c'est que l'agent d'affaires à qui vous aviez 
donné vos instructions manœuvra si maladroi- 
tement que le château fut adjugé au comte 
d'Andevillei^qui vint y demeurer l'année sui- 
vante avec sa femme et ses deux enfants. 

» D'où colère, désarroi, et enfin, résolution 
de commencer quand même, et de pratiquer 
les premiers sondages à l'endroit où se trouvait 
une petite chapelle située, à cette époque, en 
dehors du parc. L'empereur vint plusieurs fois 
d'Ebrecourt, Un jour, en sortant de cette cha- 
pelle, il fut rencontré et reconnu par mon père 
et par moi. Dix minutes plus tard, vous accos- 
tiez mon père. J'étais frappé. Mon père tom- 
bait. Deuxième crime. 

— Vous mentez ! proféra de nouveau la 
comtesse. Ce ne sont là que des mensonges ! 
Pas une preuve ! 

— Un mois plus tard, continua Paul, tou- 
jours très calme, la comtesse d'Andeville, con- 
trainte par sa santé à quitter Ornequin, s'en 
allait dans le Midi, où elle finissait par suc- 
comber dans les bras de son mari, et la mort 
de sa femme inspirait à M. d'Andeville une 
telle répulsion pour Ornequin qu'il décidait de 
n'y jamais retourner. 

« Aussitôt votre plan s'exécute. Le château 
étant libre, il faut s')'' installer. Comment ? En 
achetant le garde, Jérôme et sa femme. Oui, 
en les achetant, et c'est pourquoi j'ai été 
trompé, moi qui m'en rapportais à leurs 
figures franches et à leurs manières pleines 
de bonhomie. Donc vous les achetez. Ces 
deux misérables, qui ont en réalité comme 



U ÉCLAT D'OBUS 287 

excuse qu'ils ne sont pas Alsaciens, ainsi 
qu'ils le prétendent, mais d'origine étrangère, 
et qui ne prévoient pas les conséquences de 
•leur trahison, ces deux misérables acceptent 
le pacte. Dès. lors, vous êtes chez vous, et 
libre de venir à Ornequin lorsque cela vous 
plaît. Sur votre ordre, Jérôme va même jus- 
qu'à tenir secrète la mort de la comtesse Her- 
mine, de la véritable comtesse Hermine. Et, 
comme vous vous appelez aussi comtesse Her- 
mine, que personne ne connaissait M""^ d'An- 
deville, laquelle vivait à l'écart, tout se passe 
très bien. 

« Vous accumulez d'ailleurs les précautions. 
Une entre autres qui me déroute, autant que la 
complicité du garde et de sa femme. Le portrait 
de la comtesse d'Andeville se trouvait dans le 
boudoir naguère habité par elle. Vous faites 
faire de vous un portrait d'égale grandeur, qui 
s'adapte dans le cadre même où le nom de la 
comtesse est inscrit. Et ce portrait vous repré- 
sente sous le même aspect qu'elle, vêtue, 
coiifée de la même façon. Bref, vous devenez 
ce que vous avez cherché à paraître dès le 
début, et du vivant même de M""^ d'Andeville 
dont vous commenciez déjà à copier la tenue, 
vous devenez la comtesse Hermine d'Ande- 
ville, tout au moins pendant vos séjours à 
Ornequin. 

« Un seul danger, le retour possible, imprévu, 
de M. d'Andeville. Pour y parer d'une façon 
certaine, un seul remède, le crime. 

« Vous faites donc en sorte de connaître 
M. d'Andeville, ce qui vous permet de le sur- 
veiller et de correspondre avec lui. Seulement 
il arrive ceci, sur quoi vous n'avez pas compté, 



288 L'ECLAT D'OBUS 

c'est qu'un sentiment, vraiment inattendu chez 
une femme comme vous, vous attache peu à 
peu à celui que vous avez choisi comme vic- 
time. J'ai déposé au dossier une photographie 
de vous, envoyée de Berlin à M. d'Andeville. 
A cette époque vous espériez l'amener au 
mariage, mais il voit clair dans votre jeu, se 
dérobe et rompt. » 

La comtesse avait froncé les sourcils. Sa 
bouche se tordit. On sentait toute l'humiliation 
qu'elle avait subie et toute la rancune qu'elle 
en gardait. En même temps, elle éprouvait, 
non point de la honte, mais une surprise crois- 
sante à voir ainsi sa vie divulguée dans ses 
moindres détails, et son passé de crimes sur- 
gir des ténèbres où elle le croyait enseveli. 

— Quand la guerre fut déclarée, repartit 
Paul, votre œuvre était au point. Postée dans 
la villa d'Ebrecourt, à l'entrée du tunnel, vous 
étiez prête. Mon mariage avec Elisabeth d'An- 
deville, mon arrivée subite au château d'Or- 
nequin, mon désarroi devant le portrait de 
celle qui avait tué mon père, tout cela, qui 
vous fut annoncé par Jérôme, vous surprit 
bien un peu, et il vous fallut improviser un 
guet-apens où je manquai d'être assassiné à 
mon tour. Mais la mobilisation vous débar- 
rassa de moi. Vous pouviez agir. Trois 
semaines après, Corvigny était bombardé, 
Ornequin envahi, Elisabeth prisonnière du 
prince Conrad... 

« Vous avez vécu là des heures inexprima- 
bles. Pour vous, c'est la vengeance, mais c'est 
aussi, et cela grâce à vous, la grande victoire, 
le grand rêve accompli ou presque, l'apothéose 
des Hohenzollern. Encore deux jours et Paris 



L ECLAT D'OBUS 289 

est pris. Encore deux mois et l'Europe est 
vaincue. Quelle ivresse ! Je connais des mots 
prononcés par vous à cette époque, et j'ai lu 
des lettres écrites par vous, qui témoignent 
dune véritable folie, folie d'orgueil, folie de 
puissance illimitée, folie de cruauté, folie bar- 
bare, folie de l'impossible et du surhumain... 

« Et puis, soudain, le réveil brutal. La ba- 
taille de la Marne ! Ah ! là encore, j'ai vu des 
lettres écrites par vous. Du premier coup, une 
femme de votre intelligence devait prévoir — 
et vous avez prévu — que c'était l'effondre- 
ment des espoirs et des certitudes. Vous l'avez 
écrit à l'empereur. Oui, vous lavez écrit! J'ai 
la copie de la lettre ! Il fallait se défendre ce- 
pendant. Les troupes françaises approchaient. 
Par mon beau-frère Bernard, vous apprenez 
ma présence à Corvigny. Elisabeth sera-t-elle 
délivrée ? Elisabeth, qui connaît tous vos se- 
crets... Non, elle mourra. Vous ordonnez son 
exécution. Tout est prêt. Si elle est sauvée, 
grâce au prince Conrad, et si, à défaut de sa 
mort, vous devez vous contenter d'un simulacre 
d'exécution destiné à couper court à mes 
recherches, du moins elle est emmenée comme 
une esclave. Et puis, deux victimes vous conso- 
lent, Jérôme et Rosalie. Vos complices, bour- 
relés de remords et attendris par les tortures 
d'Elisabeth, ont essayé de fuir avec elle. Vous 
redoutez leur témoignage : ils sont fusillés. 
Troisième et quatrième crimes. Et, le lende- 
main, il y en a deux autres, deux soldats 
que vous faites assassiner, les prenant pour 
Bernard et pour moi. Cinquième et sixième 
crimes. » 

Ainsi tout le drame se reconstituait en ses 

19 



290 L ECLAT D'OBUS 

épisodes tragiques, et selon Tordre des événe- 
ments et des meurtres. Et c'était un spectacle 
plein d'horreur que celui de cette femme, 
coupable de tant de forfaits, et que le destin 
murait au fond de cette cave, en face de ses 
ennemis mortels. Comment se pouvait-il cepen- 
dant qu'elle ne parût pas avoir perdu toute 
espérance ? Car il en était ainsi, et Bernard le 
remarqua. 

— Observe-la, dit-il en s'approchant de Paul, 
Deux fois elle a consulté sa montre. On croi- 
rait qu'elle attend un miracle, mieux que 
cela, un secours direct, inévitable, qui doit lui 
venir à une heure fixe. Regarde... Ses 3'eux 
cherchent... Elle écoute... 

— Fais entrer tous les soldats qui sont au 
bas de l'escalier, répondit Paul. Il n'y a aucune 
raison pour qu'ils n'entendent pas ce qui me 
reste à dire. 

Et, se tournant vers la comtesse, il prononça, 
d'une voix qui s'animait peu à peu : 

— Nous approchons du dénouement. Toute 
cette partie de la lutte, vous l'avez conduite 
sous les apparences du major Hermann, ce 
qui vous était plus commode pour suivre les 
armées et pour jouer votre rôle d'espion en 
chef. Hermann, Hermine. ..Lemajor Hermann, 
que vous faisiez passer au besoin pour votre 
frère, c'était vous, comtesse Hermine. Et c'est 
vous dont j'ai surpris l'entretien avec le faux 
Laschen, ou plutôt avec l'espion Karl, dans 
les ruines du phare au bord de l'Yser. Et c'est 
vous que j'ai pu saisir et attacher dans la sou- 
pente de la maison du passeur. 

« Ah ! quel beau coup vous avez manqué ce 
jour-là ! Vos trois ennemis blessés, à portée 



L ÉCLAT D'OBUS zgi 

de votre main... Et vous avez fui sans les 
apercevoir, sans les achever ! Et vous ne 
saviez plus rien de nous, tandis que nous, nous 
connaissions vos projets. Le dimanche dix jan- 
vier, rendez-vous à Ebrecourt, rendez-vous 
sinistre que vous avez pris avec Karl", tout en 
lui annonçant votre volonté implacable de sup- 
primer Elisabeth. Et le dimanche dix janvier 
j'étais exact au rendez-vous. J'assistais au 
souper du prince Conrad ! J'étais là, après le 
souper, lorsque vous avez remis à Karl la fiole 
de poison ! J'étais là, sur le siège même de 
l'automobile, lorsque vous avez donné à Karl 
vos dernières instructions ! J'étais partout. Et, 
le soir même, Karl mourait. Et, la nuit sui- 
vante, j'enlevais le prince Conrad. Et le lende- 
main, c'est-à-dire avant-hier, maître d'un pareil 
otage, obligeant ainsi l'empereur à négocier 
avec moi, je lui dictais mes conditions, dont la 
première était la liberté immédiate d'Elisabeth. 
Et l'empereur cédait. Et nous voici ! 

Une parole entre toutes ces paroles, dont 
chacune montrait à la comtesse Hermine avec 
quelle énergie implacable elle avait été traquée, 
une parole la bouleversa, comme la plus 
effroyable des catastrophes. 

Elle balbutia : 

— Mort ? Vous dites que Karl est mort ? 

— Abattu par sa maîtresse au moment même 
où il essayait de me tuer, s'exclama Paul que 
la haine emportait de nouveau. Abattu comme 
une bête enragée ! Oui, l'espion Karl est mort, 
et jusqu'après sa mort, il fut le traître qu'il 
avait été toute sa vie. Vous me demandiez mes 
preuves ? C'est dans la poche de Karl que je 
les ai trouvées! C'est dans son carnet que j'ai 



2^2 L'ECLAT D'OBUS 

lu l'histoire de vos crimes, et la copie de vos 
lettres, et certaines de vos lettres elles-mêmes. 
Il prévo^^ait qu'un jour ou l'autre, une fois 
votre œuvre accomplie, vous le sacrifieriez à 
votre sécurité, et il se vengeait d'avance... Il se 
vengeait comme le garde Jérôme et sa femme 
Rosalie, sur le point d'être fusillés par votre 
ordre, se sont vengés en révélant à Elisabeth 
votre rôle mystérieux au château d'Ornequin. 
Voilà vos complices ! Vous les tuez, mais ils 
vous perdent. Ce n'est plus moi qui vous 
accuse. Ce sont eux. Leurs lettres, leurs témoi- 
gnages sont déjà entre les mains de vos juges. 
Que pouvez-vous répondre ? 

Paul se tenait contre elle presque. A peine 
si le coin de la table les séparait l'un de l'autre, 
et il la menaçait de toute sa colère et de toute 
son exécration. 

Elle recula jusqu'au mur, sous un porte- 
manteau où étaient pendus des vêtements, des 
blouses, toute une défroque qui devait lui 
servir à se déguiser. Bien que cernée, prise au 
piège, confondue par tant de preuves, démas- 
quée et impuissante, elle gardait une attitude 
de défi et de provocation. La partie ne sem- 
blait pas perdue pour elle. Des atouts restaient 
dans son jeu. Et elle dit : 

— Je n'ai pas à répondre. Vous parlez d'une 
femme qui a commis des crimes. Et je ne suis 
pas cette femme. Il ne s'agit pas de prouver 
que la comtesse Hermine est une espionne et 
une criminelle. Il s'agit de prouver que je suis 
la comtesse Hermine. Or qui peut le prouver? 

— Moi! 

A l'écart des trois officiers que Paul avait 
indiqués comme faisant fonction déjuges, il yen 



L'ECLAT D'OBUS 293 

avait un quatrième, entré en même temps, 
et qui avait écouté dans le même silence et 
dans la même immobilité. 

Celui-là s'avança. 

La lueur de la lampe illumina sa figure. 

La comtesse murmura : 

— Stéphane d'Andeville... Stéphane... 
C'était en effet le père d'Elisabeth et de Ber- 
nard. 

Il était très pâle, affaibli par les blessures 
qu'il avait reçues et dont il commençait seule- 
ment à se remettre. 

Il embrassa ses enfants. Bernard lui dit avec 
émotion : 

— Ah ! te voici, père. 

— Oui, dit-il, j'ai été averti par le général 
en chef, et je suis venu à l'appel de Paul. Un 
rude homme que ton mari, Elisabeth. Tantôt, 
déjà, quand nous nous sommes retrouvés dans 
les rues de Soissons, il m'avait mis au courant. 
Et maintenant, je me rends compte de tout ce 
qu'il a fait... pour écraser cette vipère. 

Il s'était posé face à la comtesse, et l'on 
sentait toute l'importance des mots qu'il allait 
dire. Un moment, elle baissa la tête devant lui. 
Mais ses 3^eux redevinrent bientôt provocants. 
Et elle articula : 

— Vous aussi, vous venez m' accuser ? 
Qu'avez-vous à dire contre moi, à votre tour? 
Des mensonges, n'est-ce pas? Des infamies? 

Il attendit qu'un long silence eût recouvert 
ces paroles. Puis, lentement, il prononça : 

— Je viens d'abord en témoin, qui apporte 
sur votre identité l'attestation que vous récla- 
miez tout à 1 heure. A'^ous vous êtes présentée 
jadis sous un nom qui n'était pas le vôtre, et 



294 U ECLAT D'OBUS 

SOUS lequel vous avez réussi à gagner ma con- 
fiance. Plus tard, lorsque vous avez cherché à 
nouer entre nous des relations plus étroites, 
vous m'avez ré vêlé votre véritable personnalité, 
espérant ajnsi m'éblouir par vos titres et par 
vos alliances. J'ai donc le droit et le devoir de 
déclarer, devant Dieu et devant les hommes, 
que vous êtes bien la comtesse Hermine de 
Hohenzollern. Les parchemins que vous m'avez 
montrés sont authentiques. Et c'est justement 
parce que vous étiez la comtesse de Hohenzol- 
lern que j'ai cessé des rapports qui m'étaient 
d'ailleurs, je ne savais pas pourquoi, pénibles 
et désagréables. Voilà mon rôle de témoin. 

— Rôle infâme, s'écria-t-elle furieusement. 
Rôle de mensonge, je vous l'avais bien dit. Pas 
une preuve ! 

— Pas une preuve ? fit le comte d'Andeville, 
qui s'approcha d'elle, tout vibrant de colère. 
Et cette photographie, envoyée de Berlin par 
vous, et signée par vous ? Cette photographie, 
où vous avez eu l'impudence de vous habiller 
comme ma femme ? Oui, vous ! Vous ! vous 
avez fait cela ! Vous avez cru qu'en essayant 
de rapprocher votre image et l'image de ma 
pauvre bien-aimée, vous évoqueriez en moi des 
sentiments qui vous seraient favorables ! Et 
vous n'avez pas senti que c'était la pire injure, 
pour moi, et le pire outrage, pour la morte ! Et 
vous avez osé, vous, vous, après ce qui s'était 
passé !... 

Ainsi que Paul Delroze un instant aupara- 
vant, le comte était debout contre elle, mena- 
çant et plein de haine. Elle murmura, avec 
une sorte d'embarras : 

— Eh bien, pourquoi pas? 



VECLAl D'OBUS 295 

Il serra les poings et reprit : 

— En effet, pourquoi pas? J'ignorais alors 
ce que vous étiez, et je ne savais rien du drame... 
du drame d'autrefois... C'est aujourd'hui seu- 
lement que j'ai rapproché les faits, et si je vous 
ai repoussée autrefois avec une répulsion ins- 
tinctive, c'est avec une exécration sans pareille 
que je vous accuse maintenant... maintenant 
que je sais... oui, que je sais, et en toute cer- 
titude. Déjà, lorsque ma pauvre femme se 
mourait, plusieurs fois, dans sa chambre d'ago- 
nisante, le docteur me disait : « C'est un mal 
étrange. Bronchite, pneumonie, certes, et ce- 
pendant il y a des choses que je ne comprends 
pas... des symptômes... pourquoi ne pas le 
dire ? des symptômes d'empoisonnement ». Je 
protestais alors. L'h5^pothèsé était impossible. 
Empoisonnée, ma femme ! Et par qui? Par 
vous, comtesse Hermine, par vous ! Je l'affirme 
aujourd'hui. Par vous! Je le jure sur mon salut 
étei'nel. Des preuves ? Mais, c'est votre vie 
elle-même, c'est tout qui vous accuse. 

« Tenez, il est un point sur lequel Paul Del- 
roze n'a pas fait toute la lumière. Il n'a pas 
compris pourquoi, lorsque vous assassiniez 
son père, pourquoi vous portiez des vêtements 
semblables à ceux de ma femme. Pourquoi? 
mais pour cette abominable raison que, déjà, 
à cette époque, la mort de ma femme était 
résolue, et que, déjà, vous vouliez créer dans 
l'esprit de ceux qui pourraient vous surprendre 
une confusion entre la comtesse d'Andeville et 
vous. La preuve est irrécusable. Ma femme 
vous gênait : vous l'avez tuée. Vous aviez 
deviné qu'une fois ma femme morte je ne revien- 
drais plus à Ornequin,et vous avez tué ma 



296 L'ÉCLA T D'OBUS 

femme !... Paul Delroze, tu as annoncé six 
crimes. Voilà le septième, l'assassinat de la 
comtesse dAndeville ! 

Le comte avait levé ses deux poings et les 
tenait devant la figure de la comtesse Her- 
mine. Il tremblait de rage, et l'on eût dit qu'il ' 
allait frapper. 

Elle, pourtant, demeurait impassible. Contre 
cette nouvelle accusation, elle n'eut pas un 
mot de révolte. Il semblait que tout lui fût 
devenu indifférent, aussi bien cette charge 
imprévue que toutes celles qui l'accablaient. 
Tous les périls s'écartaient d'elle. Ce qu'elle 
avait à répondre ne l'obsédait plus. Sa pensée 
était ailleurs. Elle écoutait autre chose que 
ces paroles. Elle voyait autre chose que ce 
spectacle, et, comme l'avait remarqué Ber- 
nard, on eût dit qu'elle se préoccupait plus de 
ce qui se passait dehors que de la situation, 
cependant si effrayante, où elle se trouvait. 

Mais pourquoi ? Qu'espérait-elle ? 

Une troisième fois elle consulta sa montre. 
Une minute s'écoula. Une autre minute encore. 

Puis, quelque part dans la cave, à la partie 
supérieure, il y eut un bruit, une sorte de 
déclenchement. 

La comtesse se redressa. Et, de toute son 
attention, elle écouta, avec une expression si 
ardente que personne ne troubla le silence 
énorme. Instinctivement Paul Delroze et 
M. d'Andeville avaient reculé jusqu'à la table. 
La comtesse Hermine écoutait... Elle écoutait... 

Et soudain, au-dessus d'elle, dans l'épaisseur 
même des voûtes, une sonnerie vibra. Quel- 
ques secondes seulement... Quatre appels 
égaux... Et ce fut tout. 






X 

DEUX EXÉCUTIONS 



LUS encore peut-être que par la vibra- 
fi^ j^® tion inexplicable de cette sonnerie, le 
coup de théâtre fut produit par le sou- 
bresaut de triomphe qui secoua la comtesse 
Hermine. Elle poussa un cri de joie sauvage, 
puis éclata de rire. Son visage se transforma. 
Plus d'inquiétude, plus de cette tension où l'on 
sent la pensée qui cherche et qui s'effare, 
mais de l'insolence, de la certitude, du mépris, 
un orgueil démesuré. 

— Imbéciles! ricana-t-elle... Imbéciles!... 
Alors vous avez cru ? Non, faut-il que les Fran- 
çais soient naïfs!... Vous avez cru que, moi, 
vous me prendriez ainsi, dans une souricière ? 
Moi ! Moi ! . . . 

Les paroles ne pouvaient plus sortir de sa 
bouche, trop nombreuses et trop pressées. Elle 
se raidit, ferma les yeux un instant dans un 
grand effort de volonté, puis, allongeant le 
bras droit et poussant un fauteuil, découvrit 
une petite plaque d'acajou sur laquelle il y 
avait une manette de cuivre qu'elle saisit à 
tâtons, les j^eux toujours dirigés vers Paul, 
vers le comte d'Andeville, vers son fils, vers 
les trois officiers. 



298 LECLAT D'OBUS 

Et elle scanda d'une voix sèche, coupante : 

— Qu'ai-je à craindre de vous maintenant ? 
La comtesse Hermine de HohenzoUern ? Vous 
voulez savoir si c'est moi ? Oui, c'est bien 
moi. Je ne le nie pas. . . Je le proclame même. . . 
Tous les actes que vous appelez stupidement 
des crimes, oui, je les ai accomplis... C'était 
mon devoir envers mon empereur... envers 
la plus grande Allemagne... Espionne? non 
pas... Allemande, tout simplement. Et ce que 
fait une Allemande pour sa patrie est justement 
fait. 

« Et puis... et puis assez de paroles niaises 
et de bavardages sur le passé. Le présent 
seul et l'avenir importent. Et, du présent 
comme de l'avenir, me voilà redevenue maî- 
tresse. Mais oui, mais oui, grâce à vous, je 
reprends la direction des événements, et nous 
allons rire. Voulez-vous savoir une chose ? 
Tout ce qui vient de se produire ici depuis 
quelques jours, c'est moi qui l'ai préparé. Les 
ponts que la rivière a enlevés, c'est sur mes 
ordres qu'ils avaient été sapés à leur base... 
Pourquoi ? Pour le piètre résultat de vous faire 
reculer ? Certes, il nous fallait cela d'abord, 
nous avions besoin d'annoncer une victoire... 
Victoire ou non, elle sera annoncée, et elle 
aura son effet, je vous en réponds. Mais ce 
que je voulais, c'était mieux. Et j'ai réussi. 

Elle s'arrêta, puis reprit d'un ton plus sourd, 
le buste penché vers ceux qui l'écoutaient : 

— Le recul, le désordre parmi vos troupes, 
la nécessité de faire obstacle à l'avance et 
d'amener des renforts, c'était de toute évidence 
l'obligation pour votre général en chef de venir 
ici et de s'y concerter avec ses généraux. 



L'ÉCLAT D'OBUS 299 

Depuis des mois, je le guette, celui-là. Impos- 
sible de l'approcher. Impossible d'exécuter 
mon plan. Alors que faire? Que faire, mais 
tout bonnement le faire venir à moi, puisque 
je ne pouvais aller à lui... Le faire venir et l'at- 
tirer dans un endroit choisi par moi, où j'aurais 
pris toutes mes dispositions. Or, il est venu. 
Mes dispositions sont prises. Et je n'ai plus 
qu'à vouloir... Je n'ai plus qu'à vouloir ! Il est 
ici, dans une des chambres de la petite villa 
qu'il habite chaque fois qu'il vient à Soissons. 
Il y est. Je le sais. J'attendais le signal qu'un 
de mes agents devait me donner. Ce signal, 
vous l'avez entendu. Donc, n'est-ce pas, aucun 
doute. Celui que je guettais travaille en ce 
moment avec ses généraux dans une maison 
que je connais et que j'ai fait miner. Il y a 
près de lui un commandant d'armée, un des 
meilleurs, et un commandant de corps d'armée, 
un des meilleurs aussi. Ils sont trois — je ne 
parle pas des comparses — et.j ces troi.s-là. je 
n'ai qu'un geste à faire, comprenez-moi bien, 
un seul geste, cette manette à lever, pour 
qu'ils sautent tous les trois avec la maison qui 
les abrite. Dois-je le faire, ce geste ? 

Dans la pièce, il y eut un claquement bref. 
Bernard d'Andeville armait son revolver. 

— Mais il faut la tuer, la misérable, cria- 
t-il. 

Paul se jeta devant lui en proférant : 

— Tais-toi 1 et ne bouge pas 1 

La comtesse se mit à rire de nouveau, et 
quelle joie méchante frémissait dans ce rire ! 

— Tu as raison, Paul Delroze Tu com- 
prends la situation, toi. Si rapidement que ce 
jeune écervelé m'envoie sa balle, j'aurai tou- 



i 



298 L'ÉCLAT D'OBUS 

Et elle scanda d'une voix sèche, coupante : 

— Qu'ai-je à craindre de vous maintenant ? 
La comtesse Hermine de Hohenzollern ? Vous 
voulez savoir si c'est moi ? Oui, c'est bien 
moi. Je nale nie pas... Je le proclame même... 
Tous les actes que vous appelez stupidement 
des crimes, oui, je les ai accomplis... C'était 
mon devoir envers mon empereur... envers 
la plus grande Allemagne... Espionne? non 
pas... Allemande, tout simplement. Et ce que 
fait une Allemande pour sa patrie est justement 
fait. 

« Et puis... et puis assez de paroles niaises 
et de bavardages sur le passé. Le présent 
seul et l'avenir importent. Et, du présent 
comme de l'avenir, me voilà redevenue maî- 
tresse. Mais oui, mais oui, grâce à vous, je 
reprends la direction des événements, et nous 
allons rire. Voulez-vous savoir une chose ? 
Tout ce qui vient de se produire ici depuis 
quelques jours, c'est moi qui l'ai préparé. Les 
ponts que la rivière a enlevés, c'est sur mes 
ordres qu'ils avaient été sapés à leur base... 
Pourquoi ? Pour le piètre résultat de vous faire 
reculer ? Certes, il nous fallait cela d'abord, 
nous avions besoin d'annoncer une victoire... 
Victoire ou non, elle sera annoncée, et elle 
aura son effet, je vous en réponds. Mais ce 
que je voulais, c'était mieux. Et j'ai réussi. 

Elle s'arrêta, puis reprit d'un ton plus sourd, 
le buste penché vers ceux qui l'écoutaient : 

— Le recul, le désordre parmi vos troupes, 
la nécessité de faire obstacle à l'avance et 
d'amener des renforts, c'était de toute évidence 
l'obligation pour votre général en chef de venir 
ici et de s'y concerter avec ses généraux. 



L'ÉCLAT D'OBUS 299 

Depuis des mois, je le guette, celui-là. Impos- 
sible de l'approcher. Impossible d'exécuter 
mon plan. Alors que faire? Que faire, mais 
tout bonnement le faire venir à moi, puisque 
je ne pouvais aller à lui... Le faire venir et l'at- 
tirer dans un endroit choisi par moi, où j'aurais 
pris toutes mes dispositions. Or, il est venu. 
Mes dispositions sont prises. Et je n'ai plus 
qu'à vouloir... Je n'ai plus qu'à vouloir ! Il est 
ici, dans une des chambres de la petite villa 
qu'il habite chaque fois qu'il vient à Soissons. 
Il y est. Je le sais. J'attendais le signal qu'un 
de mes agents devait me donner. Ce signal, 
fvous l'avez entendu. Donc, n'est-ce pas, aucun 
doute. Celui que je guettais travaille en ce 
'moment avec ses généraux dans une maison 
que je connais et que j'ai fait miner. Il y a 
près de lui un commandant d'armée, un des 
meilleurs, et un commandant de corps d'armée, 
un des meilleurs aussi. Ils sont trois — je ne 
parle pas des comparses — et,| ces trois-là, je 
n'ai qu'un geste à faire, comprenez-moi bien, 
un seul geste, cette manette à lever, pour 
qu'ils sautent tous les trois avec la maison qui 
les abrite. Dois-je le faire, ce geste ? 

Dans la pièce, il y eut un claquement bref. 
Bernard d'Andeville armait son revolver. 

— Mais il faut la tuer, la misérable, cria- 
' t-il. 

Paul se jeta devant lui en proférant : 

— Tais-toi ! et ne bouge pas ! 

La comtesse se mit à rire de nouveau, et 
quelle joie méchante frémissait dans ce rire ! 

— Tu as raison, Paul Delroze. Tu com- 
prends la situation, toi. Si rapidement que ce 
jeune écervelé m'envoie sa balle, j'aurai tou- 



300 L ÉCLAT D'OBUS 

jours le temps de lever la manette. Et c'est 
cela quil ne faut pas, n'est-ce pas ? C'est cela; 
que ces messieurs et toi voulez éviter à tout' 
prix... même au prix de ma liberté, n'est-c 
pas ? Car nous en sommes là, hélas ! Tout mon 
beau plan s'écroule puisque je suis entre vos 
mains. Mais je vaux bien à moi seule vos troisi 
grands généraux, hein ? et j'ai bien le droit de 
les épargner pour me sauver... Ainsi nous 
sommes d'accord ? Leur vie contre la mienne ! 
Et tout de suite !.. Paul Delroze, tu as une 
minute pour consulter ces messieurs. Si, dans 
une minute, parlant en ton nom et au leur, tu 
ne me donnes pas ta parole que vous me con- 
sidérez comme libre, et que toute protection 
me sera accordée pour passer en Suisse, 
alors... alors « la bobinette cherra », comme 
on dit dans le Petit Chaperon rouge... Ah! ce 
que je vous tiens tous ! Et combien c'est 
comique ! Dépêche-toi, ami Delroze. Ta 
parole... Mais oui, cela me suffit. Dame! la 
parole d'un officier français !... Ah! ah! ah! 

Son rire, un rire nerveux et méprisant, se 
prolongea dans le grand silence. Et il arriva 
peu à peu qu'il y résonna de taçon moins 
assurée, comme ces paroles qui ne provoquent 
pas l'effet prévu. De lui-même il sembla se 
disloquer, s'interrompit et cessa tout d'un coup. 

Et elle était stupéfaite : Paul Delroze n'avait 
pas bougé, et aucun des officiers, et aucun des 
soldats qui se trouvaient dans la salle, n'avait 
bougé. 

Elle les menaça du poing. 

— J'ordonne qu'on se hâte !... Vous avez 
une minute, messieurs les Français. Une 
minute, pas davantage... 



I SI 



L ÉCLAT D'OBUS 301 

Personne ne bougea. 

Elle comptait à voix basse, et, de dix en dix, 
proclamait les secondes écoulées. 

A la quarantième elle se tut, la face inquiète. 
'Parmi les assistants, même immobilité. 

Une crise de fureur la souleva. 

— Mais vous êtes fous ! Vous n'avez donc 
pas compris ? Ou bien vous ne me croyez pas 
peut-être ? Oui, jai deviné, ils ne me croient 
pas ! Ils n'imaginent pas que ce soit possible, 
et que j'aie pu atteindre un pareil résultat! 
Un miracle, n'est-ce pas ? Mais non, de la 
volonté, tout simplement, et de l'esprit de 
suite. Et puis, vos soldats n'étaient-ils pas là ? 
Mon Dieu oui, vos soldats eux-mêmes qui ont 
travaillé pour moi en posant des lignes télé- 
phoniques entre la poste et la maison réservée 
au quartier général ! Mes agents n'ont eu qu'à 
se brancher là-dessus, et c'était chose faite : 
le fourneau de mine creusé sous la maison se 
trouvait relié avec cette cave ! Me croyez-vous, 
maintenant? 

Sa voix se cassait, haletante et rauque. Son 
inquiétude, de plus en plus précise, lui rava- 
geait les traits. Pourquoi ces hommes ne 
remuaient-ils pas ? Pourquoi ne tenaient-ils 
aucun compte de ses ordres? Avaient-ils pris 
l'inadmissible résolution de tout accepter 
plutôt que de lui faire grâce ? 

— Voyons, quoi? murmura-t-elle, vous me 
comprenez bien cependant ?... Ou alors c'est 
de la folie ! Voyons, réfléchissez... Vos géné- 
raux?... L'effet que leur mort causerait ?... 
L'impression formidable que cette mort 
donnerait de notre puissance?... Et quel 
désarroi!... Le recul de vos troupes !... Le 



302 L'ÉCLAT D'OBUS 

haut commandement désorganisé !... Voyons, 
voyons ! . . . 

On eût cru qu'elle cherchait à les con- 
vaincre... bien plus, qu'elle les suppliait de 
se placer à son point de vue à elle, et d'ad- 
mettre les conséquences quelle avait assignées 
à son acte. Pour que son plan réussît, il fallait 
qu'ils consentissent à agir dans le sens de la 
logique. Sinon... sinon... 

Brusquement, elle se révolta contre elle- 
même et contre cette espèce de supplication 
humiliante à quoi elle s'abaissait. Et, reprenant 
son attitude de menace, elle cria : 

— Tant pis pour eux ! Tant pis pour eux î ' 
C'est vous qui les aurez condamnés ! Alors 
vous le voulez? Nous sommes bien d'accord? ij 
Et puis, vous croyez me tenir peut-être ? Allons m 
donc ! Même si vous vous entêtez, la comtesse 
Hermine n'a pas dit son dernier mot ! Vous ne 
la connaissez pas. la comtesse Hermine... Elle 
ne se rend jamais... la comtesse Hermine... la 
comtesse Hermine... 

Elle était abominable à voir. Une sorte de 
démence la possédait. Convulsée, tordue de 
rage, hideuse, vieillie de vingt ans, elle évo- 
quait limage d'un démon que brûlent les 
flammes de l'enfer. Elle injuriait. Elle blas- 
phémait. Elle lançait des imprécations. Elle 
riait même, à l'idée de la catastrophe que son 
geste allait provoquer. Et elle bégayait : 

— Tant pis î C'est vous... c'est vous, les 
bourreaux... Ah ! quelle folie ! Alors vous 
l'exigez? Mais ils sont fous !... Leurs généraux 1 
leurs chefs! Non. mais ils ont perdu la tète! 
Voilà qu'ils sacrifient de gaieté de cœur leurs 
grands généraux ! leurs grands chefs ! Et cela. 



VECLAT D'OBUS 303 

sans raison, par entêtement stupide. Eh bien, 
tant pis pour eux ! Tant pis pour eux ! Vous 
l'aurez voulu ! Vous l'aurez voulu ! Je vous 
rends responsables. Il s'agissait d'un mot. Et 
ce mot... 

Elle eut une hésitation suprême, La figure 
farouche et inflexible, elle épia ces hommes 
obstinés qui semblaient obéira une implacable 
consigne. 

Aucun d'eux ne bougea. 

Alors on eût dit que, mise en face de la dé- 
cision fatale, elle était envahie par un tel 
bouillonnement de volupté méchante qu'elle 
en oubliait l'horreur de sa situation. Elle pro- 
nonça simplement : 

— Que la volonté de Dieu sO'it faite, et que 
mon empereur soit victorieux ! 

Les yeux fixes, le buste rigide, du doigt elle 
leva la manette. 

Ce fut immédiat. A travers les voûtes, à 
travers l'espace, le bruit de l'explosion lointaine 
pénétra jusqu'à la cave. Le sol parut trembler 
comme si le choc se fût propagé dans les en- 
trailles de la terre. 

Puis, le silence. 

La comtesse Hermine écouta encore quel- 
ques secondes. Son visage était illuminé de 
joie. Elle répéta ; 

— Pour que mon empereur soit victorieux ! 
Et tout à coup, rabattant son bras contre elle, 

elle fit un effort violent en arrière, parmi les 
vêtements et les blouses auxquels son dos 
s'appuyait, eut l'air vraiment de s'enfoncer 
dans le mur, et disparut. 

On entendit le fracas d'une lourde porte qui 



304 L'ECLAT D'OBUS 

se referme, et, presque en même temps, au 
milieu de la cave une détonation. 

Bernard avait tiré dans le tas des vêtements. 
Et déjà il s'élançait vers la porte cachée lorsque 
Paul l'empoigna et le cloua sur place. 

Bernard se débattit sous l'étreinte. 

— Mais elle nous échappe !... Et tu l'as 
laissée faire? Enfin, quoi ! Tu te rappelles pour- 
tant bien le tunnel d'Ebrecourt et le système 
des fils électriques ?... C'est la même chose !... 
Et la voici qui s'enfuit!... 

Il ne comprenait rien à la conduite de Paul. 
Et sa sœur était comme lui, indignée. C'était 
là l'immonde créature qui avait tué leur mère, 
qui avait pris le nom et la place de leur mère, 
et on la laissait échapper! 

Elisabeth cria : 

— Paul, Paul, il faut la poursuivre... il faut 
l'écraser... Paul, oublies-tu donc tout ce qu'elle 
a fait ? 

Elle ne l'avait pas oublié, elle. Elle se sou- 
venait du château d'Ornequin, et de la villa du 
prince Conrad, et du soir où elle avait dû vider 
une coupe de Champagne, et du marché qu'on 
lui avait imposé, et de toutes les hontes, et de 
toutes les tortures... 

Mais Paul ne prêtait attention ni au frère, ni 
à la sœur, pas plus que les officiers et que les 
soldats. Tous observaient la même consigne 
d'impassibilité. Aucun événement n'avait prise 
snij^^eux. 

Il s'écoula deux à trois minutes durant les- 
quelles on échangea quelques paroles à voix 
basse, sans que personne pourtant ne remuât 
de sa place. Défaillante et brisée par l'émotion, 
Elisabeth pleurait, Bernard, que les sanglots 



LECLAl D'OBUS 305 

de sa sœur horripilaient, avait l'impression 
d'un de ces cauchemars où l'on assiste aux 
spectacles les plus affreux sans avoir la force 
ni la puissance de réagir. 

Et puis il arriva une chose que tout le monde, 
sauf lui et sauf Elisabeth, eut l'air de trouver 
très naturelle. Un bruit grinça du côté des 
vêtements. La porte invisible roula sur ses 
gonds. Les vêtements s'agitèrent et livrèrent 
passage à une forme humaine qui fut jetée sur 
le sol comme un paquet. 

Bernard d'Andeville poussa une exclamation 
de joie. Elisabeth regardait et riait à travers 
ses larmes. 

C'était la comtesse Hermine, ficelée et bâil- 
lonnée. 

A sa suite trois gendarmes entrèrent. 

— Voilà l'objet, plaisanta Tun d'eux d'une 
bonne grosse voix. Ah ! c'est qu'on commençait 
à se faire des cheveux, mon lieutenant, et on 
se demandait si vous aviez deviné juste et si 
c'était bien là l'issue par où elle décamperait. 
Mais, cré bon sang, mon lieutenant, la bou- 
gresse nous a donné du fil à retordre. Quelle 
furie! Elle mordait comme une bête puante. 
Et ce qu'elle gueulait ! Ah ! la chienne !... 

Et, s'adressant aux soldats chez qui ses pa- 
roles provoquaient une vive hilarité : 

— Camarades, il ne manquait plus que ce 
gibier-là à notre chasse de tantôt. Mais, vrai, 
c'est une belle pièce, et le lieutenant Del Dze 
avait bien relevé sa piste. Le tableau est au 
complet maintenant. Toute une bande de 
Boches en une journée ! Eh ! mon lieutenant, 
que faites-vous ? Attention ! La bête a des 
crocs ! 

80 






3o6 L'ECLA T £>' OB US 

Paul s'était penché sur l'espionne. Il lui des- 
serra son bâillon, qui paraissait la faire souf- 
frir. Aussitôt elle s'efforça de crier, mais 
c'étaient des syllabes étouffées, incohérentes, 
où Paul cependant discerna quelques mots 
contre les^quels il protesta. 

— Non, dit-il, pas même cela, pas même 
cette satisfaction. Le coup est raté... Et c'est là 
le châtiment le plus terrible, n'est-ce pas?... 
Mourir sans avoir fait le mal qu'on voulait 
faire. Et quel mal ! 

Il se releva et s'approcha du groupe des offi- 
ciers. 

Ils causaient tous les trois, leur mission de 
juges étant finie, et l'un d'eux dit à Paul : 

— Bien joué, Delroze. Tous mes compli- 
ments. 

— Je vous remercie, mon général. J'aurais 
pu éviter cette tentative d'évasion, mais j'ai 
voulu accumuler le plus de preuves possible 
contre cette femme, et non pas seulement 
l'accuser des crimes qu'elle a commis, mais 
vous la montrer en pleine action et en plein 
crime. 

Le g-énéral observa : 

— Eh ! c'est qu'elle n'y va pas de main morte, ; 
la gueuse! Sans vous, Delroze, la villa sautait 
avec tous mes collaborateurs, et moi par-dessus 
le marché ! Mais, dites donc, cette explosion 
que nous avons entendue ?... 

— Une construction inutile, mon général, 
construction déjà démolie par les obus, d'ail- 
leurs, et dont le commandement de la place 
voulait se débarrasser. Nous n'avons eu qu'à 
faire dévier le fil électrique qui part d'ici. 

— Ainsi, toute la bande est prise? 



L'ECLAT D'OBUS 307 

— Oui, mon général, grâce à l'un des com- 
plices, sur qui j'ai eu la chance de mettre la 
main tantôt, et qui m'a fourni les indications 
nécessaires pour pénétrer ici, après m'avoir 
révélé en détail le plan de la comtesse Hermine 
et le nom de tous les complices. Ce soir, à dix 
heures, celui-là devait, si vous étiez en train 
de travailler dans votre villa, en avertir la 
comtesse au moyen de cette sonnerie. L'appel 
a eu lieu, mais sur mon ordre et donné par un 
de nos soldats. 

— Bravo, et encore une fois merci, Delroze. 
Le général s'avança dans le cercle de lumière. 

Il était grand et fort. Une épaisse moustache 
toute blanche lui couvrait la lèvre. 

Il y eut parmi les assistants un mouvement 
de surprise. Bernard d'Andeville et sa sœur 
s'étaient rapprochés. Les soldats prirent la 
position militaire. Ils avaient reconnu le géné- 
ral en chef. Le commandant d'armée et le com- 
mandant de corps d'armée l'accompagnaient. 

En face d'eux, les gendarmes avaient poussé 
Tespionne contre le mur. Ils lui délièrent les 
jambes, mais ils devaient la soutenir, car ses 
jambes flageolaient sous elle. 

Et, plus encore que l'épouvante, c'était une 
stupeur indicible que son visage exprimait. De 
ses yeux agrandis, elle contemplait fixement 
celui qu'elle avait voulu tuer, celui qu'elle 
croyait mort, et qui vivait, et qui prononcerait 
contre elle l'inévitable sentence de mort. 

Paul répéta : 

— Mourir sans avoir fait le mal qu'on vou- 
lait faire, c'est cela qui est terrible, n'est-ce 
pas ? 

Le général en chef vivait 1 L'affreux et for- 



3o8 L ECLAT D'OBUS 

midable complot avait avorté ! Il vivait, et 
tous ses collaborateurs vivaient aussi, et tous 
les ennemis de l'espionne vivaient également, 
Paul Delroze, Stéphane d'Andeville, Bernard, 
Elisabeth... ceux qu'elle avait poursuivis de sa 
haine inlassable, ils étaient là ! Elle allait 
mourir avec cette vision, atroce pour elle, de 
ses ennemis heureux et réunis. 

Et surtout elle allait mourir avec cette idée 
que tout était perdu. Son grand rêve s'écrou- 
lait. 

Avec la comtesse Hermine disparaissait l'âme 
même des Hohenzollern. Et tout cela se voyait 
dans ses yeux hagards, où passaient des lueurs 
de démence. 

Le général dit à l'un de ses compagnons : 

— Vous avez donné les ordres ? La bande va 
être fusillée? 

— Oui, mon général, dès ce soir. 

— Eh bien, qu'on commence par cette femme- 
là. Et tout de suite. Ici même. 

L'espionne tressauta. Sous l'effort dune 
grimace, elle réussit à déplacer son bâillon, et 
on l'entendit qui implorait sa grâce dans un 
flux de paroles et de gémissements. 

— Partons, fit le général en chef. 

Il sentit que deux mains brûlantes pressaient 
les siennes. Elisabeth, inclinée vers lui, le sup- 
pliait en pleurant. 

Paul présenta sa femme. Le général dit avec 
douceur : 

— Je vois que vous avez pitié, madame, 
malgré tout ce qu'on vous a fait. Il ne faut pas 
avoir pitié, madame. Oui, évidemment, c est 
la pitié que l'on a pour ceux qui vont mourir. 
Mais il ne faut pas en avoir pour ceux-là ni] 



L'ECLAT D'OBUS 309 

pour ceux de cette race. Ils se sont mis en 
dehors de Thumanité et jamais nous ne devrons 
l'oublier. Quand vous serez mère, madame, 
vous apprendrez à vos enfants un sentiment 
que la France ignorait et qui sera une sauve- 
garde dans l'avenir : la haine des Barbares. 

Il lui prit le bras d'un geste amical et l'en- 
traîna vers la porte. 

— Permettez-moi de vous conduire. Vous 
venez, Delroze ? Vous devez avoir besoin de 
repos après une telle journée. 

Ils sortirent. 
L'espionne hurla : 

— Grâce ! Grâce ! 

Déjà les soldats se rangeaient le long du 
mur opposé. 

Le comte, Paul et Bernard demeurèrent un 
instant. Elle avait tué la femme du comte 
d'Ande ville. Elle avait tué la mère de Bernard 
et le père de Paul. Elle avait torturé Elisabeth, 
Et, bien que leur âme fût troublée, ils éprou- 
vaient ce grand calme que donne le sentiment 
de la justice. Aucune haine ne les agitait. Au- 
cune idée de vengeance ne palpitait en eux. 

Pour la soutenir les gendarmes avaient 
attaché l'espionne à un clou par la ceinture. 
Ils s'écartèrent. 

Paul lui dit : 

— Un des soldats qui sont là est prêtre. Si 
vous avez besoin de son assistance.,. 

Mais elle ne comprenait pas. Elle n'écoutait 
pas. Elle voyait seulement ce qui se passait et 
ce qui allait se passer, et elle bredouillait in- 
terminablement : 

— Grâce ! . . . Grâce ! . . . Grâce ! . . . 

Ils partirent tous les trois. Lorsqu'ils arri- 



310 L ECLAT D'OBUS 

vèrent au haut de l'escalier, un commandement 
leur parvint : 

— En joue !... 

Afin de ne pas entendre. Paul referma vive- 
ment sur lui la porte du vestibule et la porte 
de la rue. JDehors c'était le grand air. le bon 
air pur que Ton respire à pleins poumons. Les 
troupes circulaient en chantant. Ils apprirent 
que le combat était terminé et nos positions 
assurées définitivement. Là aussi, la comtesse 
Hermine avait échoué... 

Quelques jours plus tard, au château d'Or- 
nequin, le sous-lieutenant Bernard d'Andeville, 
que douze hommes suivaient, entrait dans une 
sorte de casemate, saine et bien chauffée, qui 
servait de prison au prince Conrad. 

La table portait des bouteilles et les ves- 
tiges d un repas abondant. 

A côté, sur son lit, le prince dormait. Ber- 
nard lui frappa sur l'épaule. 

— Ayez du courage, monseigneur. 
Le prisonnier se dressa, terrifié. 

— Hein ! quoi ! qu'est-ce que vous dites ? 

— Ayez du courage, monseigneur. L'heure 
est venue. 

Il balbutia, pâle comme un mort : 

— Du courage?... Du courage ?.. Je ne 
comprends pas... Mon Dieu ! mon Dieu! est- 
ce possible !... 

Bernard formula : 

— Tout est toujours possible, et ce qui doit 
arriver arrive toujours, surtout les catastrophes. 

Et il proposa : 

— Un verre de rhum pour vous remettre, 
monseigneur?... Une cigarette ?... 



L ECLAT D'OBUS 311 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! répéta le prince, 
qui tremblait comme une feuille. 

Il accepta machinalement la cigarette que 
lui tendait Bernard. Mais elle lui tomba des 
lèvres aux premières bouffées. 

— Mon Dieu!... Mon Dieu !... ne cessait-il 
de bredouiller. 

Sa détresse redoubla lorsqu'il aperçut les 
douze hommes qui attendaient, le fusil sous le 
bras. Il eut ce regard fou du condamné qui, 
dans la lueur pâle de laube, devine la silhouette 
de la guillotine. On dut le porter jusqu'à la 
terrasse, devant un pan de mur. 

— Asseyez-vous, monseigneur, lui dit Ber- 
nard. 

Le malheureux eût été d'ailleurs incapable 
de se tenir debout. Il s'affaissa sur une pierre. 

Les douze soldats prirent position en face 
de lui. Il courba la tète pour ne pas les voir 
et tout son corps était agité comme le corps 
d'un pantin dont on tire les ficelles. 

Un moment se passa. Bernard lui demanda 
sur un ton de bonne amitié : 

— Aimez- vous mieux de face ou de dos ? 

Et comme le prince, anéanti, ne répondait 
pas, il s'écria : 

— Eh bien, quoi, monseigneur, vous avez 
l'air un peu souffrant ? Voyons, il faut prendre 
sur soi. Vous avez tout le temps. Le lieutenant 
Paul Delrozene sera pas là avant dix minutes. 
Il veut absolument assister... comment di- 
rais-je?... assister à cette petite cérémonie. Et 
vraiment, il vous trouvera mauvaise mine. Vous 
êtes vert, monseigneur. 

Tou^'ours avec beaucoup d'intérêt, et comme 
s'il eût cherché à le distraire, il lui dit : 



312 L ECLAT D'OBUS 

— Qu'est-ce que je pourrais bien vous 
raconter ? La mort de votre amie, la comtesse 
Hermine ? Ah ! ah ! il me semble que cela 
vous fait dresser l'oreille ! Eh bien, oui, figurez- 
vous que cette digne personne a été exécutée 
l'autre jour à Soissons. Et vraiment elle ne 
faisait pas meilleure figure que vous. On a dû 
la soutenir. Et ce qu'elle criait ! Et ce qu'elle 
demandait grâce ! Aucune tenue, quoi ! Aucune 
dignité ! Mais je m'aperçois que vous pensez 
à autre chose. Diable ! comment vous divertir? 
Ah ! une idée... 

Il sortit de sa poche un opuscule. 

— Tenez, monseigneur, je vais vous faire 
la lecture, tout simplement. Certes, une Bible 
serait plus de circonstance, mais je n'en ai 
point. Et puis, il s'agit surtout de vous pro- 
curer un instant d'oubli, n'est-ce pas ? et je 
ne sais rien de meilleur pour un bon Allemand, 
fier de son pays et des exploits de son armée, 
je ne sais rien de plus réconfortant que ce 
petit livre-là. Nous allons le savourer ensemble, 
voulez-vous, monseigneur? Titre : les Crimes 
allemands d'après les témoignages alle- 
mands. Ce sont des carnets de route écrits par 
vos compatriotes, donc un de ces documents 
irréfutables devant lesquels la science alle- 
mande s'incline avec respect. J'ouvre, et je lis 
au hasard : 

« Les habitants ont fui le village. Ce fut 
« horrible. Du sang est collé contre toutes les 
« maisons, et, quant aux visages des morts, ils 
« étaient hideux. On les a enterrés tous aus- 
« sitôt, au nombre de soixante. Parmi eux, 
« beaucoup de vieilles femmes, des vieux, et 
« une femme enceinte et trois enfants qui 



VÉCLAT D'OBUS 313 

« s'étaient serrés les uns contre les autres et 
« qui sont morts ainsi. Tous les survivants ont 
« été expulsés et j'ai vu quatre petits garçons 
« emporter sur deux bâtons un berceau où 
« était un enfant de cinq à six mois. Tout est 
« livré au pillage. Et j'ai vu aussi une maman 
« avec ses deux petits ; et l'un avait une grande 
« blessure à la tète et un œil crevé. » 

« C'est curieux, tout cela, n'est-ce pas, mon- 
seigneur ? » 

Il continua : 

« — 26 août. — L'admirable village de Gué- 
d'Hossus (Ardennes) a été livré à l'incendie, 
bien qu'innocent, à ce qu'il me semble. On me 
dit qu'un cycliste est tombé de sa machine et 
que, dans sa chute, son fusil est parti tout 
seul; alors, on a fait feu dans sa direction. Là- 
dessus, on a tout simplement jeté les habitants 
mâles dans les flammes. » 

« Et plus loin : 

« 25 août (en Belgique). — Des habitants 
de la ville, on en a fusillé trois cents. Ceux 
qui survécurent au feu de salve furent réqui- 
sitionnés comme fossoyeurs. Il aurait fallu 
voir les femmes à ce moment... » 

Et la lecture continua, coupée de réflexions 
judicieuses que Bernard émettait d'une voix 
placide, comme s'il eût commenté un texte 
d'histoire. Et le prince Conrad semblait près 
de s'évanouir. 

Lorsque Paul arriva au château d'Ornequin, 
et que, descendu d'automobile, il se rendit sur 
la terrasse, la vue du prince, la mise en scène 
des douze soldats, tout lui indiqua la petite 
comédie quelque peu macabre à laquelle Ber- 



3i4 L ECLAT D'OBUS 

nard s'était livré. Il protesta, d'un ton de 
reproche : 

— Oh! Bernard... 

Le jeune homme s'écria avec innocence : 

— Ah ! te voilà, Paul ? Vite ! Monseigneur et 
moi. nous» t'attendions. Enfin, nous allons 
expédier cette affaire ! 

Il alla se placer devant ses hommes, à dix 
pas du prince. 

— Vous êtes prêt, monseigneur ? Ah ! déci- 
dément, vous préférez de face... Parfait! 
D ailleurs vous êtes bien plus sympathique de 
face. Ah! par exemple, les jambes moins 
molles, s'il vous plaît ! Un peu de ressort!... 
Et le sourire, n'est-ce pas? Attention... Je 
':ompte... Un. deux... Souriez donc, sacre- 
bleu!... 

11 avait baissé la tête, et il tenait contre sa 
poitrine un petit appareil de photographie. 
Presque aussitôt le déclic se produisit. 11 s ex- 
clama : 

— Voilà! Ça y est! Monseigneur, je ne 
saurais trop vous remercier. Vous y avez mis 
une complaisance, une patience ! Le sourire 
est peut être un peu forcé, la bouche conserve 
son rictus de condamné à mort, et les yeux ont 
un regard de cadavre. A part ça. l'expression 
est charmante. Tous mes remerciements. 

Paul ne put s'empêcher de rire. Le prince 
Conrad n'avait pas très bien compris la plai- 
santerie. Pourtant il sentait que le danger 
avait disparu, et il tâchait de se raidir comme 
un monsieur qui supporte toutes les infortunes 
avec une dignité méprisante. Paul Delroze lui 
dit : 

— Vous êtes libre, monseigneur. Un des 



L ECLAT D'OBUS 315 

officiers d'ordonnance de l'empereur et moi, 
nous avons rendez-vous à trois heures sur le 
front même. Il amène vingt prisonniers fran- 
çais, et je vous remettrai entre ses mains. 
Veuillez avoir l'obligeance de monter dans 
cette automobile. 

Visiblement, le prince Conrad ne saisissait 
pas un mot de ce que lui disait Paul. Le ren- 
dez-vous sur le front, les vingt prisonniers 
surtout, autant de phrases confuses qui n'en- 
traient pas en son cerveau. 

Mais comme il avait pris place dans l'auto- 
mobile et que la voiture contournait lentement 
la pelouse, il eut une vision qui acheva de le 
déconcerter : Elisabeth d'Andeville, debout sur 
l'herbe, s'inclinait en souriant. 

Hallucination, évidemment. Il se frotta les 
yeux d'un air ahuri, et son geste indiquait si 
bien sa pensée que Bernard lui dit : 

— Détrompez-vous, monseigneur. C'est bien 
Elisabeth dAndeville. Ma foi oui, Paul Del- 
roze et moi, nous avons jugé qu'il était préfé- 
rable daller la chercher en Allemagne. Alors, 
on a pris son Baedeker. On a demandé un ren- 
dez-vous à l'empereur. Et c'est lui-même qui 
a bien voulu, avec sa bonne grâce habituelle... 
Ah ! par exemple, monseigneur, attendez-vous 
à ce que votre papa vous lave la tête. Sa 
Majesté est furieuse après vous. Quoi ! Du 
scandale !... Une conduite de bâton de chaise î 
Quel savon, monseigneur! 

L'échange eut lieu à l'heure fixée. 
Les vingt prisonniers français furent rendus. 
Paul Delroze prit à part l'officier d'ordon- 
nance. 



3i6 L ECLAT D'OBUS 

— Monsieur, lui dit-il, vous voudrez bien 
rapporter à l'empereur que la comtesse Her- 
mine de Hohenzollern a essayé d'assassiner, à 
Soissons, le général en chef. Arrêtée par moi 
et jugée, elle a été, sur les ordres du général 
en chef, fusillée Je suis possesseur d'un certain 
nombre de ses papiers et surtout de lettres 
intimes auxquelles, je n'en doute pas, l'em- 
pereur attache personnellement la plus grande 
importance. Ces lettres lui seront renvoyées le 
jour où le château d Ornequin aura retrouvé 
tous ses meubles et toutes ses collections. Je 
vous salue, monsieur. 

C'était fini. Sur toute la ligne, Paul gagnait 
la bataille. Il avait délivré Elisabeth et vengé 
son père. Il avait frappé à la tète le service 
d'espionnage allemand et tenu, en exigeant la 
liberté des vingt officiers français, toutes les 
promesses faites au général en chef. 

Il pouvait concevoir de son œuvre une fierté 
légitime. 

Au retour, Bernard lui dit : 

— Alors, je t'ai choqué tout à l'heure ? 

— Plus que choqué, dit Paul en riant, indi- 
gné. 

— Indigné, vraiment !.,. Indigné !... Ainsi 
voilà un jeune mufle qui essaye de te prendre 
ta femme, et il en est quitte pour quelques jours 
de cellule! Voilà un des chefs de ces brigands 
qui assassinent et qui pillent, et il va rentrer 
chez lui et recommencer ses pillages et ses 
assassinats ! Voyons, c'est absurde. Réfléchis 
un peu que tous ces bandits qui ont voulu la 
guerre, princes, empereurs, femmes de prince 



V ECLAT D'OBUS 317 

et d'empereur, ne connaissent de la guerre que 
ses grandeurs et que ses beautés tragiques, et 
jamais rien des angoisses qui torturent les 
pauvres gens. Ils souffrent moralement dans 
l'effroi du châtiment qui les g-uette, mais non 
point physiquement dans leur chair et dans la 
chair de leur chair. Les autres meurent. Eux, 
ils continuent à vivre. Et alors que j'ai cette 
occasion unique d'en tenir un, alors que je 
pourrais me venger de lui et de ses complices, 
l'exécuter froidement comme ils exécutent nos 
sœurs et nos femmes, tu trouves extraordinaire 
que je lui fasse connaître pendant dix minutes 
le frisson de la mort' Non, mais c'est-à-dire 
qu'en bonne justice humaine et logique j'aurais 
dû lui infliger un minimum de supplice qu'il 
n'aurait jamais oublié. Lui couper une oreille, 
par exemple, ou le bout du nez. 

— Tu as mille fois raison, dit Paul. 

— Tu vois, j'aurais dû lui couper le bout du 
nez! Tu es de mon avis! Combien je regrette ! 
Et moi, imbécile, je me suis contenté d'une 
misérable leçon dont il ne se souviendra même 
plus demain. Quelle poire je suis! Enfin, ce 
qui me console, c'est que j'ai pris une photo- 
graphie qui constitue le plus inestimable des 
documents... la tète d'un Hohenzollern en 
face de la mort. Non, mais l'as-tu vue, cette 
tète !... 

L'auto traversait le village d'Ornequin. Il 
était désert. Les barbares avaient brûlé toutes 
les maisons et emmené tous les habitants, 
comme on chasse devant soi des troupeaux 
d'esclaves. 

Cependant ils aperçurent assis parmi les 
décombres un homme en haillons, un vieillard. 



3i8 LECLAT D'OBUS 

Il les regarda stupidement avec des 5'eux de 
fou. 

A côté, un enfant leur tendit les bras, de 
pauvres petits bras qui n'avaient plus de 
mains... 






TABLE DES MATIERES 



PREMIÈRE PARTIE 

I. Un crime a été commis i 

II. La chambre close 14 

III. Ordre de mobilisation 28 

IV. Une lettre d'Elisabeth 47 

V. La paysanne de Corvigny. . . * 64 

VI. Ce que Paul vit au château d'Ornequin. . . 80 

VII. H. E. R. M 93 

VIII. Le journal d'Elisabeth 110 

IX. Fils d'empereur 124 

X. 75 ou 155? 138 



DEUXIÈME PARTIE 

I. Yser... misère 149 

II. Le major Hermann 161 

III. La maison du passeur 176 

IV. Un chef-d'œuvre de la culture 196 

V. Le prince Conrad s'amuse 211 

VI. La lutte impossible. . . 230 



320 TABLE DES MATIERES 

VII. La loi du vainqueur 248 

VIII. L'éperon 132 262 

IX. HohenzoUern 278 

X. Deux exécutions 297 



ÉVRSOX, IMPRIMERIE CH. HÉRISSBT 



La BÀ.bLiotkQ,que, 



Tfie llbKOAy 





1 


Bibliothèques^ 


Libraries 


Université d'Ottawa 


University of Ottawa 


Echéance 


Date Due 


1 6 nm t999 




w^ll*' 




,»^^«'* 


1 
1 



Ûc. 



m 


I- Tt 




o 


m g> 




i- 


09 




s 


r 


' A) 


(b t 


-« 


X 


» O^ 






z 


! M 


oi 


a 


c 


t U 


O; 
UJ- 


• 


^ 




o. 


o 




• 


o. 


OD 


3 


1 m 


en 


c 


X 


> M 


|o 


Ul 


C 


■» 


ILH 


• 


3 


1 m 


O 




»• 


4 bJ 


icr 




C 








n 


1 <* 





^ 


■ 
■ 

■ 

■ 





-......■«^■•^«««■■««■■■■1